L'association de Satan avec la musique remonte au temps du blues et aux noirs qui chantaient dans les champs de cotons. La philosophie impérialiste, reprise ensuite durant le colonialisme, voulait que nous, les blancs, apportions la civilisation à des gens de cultures barbaresques. Même au XXème siècle, durant l'occupation algérienne, le gouvernement local accordait la citoyenneté française et tous ses privilèges à quiconque abandonnait l'Islam. Mais revenons à nos esclaves. De la rencontre des rythmes africains et la culture folk occidentale naît le
blues. À ce moment, les prêcheurs assimilent cette musique à une culture païenne, démoniaque (car c'est ainsi qu'on juge l'animisme par exemple). À force d'être stigmatisés, les immigrés forcés finissent par développer leur propre culture. En plus de la musique, apparaissent des cultes dérivés de leur anciennes traditions. C'est à peu près comme cela que naît le
Vaudou.
Il y a aussi un sentiment de révolte. À force de recevoir des coups sur la gueule, d'être considérés comme des enfants de Satan (on dit parfois dans les églises que la couleur noire vient du fait qu'ils ont approchés de trop près le feu de Satan...), les esclaves finissent par assumer cette idée dans leur identité. Bien des années plus tard, c'est en partie pour cela que Screamin' Jay Hawkins fondera le
Voodoo-rock, dont le célèbre titre
I put a spell on you sera repris par Marilyn Manson. Lorsque les blancs se mettent à faire du blues, du jazz, puis du rock. Ils héritent de la mauvaise réputation de cette musique. En son temps, Frank Sinatra sera qualifié de suppôt de Satan, de même qu'à sa suite Elvis Presley, Eddy Cochrane...
Jusqu'aux années 60, le rock évolue tranquillement, puis soudain, des groupes comme The Jimy Hendrix Experience, MC5, the Stooges, Deep Purple, Led Zeppelin font leur apparition avec leurs guitares saturées jusqu'à faire péter l'ampli. Nous sommes aussi à l'époque des "nouvelles" recherches spirituelles ou du moins à leur apogée, puisqu'il faut remonter au XIXème siècle pour en trouver l'origine. Ceux-ci trouvent cependant un nouvel ascendant avec la culture psychédélique et l'avenant d'un certain Timothy Learry. À sa suite, certains s'adonnent au tantrisme, au bouddhisme, des sectes plus exotiques les unes que les autres apparaissent dont la plus funeste sera celle de Charles Manson... Un certain Anton Lavey et sa
Bible de Satan trouve aussi une certaine notoriété, autant chez les hippies que chez des notables dont l'ennui d'une vie bien réglée les motivent à pimenter leur vie (souvent aussi leur vie sexuelle) de rites où le nom de Dieu est profané, foulé au pied mais surtout avec lui les inhibitions et freins moraux qui lui sont associés.
C'est à ce moment qu'apparaît un groupe qui deviendra une légende: Black Sabbath. Dès le premier album, le ton est donné: une musique sombre, une voix où l'angoisse se mêle à la terreur des cauchemars nocturnes. Jusqu'à lui, les groupes de rock chantaient des choses assez existentielles, l'amour, la vie, les potes, les fêtes, la douleur d'exister... Là nous sommes dans un autre registre. On glorifie les démons, les goules et les lutins. Les concerts prennent l'apparence de messe noire et en donnant le change, nombreux seront les groupes qui prendront sa suite, allant toujours plus loin dans le blasphème, selon les critères chrétiens.
Alors le sentiment de révolte est discutable. Il y a certes un sentiment de révolte exprimé à-travers les références satanistes mais, comme l'indiquait un collègue, dans la mesure où l'iconographie est référencée aux symboles religieux de l'Église, le satanisme demeure un phénomène propre à la culture chrétienne. Dans cette mesure, il est l'expression d'une alternative, la volonté de défendre son libre-arbitre. Du point de vue français, cela peut apparaître comme du carnaval (on pourrait d'ailleurs s'interroger sur cette tradition où des gens s'habillaient eux aussi en démons, tel que le font des groupes comme Lordi ou Slipknot aujourd'hui), mais dans des pays où religion et politique sont indissociables, il peut y avoir une revendication identitaire face aux modèles imposés.
Cependant, y a t-'il besoin de se référer à Satan pour résister et refuser? Sepultura et à sa suite Soulfly, Orphaned Land ou même Metallica sont là pour nous montrer que non. Après tout, ça reste du rock'n roll.
