Je vois en lisant votre thèse que vous n’avez pas escamoté la difficulté principale, notamment lorsque vous citez les données scripturaires :
II-I-10- Actes 20, 9-12 — La résurrection d’un enfant mort
Cette petite citation présente dans les Actes des apôtres ou St Paul préche longuement, pourrait être un signe scripturaire interessant de la mort comme « durée » [235]:
« Un adolescent, du nom d'Eutyque, qui était assis sur le bord de la fenêtre, se laissa gagner par un profond sommeil, pendant que Paul discourait toujours. Entraîné par le sommeil, il tomba du troisième étage en bas. On le releva mort. Paul descendit, se pencha sur lui, le prit dans ses bras et dit: « Ne vous agitez donc pas: son âme est en lui." Puis il remonta, rompit le pain et mangea; longtemps encore il parla, jusqu'au point du jour. C'est alors qu'il partit. Quant au jeune garçon, on le ramena vivant, et ce ne fut pas une petite consolation. »
Il est mort et son âme est en lui. Quelle conséquence en tirer sinon que la mort a une durée ?
Déjà j’ai un doute sur votre conclusion, car lorsque Paul déclare « son âme est en lui » c’est vraisemblablement parce que l’enfant est déjà revenu à la vie, et non : il est mort et son âme est encore en lui.
Mais venons en à la difficulté principale, à savoir la mort comme passage.
Lorsqu’une substance cesse d’exister, il n’y a pas passage, mais anéantissement.
La cessation d’existence n’est pas un passage, mais un anéantissement.
On peut parler d’un passage de la puissance à l’acte lors d’un changement de la substance, mais pas lors de son anéantissement.
Or la mort est la cessation de l’existence de la substance vivante, son anéantissement si vous préférez. C’est du moins l’acception traditionnelle du mot « mort ».
Ainsi la mort est l’anéantissement de l’homme, même si son âme subsiste. L’erreur que commettent bon nombre de personnes est de croire que l’homme subsiste dans son âme, alors que l’âme désincarnée n’est plus que la forme.
Donc avant la mort nous avons un homme, après nous avons une âme désincarnée, il n’y a pas de continuité substantielle, donc pas de passage.
Ceci est lourd d’implications, car quelle est la substance qui use de son libre arbitre pour choisir ou rejeter Dieu ? C’est l’homme bien sûr et non l’âme désincarnée.
C’est comme un tireur cherchant à atteindre une cible : tant que la balle est dans le canon, il peut modifier sa visée, mais une fois que la balle est partie, c’est terminé, il ne peut pas corriger la trajectoire de la balle, elle touche la cible ou elle passe à côté.
C’est donc avec une certaine logique que les théologiens ont traditionnellement envisagé les fins dernières : tant que l’homme est homme il peut faire des choix, le jour où il cesse d’exister il ne fait plus de choix, parce que justement il a cessé d’exister, et son âme chute ou s’envole…
Donc pour étayer votre thèse, vous interprétez cette citation scripturaire dans le sens « l’enfant est mort mais son âme ne l’a pas encore quitté ». En somme c’est la petite mort avant la grande mort, avec cette énorme différence que si l’âme n’a pas encore quitté le corps, alors l’homme existe encore et donc il peut encore recevoir la prédication christique et donc il peut encore choisir…
On pourrait vous objecter que si l’âme ne s’est pas encore séparée du corps, c’est que l’homme est encore vivant et qu’il est contradictoire de parler de mort.
Dans ce cas-là il vaudrait mieux dire que le salut est toujours possible en fin de vie, mais je ne vois pas l’intérêt de mettre une mort intercalaire entre la vie et la vraie mort, mort intercalaire au cours de laquelle l’homme pourrait recevoir le Christ. Parce que de deux choses l’une : ou bien l’âme informe toujours le corps au cours de cette mort intercalaire et donc dans ce cas-là l’homme est vivant et il peut encore choisir, ou bien elle ne l’informe plus et alors l’homme est vraiment mort et tout a été accompli.
Quant au purgatoire, ma foi, il est là pour purifier des âmes désincarnées, ce n’est pas un dernier recours.
Un Tel verra comme feu Celui qu'il n'a pas connu comme lumière (St Grégoire Le Théologien)