Voici :
Pourtant saint patron des banquiers et des comptables, l'apôtre Matthieu fustigeait l'argent : aucun homme ne peut servir deux maîtres. Car toujours il haïra l'un et aimera l'autre. On ne peut servir à la fois Dieu et Mammon (Matt 6,24). Deux mille ans plus tard, assis sur le trône de Pierre, Benoit XVI célèbre le ralliement de l'Église catholique à l'économie de marché.
- Par Serge Latouche
Ce qui frappe, c'est la prédominance de la doxa économique sur la doxa évangélique. L'économie, invention moderne par excellence, est posée comme une essence qu'on ne peut questionner. «La sphère économique n'est pas ethiquement neutre, ni par nature inhumaine et antisociale » (p.57) De là, il découle qu'elle peut être bonne, de même que tout ce qu'elle implique. Ainsi la marchandisation du travail n'est ni dénoncée ni condamnée. [...] L'encyclique témoigne d'un développementisme stupéfiant. Le mot développement y apparaît 258 fois en 127 petites pages, soit deux fois par pages en moyenne. [...] Cet enthousiasme n'a pas échappé aux partisans du pape, qui en tirent argument en sa faveur. «Le développement humain intégral est le concept fondamental de toute l'encyclique, utilisé au moins vingt-deux fois pour élargir le concept traditionnel de dignité humaine», souligne l'universitaire britannique Margaret Archer, membre de l'Académie pontificale des sciences sociales.
LA DÉLOCALISATION HEUREUSE
On assiste même à la fétichisation-sacralisation de cette notion [...] Le développement des peuples est considéré comme une vocation. «L'évangile, est il dit, constitue un élément fondamental du développement parce qu'il révèle l'homme à lui-même». Avec bien sûr la caution de Paul VI, dont on rappelle l'encyclique Populorum progressio de 1967 : « Les peuples de la faim interpellent aujourd'hui de manière dramatique les peuples de l'opulence » (p.24), clin d'oeil du pape à la fameuse formule de son prédécesseur : «Le développement est le nouveau nom de la paix » [...] cependant, le développement n'est pas le nouveau nom de la paix, mais bien celui de la guerre : guerre pour le pétrole ou pour les ressources naturelles en voie de disparition. Dès l'origine, la croissance et le développement ont été des entreprises agressives : guerre contre la nature, guerre à l'économie de subsistance et à ce que Ivan Illich appelle ''le vernaculaire''. Bien avant que le Président Eisenhower ne dénonce le complexe militaro-industriel, l'industrie de la guerre se reconvertissait en industrie du développement forcé, et réciproquement : les tracteurs remplaçaient les chars, les pesticides les gaz de combat, et les engrais chimique les explosifs. Au contraire, la voie de la décroissance remettrait la paix et la justice au centre de la société. Mais elle implique une dé-croyance : abolir la foi dans l'économie, renoncer au rituel de la consommation et au culte de l'argent. Non pour retomber dans l'illusion d'une société d'où le mal aurait été définitivement éradiqué, mais pour bricoler une société en tension, qui affronte ses imperfections et ses contradictions tout en se donnant un horizon de bien commun, plutôt qu'en encourageant le déchaînement de l'avidité.
Or non seulement le pape ne choisit pas cette voie, mais une petite phrase semble bien viser les objecteurs de conscience : «L'idée d'un monde sans développement exprime un manque de foi en l'homme et en Dieu» (p.20) Tous les poncifs du développement sont assumés : « Le développement a été et continue d'être un facteur positif qui a sorti de la misère des milliards de personnes, et qui, finalement, a donné à beaucoup de pays la possibilité de devenir des acteurs efficaces de la politique internationale» (p.30). Une affirmation superficielle probablement empruntée à son expert, l'économiste Stephano Zamagni. Celui-ci, dans un entretien à la revue Un mondo possibile, déclare : «Même en tenant compte de la croissance de la population, on peut dire que le pourcentage des pauvres absolus est passé de 62% en 1978 à 29% en 1998». On ne sait trop où il a trouvé ces chiffres. [...] En toute charité chrétienne, il aurait été plus intéressant de retenir qu'en septembre 2008, le directeur général de l'Organisation des Nations unies pour l'agriculture et l'alimentation , M. Jacques Diouf, annonçait que le nombre d'affamés chroniques était passé de 848 millions pour la période 2003-2005 à 923 millions à la fin de 2007. [...]
Pour Benoit XVI, la mondialisation est une bonne chose, de même que le libre-échange. On est proche des positions de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), de la Banque mondiale et du fond monétaire international, dont l'ancien directeur , M. Michel Camdessus, fut conseiller de Jean Paul II. Dans un livre intitulé Notre foi dans le siècle, cosigné avec Michel Albert et Jean Boissonnat, M. Camdessus voyait dans la globalisation « ... l'avénement d'un monde unifié et plus fraternel ». Nos experts chrétiens osaient même affirmer : «La mondialisation est une forme laïcisée de christianisation du monde». La globalisation serait «le principal moteur pour sortir du sous-développement (p.50). Aussi n'y a-t-il pas de raison de nier qu'un certain capital peut faire du bien , s'il est investit à l'extérieur plutôt que dans l'économie nationale (p.64)» La délocalisation heureuse ! [...] »
- Serge Latouche, «Décryptage de l'encyclique ''Caritas in Veritate''», Le monde diplomatique, août 2010
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Biblio :
Benedeto XVI, Caritas in Veritate, Libreria Editrice Vaticana, Rome, 2009
Michel Albert, Jean Boissonnat et Michel Camdessus, Notre foi dans le siècle, Arléa, Paris, 2002


