par Corso » jeu. 22 janv. 2009, 23:02
Goyavier a écrit :
C'est vrai que comme vous le présentez, on pourrait croire que c'était un fanatique. Il a du expier beaucoup de pêché par son sacrifice et sauver beaucoup d'âme
Ce que nous savons de lui nous le tenons essentiellement de Théodoret de Cyr, par la suite des auteurs comme le Père boudon, M. Delahaye ("les Saints Stylites"), J. Lacarrière ("Les Hommes ivres de Dieu"), Aimé Michel ("le Mysticisme"), Jean Moschus, ("Le verger spirituel", ed. du Cerf) etc...ont abondamment écrit sur cette personnalité hors du commun.
Tous ces auteurs ont en commun d'avoir été fascinés par l'incroyable mystique fanatique et supra-humaine de cet homme:
"
Cet ermite savait bien cette vérité, qui voyant les vers qui rongeaient son corps, et qui tombaient par terre avec les lambeaux de sa chair, les ramassait avec grand soin pour les appliquer tout de nouveau sur son corps demi-pourri, prenant bien garde qu'il ne s'en perdît pas un seul"
(Père boudon)
"Or, d'autant que pour empêcher qu'elle n'entrât dans sa chair on avait mis un morceau de cuir entre-deux, il fallut aussi le déchirer, et en l'ôtant on trouva plus de vingt gros vers qui étaient cachés dessous; ce que Mélesse assurait avoir vu de ses propres yeux, et j'ai cru devoir rapporter ici pour faire connaître l'extrême patience du saint, qui pouvant facilement écraser ces vers endurait si constamment leurs fâcheuses et importunes piqûres, afin de
s'accoutumer par ces petites souffrances à en supporter de plus grandes".
(Théodoret de Cyr)
Parce qu'en plus, chez "cet alchimiste de la douleur", ainsi que l'a surnommé Pauwells, il y a une surenchère constante dans la souffrance physique:
"Il entre au monastère mais
s'inflige des macérations si terrifiantes que ses supérieurs, épouvantés, lui demandent de rendre son froc. Siméon se retire alors sur le sommet d'une montagne proche d'Antioche et se fait enchaîner à une muraille rocheuse. Seule concession au confort: sa chaîne a dix mètres de long. "Cela vous est commode! lui fait remarquer le patriarche d'Antioche. Cette chaîne vous retient...S'il vous fallait demeurer par la seule volonté!" Piqué au vif, Siméon se fait aussitôt construire une colonne de cinq mètres de haut et se juche à son sommet sur une plate-forme de deux mètres sur deux. Nous sommes en 423. En trente-six ans, Siméon descendra trois fois de sa colonne. Pour se détendre un peu? Nullement. Il ne met le pied par terre que pour remonter sur une autre colonne plus élevée, six mètres d'abord, puis onze.(...)
Quand tombe la nuit sur ce paysage lunaire, Siméon élève les bras au-dessus de sa tête calcinée par le soleil, garde cette position jusqu'au lever du jour. Le prodige fait accourir des foules innombrables, venues même du lointain Occident. Le jour, la cohue est telle que Théodoret manque de périr d'étouffement.(...)
Combien de temps tiendra t-il encore? se demandent les pélerins. On fait des paris, les pessimistes l'emportent; la peau de Siméon est tannée comme un vieux cuir, elle se déchire, laissant suinter un pus qui propage escarres et ulcères. Au point que les vers se logent dans ses plaies et pullulent, tombant en paquets par terre. Antoine son serviteur les ramasse à son commandement. "Mangez ce que Dieu vous a donné!" dit Siméon en remettant les vers sur ses plaies"(...)
A la fin du Vème siècle, à Gethsémani, au pied du mont des Oliviers, pousse une véritable forêt de colonnes, couvent aérien qui ne compte pas moins d'une centaine de nacelles dont les occupants rivalisent de zèle évangélique, sous l'autorité d'un supérieur dont la colonne est un peu plus élevée que les autres. Emulation et bientôt jalousies fermentent au sommet des colonnes. En 630, le moine syriaque Jean Moschus rapporte dans le "Verger Spirituel" que le jardin des supplices des stylites s'est changé en champ clos où l'on s'invective et l'on s'excommunie de colonne à colonne."
Nous avons donc là un homme qui s'est volontairement supplicié et ce supplice a duré 40 ans, c'est à la fois prodigieux et abominable. Rien d'étonnant à ce que cela ait attiré les foules: les masses sont friandes de la souffrance qui se donne en spectacle, il n'y a qu'à voir la catharsis, la purge des passions violentes lors des jeux du cirque.
Il est évident qu'un homme qui maintenant chercherait à s'adonner à ce genre d'exploit serait immédiatement interné en psychiatrie. Pour autant le mystère demeure:
"Que penser de cette alchimie du sacrifice dont le sens, la pratique et les symboles nous échappent pour l'essentiel? Amour de la douleur ou de la plus grande gloire de Dieu? Qu'un lit de pierre se change, pour certains, en lit de roses et la souffrance en jouissance, cela n'est-il pas un insondable mystères?...
Réponses à l'incrédule
- Mystères peut-être, mais ne pensez-vous pas que vos stylites, à force de se l'éventer, finissaient par se mettre la tête à l'envers?
- Il est fort possible que ces formes extrêmes de mortifications aient attiré des fous et dérangé des cerveaux...Souvenez-vous de l'histoire des postjansénistes, les convulsionnaires de Saint-Médard, qui s'infligeaient sous l'effet de la psychose collective, des brutalités effroyables. Coups de bûche et de barre de fer, expositions prolongées au feu, tout les laisse insensibles. Le temps du moins de la crise hystérique ou de l'état de suggestion dont ils sont victimes.
Dans le cas des stylites ou des saints du désert, il s'agit évidemment d'autre chose...
- C'est à dire?
- La maladie est toujours absence de cohérence, de créativité et de suite dans les idées.
Ces ascètes semblent au contraire agir, en dépit de leur immobilité: ils lisent, interprètent les textes sacrés, prophétisent et font à l'occasion des miracles. Les rois viennent aussi leur demander conseil, et leur nom est passé dans l'histoire. Rien de tel pour ces malades qui ne présentent que des manifestations cliniques et dont la personnalité a généralement subi des amputations graves..."
Pour que cet auto-supplice de 40 longues années fasse sens, vous invoquez l'archaïque sacrifice propitiatoire, que l'on retrouve dans le récit d'Andromède: pour sauver son peuple de la fureur du monstre marin Cétus, le roi d'Ethiopie livra en pature sa fille Andromède afin d'apaiser le monstre: le sacrifice d'un individu pour calmer le monstre et sauver le groupe. Thème toujours d'actualité, et mis notamment en relief dans un film récent "The Mist" (La brume). Transposer ce thème "au salut des âmes" soulève énormément de questions: cette auto-immolation de 40 ans aurait tellement plu à Dieu qu'il aurait décidé du coup de sauver des âmes?
Goyavier a écrit :
Ma fille m'aime. Je le sais. Je ne le crois pas, je le sais. C'est une vérité. Si je suis votre logique, il faudrait que j'en appelle à la science pour déterminer si je sais vraie ou si je crois vraie que ma fille m'aime. Je sais vrai que ma fille m'aime et pour çà, j'ai dispensé à la science de dures heures de labeur, surtout qu'elle n'arriverait pas à prouver de façon scientifique que ma fille m'aime.
Mais c'est aussi ce que pensait César de son fils Brutus jusqu'aux Ides de Mars. On s'attend rarement à se prendre un coup de poignard dans le dos de la part des siens. Le feeling n'est peut-être pas ce qu'il y a de mieux en matière de vérité, quoique cela puisse donner lieu à de divines intuitions.
[quote="Goyavier"]
C'est vrai que comme vous le présentez, on pourrait croire que c'était un fanatique. Il a du expier beaucoup de pêché par son sacrifice et sauver beaucoup d'âme
[/quote]
Ce que nous savons de lui nous le tenons essentiellement de Théodoret de Cyr, par la suite des auteurs comme le Père boudon, M. Delahaye ("les Saints Stylites"), J. Lacarrière ("Les Hommes ivres de Dieu"), Aimé Michel ("le Mysticisme"), Jean Moschus, ("Le verger spirituel", ed. du Cerf) etc...ont abondamment écrit sur cette personnalité hors du commun.
Tous ces auteurs ont en commun d'avoir été fascinés par l'incroyable mystique fanatique et supra-humaine de cet homme:
"[b]Cet ermite savait bien cette vérité, qui voyant les vers qui rongeaient son corps, et qui tombaient par terre avec les lambeaux de sa chair, les ramassait avec grand soin pour les appliquer tout de nouveau sur son corps demi-pourri, prenant bien garde qu'il ne s'en perdît pas un seul[/b]"
(Père boudon)
"Or, d'autant que pour empêcher qu'elle n'entrât dans sa chair on avait mis un morceau de cuir entre-deux, il fallut aussi le déchirer, et en l'ôtant on trouva plus de vingt gros vers qui étaient cachés dessous; ce que Mélesse assurait avoir vu de ses propres yeux, et j'ai cru devoir rapporter ici pour faire connaître l'extrême patience du saint, qui pouvant facilement écraser ces vers endurait si constamment leurs fâcheuses et importunes piqûres, afin de [b]s'accoutumer par ces petites souffrances à en supporter de plus grandes[/b]".
(Théodoret de Cyr)
Parce qu'en plus, chez "cet alchimiste de la douleur", ainsi que l'a surnommé Pauwells, il y a une surenchère constante dans la souffrance physique:
"Il entre au monastère mais [b]s'inflige des macérations si terrifiantes que ses supérieurs, épouvantés, lui demandent de rendre son froc[/b]. Siméon se retire alors sur le sommet d'une montagne proche d'Antioche et se fait enchaîner à une muraille rocheuse. Seule concession au confort: sa chaîne a dix mètres de long. "Cela vous est commode! lui fait remarquer le patriarche d'Antioche. Cette chaîne vous retient...S'il vous fallait demeurer par la seule volonté!" Piqué au vif, Siméon se fait aussitôt construire une colonne de cinq mètres de haut et se juche à son sommet sur une plate-forme de deux mètres sur deux. Nous sommes en 423. En trente-six ans, Siméon descendra trois fois de sa colonne. Pour se détendre un peu? Nullement. Il ne met le pied par terre que pour remonter sur une autre colonne plus élevée, six mètres d'abord, puis onze.(...)
Quand tombe la nuit sur ce paysage lunaire, Siméon élève les bras au-dessus de sa tête calcinée par le soleil, garde cette position jusqu'au lever du jour. Le prodige fait accourir des foules innombrables, venues même du lointain Occident. Le jour, la cohue est telle que Théodoret manque de périr d'étouffement.(...)
Combien de temps tiendra t-il encore? se demandent les pélerins. On fait des paris, les pessimistes l'emportent; la peau de Siméon est tannée comme un vieux cuir, elle se déchire, laissant suinter un pus qui propage escarres et ulcères. Au point que les vers se logent dans ses plaies et pullulent, tombant en paquets par terre. Antoine son serviteur les ramasse à son commandement. "Mangez ce que Dieu vous a donné!" dit Siméon en remettant les vers sur ses plaies"(...)
A la fin du Vème siècle, à Gethsémani, au pied du mont des Oliviers, pousse une véritable forêt de colonnes, couvent aérien qui ne compte pas moins d'une centaine de nacelles dont les occupants rivalisent de zèle évangélique, sous l'autorité d'un supérieur dont la colonne est un peu plus élevée que les autres. Emulation et bientôt jalousies fermentent au sommet des colonnes. En 630, le moine syriaque Jean Moschus rapporte dans le "Verger Spirituel" que le jardin des supplices des stylites s'est changé en champ clos où l'on s'invective et l'on s'excommunie de colonne à colonne."
Nous avons donc là un homme qui s'est volontairement supplicié et ce supplice a duré 40 ans, c'est à la fois prodigieux et abominable. Rien d'étonnant à ce que cela ait attiré les foules: les masses sont friandes de la souffrance qui se donne en spectacle, il n'y a qu'à voir la catharsis, la purge des passions violentes lors des jeux du cirque.
Il est évident qu'un homme qui maintenant chercherait à s'adonner à ce genre d'exploit serait immédiatement interné en psychiatrie. Pour autant le mystère demeure:
"Que penser de cette alchimie du sacrifice dont le sens, la pratique et les symboles nous échappent pour l'essentiel? Amour de la douleur ou de la plus grande gloire de Dieu? Qu'un lit de pierre se change, pour certains, en lit de roses et la souffrance en jouissance, cela n'est-il pas un insondable mystères?...
Réponses à l'incrédule
- Mystères peut-être, mais ne pensez-vous pas que vos stylites, à force de se l'éventer, finissaient par se mettre la tête à l'envers?
- Il est fort possible que ces formes extrêmes de mortifications aient attiré des fous et dérangé des cerveaux...Souvenez-vous de l'histoire des postjansénistes, les convulsionnaires de Saint-Médard, qui s'infligeaient sous l'effet de la psychose collective, des brutalités effroyables. Coups de bûche et de barre de fer, expositions prolongées au feu, tout les laisse insensibles. Le temps du moins de la crise hystérique ou de l'état de suggestion dont ils sont victimes. [b]Dans le cas des stylites ou des saints du désert, il s'agit évidemment d'autre chose[/b]...
- C'est à dire?
- La maladie est toujours absence de cohérence, de créativité et de suite dans les idées. [b]Ces ascètes semblent au contraire agir, en dépit de leur immobilité[/b]: ils lisent, interprètent les textes sacrés, prophétisent et font à l'occasion des miracles. Les rois viennent aussi leur demander conseil, et leur nom est passé dans l'histoire. Rien de tel pour ces malades qui ne présentent que des manifestations cliniques et dont la personnalité a généralement subi des amputations graves..."
Pour que cet auto-supplice de 40 longues années fasse sens, vous invoquez l'archaïque sacrifice propitiatoire, que l'on retrouve dans le récit d'Andromède: pour sauver son peuple de la fureur du monstre marin Cétus, le roi d'Ethiopie livra en pature sa fille Andromède afin d'apaiser le monstre: le sacrifice d'un individu pour calmer le monstre et sauver le groupe. Thème toujours d'actualité, et mis notamment en relief dans un film récent "The Mist" (La brume). Transposer ce thème "au salut des âmes" soulève énormément de questions: cette auto-immolation de 40 ans aurait tellement plu à Dieu qu'il aurait décidé du coup de sauver des âmes?
[quote="Goyavier"]
Ma fille m'aime. Je le sais. Je ne le crois pas, je le sais. C'est une vérité. Si je suis votre logique, il faudrait que j'en appelle à la science pour déterminer si je sais vraie ou si je crois vraie que ma fille m'aime. Je sais vrai que ma fille m'aime et pour çà, j'ai dispensé à la science de dures heures de labeur, surtout qu'elle n'arriverait pas à prouver de façon scientifique que ma fille m'aime.
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Mais c'est aussi ce que pensait César de son fils Brutus jusqu'aux Ides de Mars. On s'attend rarement à se prendre un coup de poignard dans le dos de la part des siens. Le feeling n'est peut-être pas ce qu'il y a de mieux en matière de vérité, quoique cela puisse donner lieu à de divines intuitions.