Cher Christophe,
Vous vous faites l’écho fidèle et éloquent de l’idéologie dominante, qui méconnaît, ou feint de méconnaître, le libéralisme à laquelle elle s’oppose. L’Eglise catholique malheureusement s’associe parfois à cette critique.
Pour manifester nos nombreux points d’accord et souligner précisément où je ne saurais vous suivre (parce que je crois que vous-même, tout bien pesé, ne souhaitez pas y aller), je découpe votre intervention point par point.
L'être humain se définit principalement comme Créature, par sa dépendance à Dieu. Il existe un bien suprême qui est la finalité de chaque existence humaine individuelle : c'est le retour à Dieu, la béatitude.
Tous les chrétiens, dont je suis, seront d’accord avec vous. Quid des non chrétiens ? Comme ces derniers sont nombreux, et comme vous et moi renonçons à les convertir de force ou à les expulser, cette finalité propre aux chrétiens ne saurait fonder une politique nationale. Pour être « commun », le bien doit recevoir une autre définition. Or ça tombe bien, car le chrétien peut vivre selon la loi de Dieu et assurer son salut dans n’importe quel environnement. Il peut vivre en chrétien au sein d’une société qui ne l’est pas ; il suit en cela l’exemple du Christ (« Mon royaume n’est pas de ce monde »), puis des premiers fidèles, minoritaires pendant 300 ans sous l’empire romain.
Le Christ ne juge pas les sociétés. Il juge les âmes. Contrairement au marxisme, par exemple, et ⎯ je crois comprendre ⎯ à l’Islam, la société « ne sauve pas ». Le salut est individuel. Jésus dit que si ton œil est une occasion de péché, arrache-le.
Toi-même. Jésus ne dit pas : « Afin que ton œil ne soit pas une occasion de péché, les autorités te l’arracheront. » Il ne dit pas : « Que les femmes soient voilées pour que les hommes n’aient pas de mauvaises tentations. »
Cette responsabilisation de l’être humain manifeste l’infinie supériorité du christianisme (et du libéralisme qui en est issu) sur toutes les autres pensées de la société.
C'est parce qu'il n'existe aucun antagonisme entre individu et société qu'il peut y avoir un Bien commun, qui est certes le bien de la société mais auquel chacun participe personnellement.
Entièrement d’accord. Il n’existe aucun antagonisme entre individu et société. C’est le fondement du libéralisme. L’antagonisme n’existe que pour les collectivistes, car si l’on essaye de plier l’individu à des « valeurs de la société », il devient rétif. Mais quelles seraient ces « valeurs de la société » ? En nous abstenant de prendre le bien d’autrui, quelque tentation que nous éprouvions, nous ne respectons pas les valeurs de la société,
mais le bien d’un autrui. En développant l’enseignement, la science, la recherche, en approfondissant la culture, en renforçant l’économie, on améliore la vie d’individus. Quelle piètre réussite ce serait que « la France » ou « la Russie » s’en porte mieux si les Français et les Russes s’en trouvent plus mal.
Notre bien commun ⎯ commun à toute l’humanité ⎯ est le Droit. Tous les êtres humains, qu’ils soient Belges ou Bantous, Parisiens ou Patagons, partagent exactement la même revendication, ne pas être tués, violés, volés, trompés. Ce que les libéraux appellent le droit de propriété de chacun sur sa vie, sur son esprit et son corps, et sur ce qu’il acquiert grâce à l’activité de son esprit et de son corps, et sur ce qu’il reçoit par don.
Au-delà, il existe certainement des biens communs à certains groupes. Par exemple, la famille, l’enseignement de l’Eglise catholique, la langue française, les tableaux du Caravage, la prospérité de telle ou telle entreprise… La poursuite de ces divers biens, communs à quelques uns, est parfaitement légitime tant qu’elle s’inscrit dans le respect du Droit.
Le postulat fondamental et premier de cette nouvelle anthropologie est l'autonomie de l'individu : l'homme est libéré de tout lien de subordination. Indépendant de Dieu, indépendant du pouvoir politique et de la société, l'homme moderne se définit désormais avant tout comme un être "titulaire de droits" : droit à la vie, à la propriété, à la liberté...
Le libéralisme n’est pas une anthropologie, mais une pensée du Droit. Rien de plus.
En Droit, administré par la justice d’Etat ou par une agence juridique indépendante, l’être humain est considéré comme responsable de ses actes. Il n’est pas dans un lien de subordination. Il ne fait pas « qu’obéir aux ordres ». Il s’appartient. Son crime reste un crime, indépendamment du Dieu qu’il adore et de la société dans laquelle il vit. Exprimé autrement, cet être humain, pour les libéraux, possède les mêmes droits, quel que soit le Dieu qu’il adore et la société dans laquelle il vit.
Ou alors, voulez-vous dire qu’il est OK pour les talibans de violer une femme parce qu’elle se promène en jupe courte (« c’est leur société, n’est-ce pas ? »). Ou voulez-vous dire qu’un athée n’a pas des droits identiques à ceux d’un musulman ?
(Hélas, j’aimerais tant que vous ayez raison et que les êtres humains fussent « indépendants du pouvoir politique ».)
c'est maintenant à chaque individu de définir la finalité de sa propre existence et au nom de la liberté individuelle
Oui, bien sûr. Heureusement. Ce ne serait pas
ma vie si un autre la définissait. C’est à la seule condition qu’on reconnaisse que ma vie m’appartient que je peux la donner. Je peux la vouer à une cause, et donc à celle du Christ.
S’il n’est pas posé comme principe que ce Mac avec lequel j’écris est ma propriété, je ne peux pas en faire don. On ne saurait être généreux avec le bien d’autrui. Il en va de même de notre vie. L’Amour ne veut être aimé qu’en liberté.
Je peux recevoir toutes sortes d’appel, mais il faut que je sois, moi, celui qui y réponde. En acceptant alors de ne plus m’appartenir.
au nom de la liberté individuelle, toute opinion est recevable (relativisme)
Certes pas. A commencer par les opinions, nombreuses, qui nient la liberté individuelle.
Dire que toutes les opinions ont le droit d’être exprimées impliquent seulement qu’elles sont exposées à la réfutation et leurs auteurs à la confusion (voire au ridicule).
On ne comprend rien au libéralisme si l’on y voit un relativisme.
Dans cette optique, le marché apparaît comme concept politique
Ni dans cette optique, ni dans aucune autre, le marché ne saurait apparaître comme « concept politique ».
La politique est l’exercice par lequel une personne (en monocratie) ou des personnes (sous tout autre régime) décident quelles contraintes seront appliquées à la population, par la force des armes s’il le faut. Le marché est l’exercice par lequel des êtres humains font circuler leurs compétences et leurs biens, librement, par l’échange et par le don.
Politique et marché ne se mélangent pas plus que l’eau et le feu.
Bien à vous
Christian
(peu disponible ces temps pour le forum)
Les hommes arrivent à la sagesse après avoir essayé toutes les alternatives.