par Cinci » mer. 02 mars 2016, 22:13
L'Angleterre et les États-Unis du XVIIIe siècle et du XIXe siècle étaient-ils libéraux?
Le libéralisme introuvable de l'Amérique de Tocqueville
En ce qui concerne les États-Unis, Georges Washington n'a aucun doute. Nous l'avons vu faire l'éloge, dès l'obtention de l'indépendance, du gouvernement «sage et libéral» que son pays s'est donné.Quelques années plus tard, à la veille de l'entrée en vigueur de la Constitution fédérale, qui entérine un pouvoir exécutif fort, le général-président forge une sorte de slogan publicitaire se prononçant pour un gouvernement «libéral et énergique».
[...]
Ne fixons notre attention que sur la classe dominante, c'est à dire les propriétaires blancs et mâles. Bénéficient-ils d'une totale égalité civile et politique? On peut en douter.
Pensons à la clause constitutionnelle des «trois cinquièmes» selon laquelle, pour calculer le nombre de sièges revenant aux États du Sud, on tient partiellement compte du nombre des esclaves eux-mêmes. Loin d'être un détail sans importance, cette clause joue un rôle très important dans l'histoire des États-Unis. Quatre votants du Sud parviennent à exercer plus de pouvoir politique que dix votants du Nord, C'est ainsi qu'on explique la «dynastie virginienne» qui a longtemps réussi à garder la présidence du pays. C'est pour cela que Jefferson est stigmatisé par ses adversaires politiques en tant que «président nègre».(Francis Jennings, The Creation of America, p.301)
[...] A la veille de la guerre de Sécession, Lincoln proclame de façon polémique une vérité qui ne peut être niée : dans aucun État libre un Blanc n'est égal à un Blanc des États esclavagistes. Cette thèse est confirmée en 1864, par le libéral français Edouard Laboulaye. Selon ce dernier, avec la clause des «trois cinquièmes» c'est comme si la Constitution américaine s'adressait ainsi aux gens du Sud :
- «Il vous sera permis, parce que vous avez des esclaves, d'être dix mille pour nommer un député, tandis que pour ces Yankees qui vivent de leur travail, il faudra qu'ils soient trente mille; la conclusion pour les gens du Sud est qu'ils sont une race particulière. supérieure, qu'ils sont de grands seigneurs. L'esprit aristocratique a été développé, a grandi par la Constitution.»(Edouard Laboulaye, Histoire des États-Unis, p.359)
Domination absolue et obligation communautaire des propriétaires d'esclaves.
A partir de Constant, la liberté moderne, ou libérale, est définie et louée comme la paisible jouissance de la propriété privée.
Mais en réalité les propriétaires d'esclaves sont soumis à toute une série d'obligations publiques. [...] il serait faux de faire coÏncider l'autogouvernement de la société civile, désormais libérée de ses chaînes, avec la liberté de mouvement des individus qui la constituent. Certes, chacun d'eux peut tout à fait réduire à l'état de marchandise les esclaves qui sont sa propriété légitime. Dans la Nouvelle-Angleterre de 1732, un maître met en vente une esclave de dix-neuf ans et son fils de six mois : il peuvent être achetés - précise l'annonce publicitaire - «conjointement ou séparément». Rien n'empêche non plus la mise en marché des enfants adultérins, comme le fait un patron du New-Jersey de la progéniture issue de ses rapports avec trois femmes noires dont il est le propriétaire.
N'en doutons pas : le maître d'esclaves exerce un pouvoir absolu sur sa légitime «propriété», mais pas au point de pouvoir librement remettre en cause la processus de réification et de marchandisation qui s'est produit. Dans ce cas, ce sont les exigences de la communauté qui font qu'on ne doit pas toucher à la barrière qui sépare nettement et fermement la «race des seigneurs» de la race des serviteurs.
Voici ce qu'en dit Tocqueville :«Les Américains du Sud ont défendu sous des peines sévères d'apprendre à lire et à écrire aux Négres.» Les interdictions qui frappent les esclaves n'épargnent pas non plus leurs maîtres. Après la révolte de Nat Turner en Georgie, le simple fait de fournir à un esclave du papier et du matériel d'écriture devient un délit.
[...]
La loi promulguée en Virginie au début du XVIIIe siècle, qui prévoit ne pas punir seulement les responsables directs de l'acte sexuel ou matrimonial, est significative; des peines extrêmement sévères peuvent être appliquées au prêtre coupable d'avoir consacré le lien familial interracial. [la loi interdit le mariage entre les deux races]
Les conséquences négatives et même dramatiques du pouvoir absolu exercé sur les esclaves noirs finissent par toucher aussi les Blancs. Prenons l'exemple de la Pennsylvanie des première décennies du XVIIIe siècle : le Noir libre surpris en train de violer l'interdiction du miscegeneration (métissage) court le rique d'être vendu comme esclave. Pour la femme blanche, obligée de subir la séparation forcée d'avec son partenaire et la terrible punition qui lui est infligée, les conséquences sont très douloureuses. Sur une base d'une loi de 1691, une femme blanche et libre qui a un enfant d'un Noir ou d'un mulâtre peut être condamnée à cinq ans d'esclavage et, surtout, elle est obligée de céder l'enfant à la paroisse, qui ensuite le vend comme
servant, condition dans laquelle il demeure pendant trente ans.
De plus, des barrières pesque insurmontables s'opposent à la reconnaissance de la progéniture née de l'éventuel rapport du propriétaire avec l'une de ses esclaves.
Le père finit par se trouver devant une alternative dramatique : subir avec sa famille l'exil hors de la Virginie, ou bien consentir à ce que l'enfant soit esclave comme sa mère. La législation de New-York est encore plus expéditive : elle transforme automatiquement en esclaves tous les enfants nés de mères esclaves. Ainsi, cette société exerce-t-elle, y compris sur ses membres privilégiés, une contrainte tellement forte, en partie juridique, en partie sociale, qu'elle étouffe même les sentiments les plus naturels.
Nous avons déjà évoqué la loi en vigueur en Virginie, qui dit que considérer comme «félonie» la mise à mort d'un esclave par son propriétaire n'a pas de sens. Pourtant, dans beaucoup d'États, sur la base d'une législation qui subsistera encore après la Deuxième Guerre mondiale, est coupable de «félonie» le Blanc qui a des rapports sexuels avec une Noire.
Le propriétaite peut légalement fouetter et battre à mort son esclave - le droit de propriété est sacré - mais il ne peut avoir de rapport sexuel avec une esclave qu'en prenant de multiples risques, tellement est fort le contrôle que la classe des propriétaires de la communauté des hommes libres exerce sur chacun de ses membres, Au-dela de la règle juridique, dans les années 1850, des bandes de vigiles engagées pour espionner, intimider et frapper les Blancs enclins à subir le charme de leurs esclaves, et des femmes de couleur en général, intervienent ça et là pour faire respecter l'interdiction du métissage.
[...]
Etant donné les circonstances, ces exigences sécuritaires sont une donnée permanente. On peut faire une remarque d'ordre général :
- Les codes coloniaux pour les esclaves semblent à première vue destinés à discipliner les Noirs, en niant les libertés dont peuvent jouir les autres Américains. Mais il suffit d'un petit changement de perspective pour voir les codes sous une lumière différente : paradoxalement, ils visent à discipliner les Blancs. Ce n'était pas au Noir, mais principalement au Blanc, que la loi disait ce qu'il devait faire; les codes étaient faits pour les yeux et les oreilles des propriétaires d'esclaves (parfois la loi exigeait que les codes fussent publiés dans les journaux et lus par les ecclésiastiques à leurs congrégations). C'était au Blanc qu'il revenait de punir ses esclaves fugueurs, de prévenir les rassembklements d'esclaves, de faire respecter le couvre-feu, de siéger dans les cours spéciales et de participer à la surveillance (patrouilles).
Des sanctions précises sont prévues à l'encontre des propriétaires d'esclaves qui omettraient d'Infliger les punitions prévues par la loi.
Selon une loi en vigueur en Caroline du Sud, une esclave, à sa quatrième tentative de fuite, doit être sévèrement fouettée, marquée au fer rouge de la lettre R sur la joue gauche et amputée de l'oeil gauche [...] jusqu'en 1722, ce sont les propriétaires eux-mêmes qui doivent procéder directement à l'exécution des opérations.
Nous avons évoqué le «service militaire» des patrouilles blanches en action «jour et nui»t, à Richmond en 1831. Dans ce cas - observe Gustave de Beaumont au cours du voyage qu'il effectue en compagnie de Tocqueville - la société s'arme de toutes ses rigueurs et mobilise toutes les forces sociales, en cherchant par tous les moyens à encourager la délation et le contrôle. En Caroline du Sud, la peine de mort n'est pas réservée qu'à l'esclave fugueur mais aussi à «toute personne qui l'a aidé dans son évasion». Les conséquences de l'adoption de la loi de 1850 sur les esclaves fugitifs sont très significatives [...] comme le disent ceux qui la critiquent, il s'agit d'une loi qui oblige chaque Américain à devenir un chasseur d'hommes.
La société esclavagiste ne frappe pas que les propriétaires d'esclaves. elle finit par frapper la communauté blanche dans son ensemble.
Les esclaves noirs ne sont pas seulement une marchandise, ils sont aussi l'«ennemi intérieur» : voilà pourquoi les abolitionnistes sont immédiatement soupçonnés de trahison et deviennent la cible d'une série de mesures répressives [...] En 1836, le Président des États-Unis, Andrew Jackson, autorise le ministre des postes à bloquer la circulation de toutes les publications critiques vis à vis l'institution de l'esclavage.
Si au Nord la violence contre les abolitionnistes prend des formes plus clémentes (elle vise à empêcher les rassemblements et à détruire les moyens de propagande ou la propriété des agitateurs), au Sud, elle prend la forme de pogrom qui peut directement torturer et éliminer physiquement les traîtres et ceux qui les soutiennent, en toute impunité. La situation au Sud dans les années précédant la guerre de Sécession a été décrite par
Joel R Poinsett, personnalité importante de l'Union, dans une lettre de fin 1850 :
- Nous en avons tous les deux assez de cette atmosphère malsaine chargée de violence [...] Il y a ici un fort parti opposé aux gens violents et aux mesures violentes, mais il est éteint par la peur, la soumission; ils n'osent pas non plus échanger des opinions avec d'autres qui pensent comme eux, par peur d'être trahis.
Alors, comment définir le régime politique que nous étudions? S'agit-il d'une société libérale?
La barrière qui sépare les hommes de couleur en tant que tels des Blancs, de la race dominante, est claire et infranchissable. Comme le dit Beaumont :«Esclaves ou libres, les Nègres forment partout un autre peuple que les Blancs». Tocqueville le confirme :«A Philadephie, les Noirs ne sont pas enterrés dans le même cimetière que les Blancs». La ségrégation existe aussi dans les prisons : «Les Noirs étaient séparés des Blancs même pour les repas». Et encore :«Au Maryland, les Nègres libres paient comme les Blancs la taxe des écoles, mais ils ne peuvent pas y envoyer leurs enfants».
Il s'agit d'un État racial, structuré, selon les déclarations explicites de ses théoriciens et apologistes du Sud, en trois castes, les Blancs libres, les gens de couleur libres, les esclaves.
Toujours au début du XIXe siècle, le modèle des castes est évoqué par certains observateurs du Nord. En référence à leur propre société, oü l'esclavage a été aboli, ces observateurs parlent de la division entre «brahmanes et parias», dont la preuve est fournie par la ségrégation raciale active à tous les niveaux, des transports publics aux théâtres et des églises aux cimetières, et qui n'autorise les Noirs à entrer dans les hôtels, dans les restaurants et dans les lieux de rencontres qu'en qualité de serviteurs tout au plus.
Quant aux États-Unis, avant la guerre de Sécession, on définit trois castes, on fait clairement abstraction des Indiens, considérés jusqu'au
Dawes Act de 1887, comme
Domestic dependend nations, c'est à dire comme un ensemble de nations, ayant chacune une identité particulière, soumises toutefois au protectorat de Washington, et dont les membres ne font pas partie de la société américaine au sens strict.
Ajoutons que le discours des trois castes comporte un élément idéologique discutable : il a tendance à passer par-dessus les différences qui subsistent à l'intérieur de la communauté blanche et qui peuvent avoir une incidence sur les droits civiques des couches les plus pauvres. Les articles de la Confédération destinés à réglementer le nouvel Éat en formation excluent explicitement les pauvres et les vagabonds du nombre des habitants libres.
[...]
Après la guerre de Sécession, en 1860, les esclaves constituent le
patrimoine le plus important du pays, leur valeur est trois fois supérieur au capital actionnaire de l'industrie manufacturière et ferroviaire; le coton cultivé au Sud est depuis longtemps le produit d'exportation le plus important des États-Unis et il joue un rôle décisif dans le financement des importations et dans le développement industriel du pays.
Si nous reprenons maintenant ce que suggèrent d'illustres historiens et sociologues américains, on peut parler de «
Herrenvolk democracy», c'est à dire d'une démocratie qui ne vaut que pour le «peuple des seigneurs».
La ligne de démarcation très nette entre Blancs et Noirs, d'une part, et les Peaux-Rouges, de l'autre, favorise le développement de rapports d'égalité dans la communauté blanche. Les membres d'une aristocratie de classe ont tendance à s'autocélébrer comme des pairs, l'inégalité criante imposée aux exclus est le revers de parité instauré entre ceux qui jouissent du pouvoir d'exclure les inférieurs.
Au fond, c'est Josiah Tucker qui, déjà, avait le mieux compris la vraie nature du républicanisme qu'il reprochait à Locke et aux colons américains rebelles :
- Tous les républicains antiques et modernes ne suggèrent aucun autre schéma que celui d'abattre et de niveler toutes les distinctions au-dessus d'eux, en tyrannisant en même temps ces êtres misérables qui, malheureusement, sont classés au-dessous d'eux.
Et il ajoute :
- Celui qui est un tyran avec ses inférieurs est, évidemment, un patriote et un niveleur par rapport aux supérieurs.
Source : D.Losurdo,«L'Angleterre et les États-Unis du XVIIIe et du XIXe siècle étaient-ils libéraux?»,
Contre-histoire du libéralisme, 2013, pp.111-126 [/color]
[color=#0000BF][size=150]L'Angleterre et les États-Unis du XVIIIe siècle et du XIXe siècle étaient-ils libéraux?
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[b]Le libéralisme introuvable de l'Amérique de Tocqueville[/b]
En ce qui concerne les États-Unis, Georges Washington n'a aucun doute. Nous l'avons vu faire l'éloge, dès l'obtention de l'indépendance, du gouvernement «sage et libéral» que son pays s'est donné.Quelques années plus tard, à la veille de l'entrée en vigueur de la Constitution fédérale, qui entérine un pouvoir exécutif fort, le général-président forge une sorte de slogan publicitaire se prononçant pour un gouvernement «libéral et énergique».
[...]
Ne fixons notre attention que sur la classe dominante, c'est à dire les propriétaires blancs et mâles. Bénéficient-ils d'une totale égalité civile et politique? On peut en douter.
Pensons à la clause constitutionnelle des «trois cinquièmes» selon laquelle, pour calculer le nombre de sièges revenant aux États du Sud, on tient partiellement compte du nombre des esclaves eux-mêmes. Loin d'être un détail sans importance, cette clause joue un rôle très important dans l'histoire des États-Unis. Quatre votants du Sud parviennent à exercer plus de pouvoir politique que dix votants du Nord, C'est ainsi qu'on explique la «dynastie virginienne» qui a longtemps réussi à garder la présidence du pays. C'est pour cela que Jefferson est stigmatisé par ses adversaires politiques en tant que «président nègre».(Francis Jennings, [i]The Creation of America[/i], p.301)
[...] A la veille de la guerre de Sécession, Lincoln proclame de façon polémique une vérité qui ne peut être niée : dans aucun État libre un Blanc n'est égal à un Blanc des États esclavagistes. Cette thèse est confirmée en 1864, par le libéral français Edouard Laboulaye. Selon ce dernier, avec la clause des «trois cinquièmes» c'est comme si la Constitution américaine s'adressait ainsi aux gens du Sud :
[list] «Il vous sera permis, parce que vous avez des esclaves, d'être dix mille pour nommer un député, tandis que pour ces Yankees qui vivent de leur travail, il faudra qu'ils soient trente mille; la conclusion pour les gens du Sud est qu'ils sont une race particulière. supérieure, qu'ils sont de grands seigneurs. L'esprit aristocratique a été développé, a grandi par la Constitution.»(Edouard Laboulaye, [u]Histoire des États-Unis[/u], p.359) [/list]
[b]Domination absolue et obligation communautaire des propriétaires d'esclaves.[/b]
A partir de Constant, la liberté moderne, ou libérale, est définie et louée comme la paisible jouissance de la propriété privée.
Mais en réalité les propriétaires d'esclaves sont soumis à toute une série d'obligations publiques. [...] il serait faux de faire coÏncider l'autogouvernement de la société civile, désormais libérée de ses chaînes, avec la liberté de mouvement des individus qui la constituent. Certes, chacun d'eux peut tout à fait réduire à l'état de marchandise les esclaves qui sont sa propriété légitime. Dans la Nouvelle-Angleterre de 1732, un maître met en vente une esclave de dix-neuf ans et son fils de six mois : il peuvent être achetés - précise l'annonce publicitaire - «conjointement ou séparément». Rien n'empêche non plus la mise en marché des enfants adultérins, comme le fait un patron du New-Jersey de la progéniture issue de ses rapports avec trois femmes noires dont il est le propriétaire.
N'en doutons pas : le maître d'esclaves exerce un pouvoir absolu sur sa légitime «propriété», mais pas au point de pouvoir librement remettre en cause la processus de réification et de marchandisation qui s'est produit. Dans ce cas, ce sont les exigences de la communauté qui font qu'on ne doit pas toucher à la barrière qui sépare nettement et fermement la «race des seigneurs» de la race des serviteurs.
Voici ce qu'en dit Tocqueville :«Les Américains du Sud ont défendu sous des peines sévères d'apprendre à lire et à écrire aux Négres.» Les interdictions qui frappent les esclaves n'épargnent pas non plus leurs maîtres. Après la révolte de Nat Turner en Georgie, le simple fait de fournir à un esclave du papier et du matériel d'écriture devient un délit.
[...]
La loi promulguée en Virginie au début du XVIIIe siècle, qui prévoit ne pas punir seulement les responsables directs de l'acte sexuel ou matrimonial, est significative; des peines extrêmement sévères peuvent être appliquées au prêtre coupable d'avoir consacré le lien familial interracial. [la loi interdit le mariage entre les deux races]
Les conséquences négatives et même dramatiques du pouvoir absolu exercé sur les esclaves noirs finissent par toucher aussi les Blancs. Prenons l'exemple de la Pennsylvanie des première décennies du XVIIIe siècle : le Noir libre surpris en train de violer l'interdiction du miscegeneration (métissage) court le rique d'être vendu comme esclave. Pour la femme blanche, obligée de subir la séparation forcée d'avec son partenaire et la terrible punition qui lui est infligée, les conséquences sont très douloureuses. Sur une base d'une loi de 1691, une femme blanche et libre qui a un enfant d'un Noir ou d'un mulâtre peut être condamnée à cinq ans d'esclavage et, surtout, elle est obligée de céder l'enfant à la paroisse, qui ensuite le vend comme [i]servant[/i], condition dans laquelle il demeure pendant trente ans.
De plus, des barrières pesque insurmontables s'opposent à la reconnaissance de la progéniture née de l'éventuel rapport du propriétaire avec l'une de ses esclaves.
Le père finit par se trouver devant une alternative dramatique : subir avec sa famille l'exil hors de la Virginie, ou bien consentir à ce que l'enfant soit esclave comme sa mère. La législation de New-York est encore plus expéditive : elle transforme automatiquement en esclaves tous les enfants nés de mères esclaves. Ainsi, cette société exerce-t-elle, y compris sur ses membres privilégiés, une contrainte tellement forte, en partie juridique, en partie sociale, qu'elle étouffe même les sentiments les plus naturels.
Nous avons déjà évoqué la loi en vigueur en Virginie, qui dit que considérer comme «félonie» la mise à mort d'un esclave par son propriétaire n'a pas de sens. Pourtant, dans beaucoup d'États, sur la base d'une législation qui subsistera encore après la Deuxième Guerre mondiale, est coupable de «félonie» le Blanc qui a des rapports sexuels avec une Noire.
Le propriétaite peut légalement fouetter et battre à mort son esclave - le droit de propriété est sacré - mais il ne peut avoir de rapport sexuel avec une esclave qu'en prenant de multiples risques, tellement est fort le contrôle que la classe des propriétaires de la communauté des hommes libres exerce sur chacun de ses membres, Au-dela de la règle juridique, dans les années 1850, des bandes de vigiles engagées pour espionner, intimider et frapper les Blancs enclins à subir le charme de leurs esclaves, et des femmes de couleur en général, intervienent ça et là pour faire respecter l'interdiction du métissage.
[...]
Etant donné les circonstances, ces exigences sécuritaires sont une donnée permanente. On peut faire une remarque d'ordre général :
[list]Les codes coloniaux pour les esclaves semblent à première vue destinés à discipliner les Noirs, en niant les libertés dont peuvent jouir les autres Américains. Mais il suffit d'un petit changement de perspective pour voir les codes sous une lumière différente : paradoxalement, ils visent à discipliner les Blancs. Ce n'était pas au Noir, mais principalement au Blanc, que la loi disait ce qu'il devait faire; les codes étaient faits pour les yeux et les oreilles des propriétaires d'esclaves (parfois la loi exigeait que les codes fussent publiés dans les journaux et lus par les ecclésiastiques à leurs congrégations). C'était au Blanc qu'il revenait de punir ses esclaves fugueurs, de prévenir les rassembklements d'esclaves, de faire respecter le couvre-feu, de siéger dans les cours spéciales et de participer à la surveillance (patrouilles). [/list]
Des sanctions précises sont prévues à l'encontre des propriétaires d'esclaves qui omettraient d'Infliger les punitions prévues par la loi.
Selon une loi en vigueur en Caroline du Sud, une esclave, à sa quatrième tentative de fuite, doit être sévèrement fouettée, marquée au fer rouge de la lettre R sur la joue gauche et amputée de l'oeil gauche [...] jusqu'en 1722, ce sont les propriétaires eux-mêmes qui doivent procéder directement à l'exécution des opérations.
Nous avons évoqué le «service militaire» des patrouilles blanches en action «jour et nui»t, à Richmond en 1831. Dans ce cas - observe Gustave de Beaumont au cours du voyage qu'il effectue en compagnie de Tocqueville - la société s'arme de toutes ses rigueurs et mobilise toutes les forces sociales, en cherchant par tous les moyens à encourager la délation et le contrôle. En Caroline du Sud, la peine de mort n'est pas réservée qu'à l'esclave fugueur mais aussi à «toute personne qui l'a aidé dans son évasion». Les conséquences de l'adoption de la loi de 1850 sur les esclaves fugitifs sont très significatives [...] comme le disent ceux qui la critiquent, il s'agit d'une loi qui oblige chaque Américain à devenir un chasseur d'hommes.
La société esclavagiste ne frappe pas que les propriétaires d'esclaves. elle finit par frapper la communauté blanche dans son ensemble.
Les esclaves noirs ne sont pas seulement une marchandise, ils sont aussi l'«ennemi intérieur» : voilà pourquoi les abolitionnistes sont immédiatement soupçonnés de trahison et deviennent la cible d'une série de mesures répressives [...] En 1836, le Président des États-Unis, Andrew Jackson, autorise le ministre des postes à bloquer la circulation de toutes les publications critiques vis à vis l'institution de l'esclavage.
Si au Nord la violence contre les abolitionnistes prend des formes plus clémentes (elle vise à empêcher les rassemblements et à détruire les moyens de propagande ou la propriété des agitateurs), au Sud, elle prend la forme de pogrom qui peut directement torturer et éliminer physiquement les traîtres et ceux qui les soutiennent, en toute impunité. La situation au Sud dans les années précédant la guerre de Sécession a été décrite par [b]Joel R Poinsett[/b], personnalité importante de l'Union, dans une lettre de fin 1850 :
[list]Nous en avons tous les deux assez de cette atmosphère malsaine chargée de violence [...] Il y a ici un fort parti opposé aux gens violents et aux mesures violentes, mais il est éteint par la peur, la soumission; ils n'osent pas non plus échanger des opinions avec d'autres qui pensent comme eux, par peur d'être trahis.
[/list]
Alors, comment définir le régime politique que nous étudions? S'agit-il d'une société libérale?
La barrière qui sépare les hommes de couleur en tant que tels des Blancs, de la race dominante, est claire et infranchissable. Comme le dit Beaumont :«Esclaves ou libres, les Nègres forment partout un autre peuple que les Blancs». Tocqueville le confirme :«A Philadephie, les Noirs ne sont pas enterrés dans le même cimetière que les Blancs». La ségrégation existe aussi dans les prisons : «Les Noirs étaient séparés des Blancs même pour les repas». Et encore :«Au Maryland, les Nègres libres paient comme les Blancs la taxe des écoles, mais ils ne peuvent pas y envoyer leurs enfants».
Il s'agit d'un État racial, structuré, selon les déclarations explicites de ses théoriciens et apologistes du Sud, en trois castes, les Blancs libres, les gens de couleur libres, les esclaves.
Toujours au début du XIXe siècle, le modèle des castes est évoqué par certains observateurs du Nord. En référence à leur propre société, oü l'esclavage a été aboli, ces observateurs parlent de la division entre «brahmanes et parias», dont la preuve est fournie par la ségrégation raciale active à tous les niveaux, des transports publics aux théâtres et des églises aux cimetières, et qui n'autorise les Noirs à entrer dans les hôtels, dans les restaurants et dans les lieux de rencontres qu'en qualité de serviteurs tout au plus.
Quant aux États-Unis, avant la guerre de Sécession, on définit trois castes, on fait clairement abstraction des Indiens, considérés jusqu'au [i]Dawes Act[/i] de 1887, comme [i]Domestic dependend nations[/i], c'est à dire comme un ensemble de nations, ayant chacune une identité particulière, soumises toutefois au protectorat de Washington, et dont les membres ne font pas partie de la société américaine au sens strict.
Ajoutons que le discours des trois castes comporte un élément idéologique discutable : il a tendance à passer par-dessus les différences qui subsistent à l'intérieur de la communauté blanche et qui peuvent avoir une incidence sur les droits civiques des couches les plus pauvres. Les articles de la Confédération destinés à réglementer le nouvel Éat en formation excluent explicitement les pauvres et les vagabonds du nombre des habitants libres.
[...]
Après la guerre de Sécession, en 1860, les esclaves constituent le [u]patrimoine le plus important du pays[/u], leur valeur est trois fois supérieur au capital actionnaire de l'industrie manufacturière et ferroviaire; le coton cultivé au Sud est depuis longtemps le produit d'exportation le plus important des États-Unis et il joue un rôle décisif dans le financement des importations et dans le développement industriel du pays.
Si nous reprenons maintenant ce que suggèrent d'illustres historiens et sociologues américains, on peut parler de «[i]Herrenvolk democracy[/i]», c'est à dire d'une démocratie qui ne vaut que pour le «peuple des seigneurs».
La ligne de démarcation très nette entre Blancs et Noirs, d'une part, et les Peaux-Rouges, de l'autre, favorise le développement de rapports d'égalité dans la communauté blanche. Les membres d'une aristocratie de classe ont tendance à s'autocélébrer comme des pairs, l'inégalité criante imposée aux exclus est le revers de parité instauré entre ceux qui jouissent du pouvoir d'exclure les inférieurs.
Au fond, c'est Josiah Tucker qui, déjà, avait le mieux compris la vraie nature du républicanisme qu'il reprochait à Locke et aux colons américains rebelles :
[list]Tous les républicains antiques et modernes ne suggèrent aucun autre schéma que celui d'abattre et de niveler toutes les distinctions au-dessus d'eux, en tyrannisant en même temps ces êtres misérables qui, malheureusement, sont classés au-dessous d'eux. [/list]
Et il ajoute :
[list]Celui qui est un tyran avec ses inférieurs est, évidemment, un patriote et un niveleur par rapport aux supérieurs.[/list]
Source : D.Losurdo,«L'Angleterre et les États-Unis du XVIIIe et du XIXe siècle étaient-ils libéraux?», [u]Contre-histoire du libéralisme[/u], 2013, pp.111-126 [/color]