par MB » ven. 30 mars 2007, 0:02
Avé
Pour saisir un peu mieux ce que peut être le totalitarisme, il faut voir les gens qui le subissent dans leur vie concrète. Imaginons ainsi un Soviétique moyen à la grande époque...
- Il vit dans un appartement communautaire avec sa famille (quand il a la chance de ne pas se trouver dans un bidonville accolé à son usine), c'est-à-dire qu'il partage avec, mettons, 3 personnes, une seule pièce. Les autres pièces de l'appartement sont occupées, chacune, par une autre famille. Il y a été installé d'office, par des canaux administratifs. Il faut supporter la promiscuité, le bruit (et les gens peu fiables étaient souvent couplés à des familles de ploucs alcooliques, histoire de les rendre fous), l'impossibilité de se retirer ne serait-ce que 5 secondes dans un coin isolé. Ajoutez à cela l'ambiance de surveillance généralisée, puisque chaque famille épie l'autre. Inutile de préciser l'inconfort total, l'absence de meubles, etc.
- Il part au travail. Comme c'est l'administration qui l'a fait habiter là où il se trouve, son domicile se trouve à une éternité de son usine ou de son bureau. Mais il a intérêt à ne pas arriver en retard, cela montrerait sa fainéantise petite-bourgeoise (avec les risques que cela suppose...).
- Quand il est au travail, il est soumis au stakhanovisme, c'est-à-dire aux cadences infernales (faire travailler les gens sans arrêt, au-delà de l'épuisement complet, tout cela au nom de l'idéologie : un méchant patron style Dickens n'en aurait même pas rêvé), pour des travaux souvent inutiles (on produit de l'acier de très mauvaise qualité, inutilisable). Naturellement, là aussi, il est soumis à la surveillance généralisée, un contremaître étant toujours là pour vérifier si quelqu'un, un peu fatigué, ne prépare pas un "sabotage contre-révolutionnaire" (d'autant que le contremaître lui-même est surveillé par un commissaire politique, qui lui-même, et ainsi de suite) Revenu chez lui, il est totalement abruti.
- Il veut se distraire. Aller au café ? Il n'y en a pas, ou si peu, ou si chers (les consommations de ce type peuvent coûter très cher dans l'échelle du pouvoir d'achat prolétarien). Aller au cinéma ? Pour voir des films de propagande (du type : le creusement d'un grand canal en Asie centrale, c'est-à-dire, en mots voilés que tout le monde comprend, le massacre de 10 000 travailleurs forcés), ou des films racontant les exploits du kolkhozien moderne. Lire le journal ? bien tiens ! On va parler du rapport du dernier cacique local se félicitant de la démocratisation rapide de son district (traduire : la déportation ou l'exécution de plusieurs milliers de paysans dits riches, avec les familles). Ecouter la radio ? Il aura droit à la dernière symphonie du compositeur en vogue (poème symphonique : "L'usine d'étain", je n'invente rien). Il veut se cultiver, avoir droit à sa part de beauté... facile. Il n'a qu'à voir autour de lui (un splendide urbanisme socialiste, avec des flaques de pollution partout), ou à aller à l'institution culturelle locale qui lui montrera une très belle collection de toiles lui présentant "L'entente entre les ouvriers", "L'essai du nouveau tracteur", "Examen au Konsomol", "Conversation entre Staline et deux kolkhoziens"... Il vaut mieux qu'il manifeste son approbation, mais tout le monde aura compris qu'elle est automatique.
Ou encore : il veut lire... excellente idée. Déjà que dans l'unique librairie à disposition, les livres sont extrêmement chers (pas à sa portée en fait), ils parlent des sujets terriblement intéressants que tout le monde devine : par exemple une biographie de Kirov (qu'on vient d'assassiner, mais il sait bien qu'en fait, ce sont des salauds de contre-révolutionnaires qui ont fait ça) ou l'incontournable, l'analyse des écrits d'Engels par le camarade secrétaire général. Bon, il peut se rattraper dans la bibliothèque, où parfois même, il peut avoir accès à de la littérature classique. Allez, oui, il s'entend bien avec le bibliothécaire, ça peut s'arranger : il emprunte un Dostoïevski, mais avec 5 volumes de la correspondance de Lénine, histoire de ne pas éveiller les soupçons. Il saura d'ailleurs en dire beaucoup de bien en les rendant. De toute façons, les gens intéressants, cultivés, agréables, fins, ont été soigneusement éliminés en purges successives ; donc s'il a des choses un peu olé-olé à dire, il trouvera peu de monde pour l'écouter.
- Il veut manger. Problème ; y a pas grand-chose. Bobonne vient de revenir, Dieu merci (pardon ! Marx merci), avec une ou deux merveilles recueillies après 3heures de file d'attente, sous la surveillance attentive des autres commères (ces temps-ci, ça allait plus vite que d'habitude, et on a eu de la chance, ils avaient du vinaigre). Pourtant, d'habitude, il connaissait quelqu'un qui leur rapportait des poireaux pris en cachette au sovkhoze - mais bizarrement, il n'est pas venu ce jour-là. Mais quand même, comme il est privilégié, la cantine de l'usine lui fournit tout le nécessaire chaque jour (d'ailleurs, c'est la même chose tous les jours).
- Le petit est malade. On a de la chance : il y a un médecin. On a même dit qu'il y avait une ambulance dans la ville, c'était dit aux actus ! Sauf que le téléphone du district ne marche pas (et de toute façon, l'ambulance n'a plus d'essence). On finit quand même par trouver le médecin. Mais il est salarié par l'Etat lui aussi, et il touche une paye de misère (lui ne construit pas le socialisme, et avec les médecins, on ne sait jamais, ça devient des bourgeois) : comme on fait la queue devant chez lui, il prendra ceux qui payent un bakchich...
- Un grand jour est arrivé ! Le secrétaire local du Parti est venu visiter son usine. Il se tient là, heureux d'être honoré. Superbe discours du secrétaire (quelques heures requérant une attention de tous les instants), on ne peut manquer d'applaudir. Sauf qu'il faut savoir quand il faut applaudir, de quelle manière (se lever ou pas ? ), et surtout quand ne pas le faire. Si on s'y prend mal, ce sera noté...(même chose, d'ailleurs, dans les cours de marxisme : faire les bonnes remarques au bon moment, c'est-à-dire quand il faut absolument parler... savoir se taire, mais aussi savoir prendre le bons gestes, les bonnes attitudes... ça se saura si on s'y prend mal, et on risque plus qu'un simple blâme).
- Sinon, il a quand même besoin de réconfort spirituel. Bon, c'est vrai que c'est mal vu, mais comme chacun sait, la liberté de culte est garantie en URSS (le "prosélytisme" est interdit, lui). Il connaît le pope du coin, il va se confier à lui... mais pas trop : pour que le pope ait sa place à peu près tolérée par le Parti local, il faut qu'il donne des conseils de marxisme chrétien à ses fidèles, qu'il est d'ailleurs tacitement encouragé à dénoncer.
- Le tout dans une ambiance permanente de mensonge, de double ou de triple langage, que tout le monde sait (à commencer par les dirigeants qui parlent quotidiennement de cette manière), mais que personne n'oserait jamais remarquer, évidemment. Ou au contraire, en silences, en regards, en petits détails qui comptent (par exemple : qu'est-ce qui différencie une famille bien née d'une autre ? réponse simple : les enfants de ce milieu ne claquent pas la porte - dans les apparts communautaires, elles n'ont pas de montants en caoutchouc et font du bruit...). Et, bien sûr, dans une atmosphère de terreur, toujours tue, sourde, mais bien réelle. En fait aussi, on pouvait s'arranger, mais il fallait compter avec les milliers de gens qui avaient du pouvoir sur vous (imaginez un guichetier de préfecture française s'adressant à un étranger, mais avec un pouvoir bien plus fort)...
Bref, dans ces conditions, on devient totalement fou. Tous les détails de la vie sont soigneusement réglés pour abrutir au maximum les masses ; tout a été prévu. Le pouvoir fait désormais ce qu'il veut de la société. C'est pourquoi, quand on voit les Russes ou les Chinois d'aujourd'hui, on a le droit d'être dégoûté par leur comportement, mais il faut se souvenir qu'ils ont des excuses, eux-mêmes et leurs aïeux ont été complètement décérébrés...
A bientôt
MB
Avé
Pour saisir un peu mieux ce que peut être le totalitarisme, il faut voir les gens qui le subissent dans leur vie concrète. Imaginons ainsi un Soviétique moyen à la grande époque...
- Il vit dans un appartement communautaire avec sa famille (quand il a la chance de ne pas se trouver dans un bidonville accolé à son usine), c'est-à-dire qu'il partage avec, mettons, 3 personnes, une seule pièce. Les autres pièces de l'appartement sont occupées, chacune, par une autre famille. Il y a été installé d'office, par des canaux administratifs. Il faut supporter la promiscuité, le bruit (et les gens peu fiables étaient souvent couplés à des familles de ploucs alcooliques, histoire de les rendre fous), l'impossibilité de se retirer ne serait-ce que 5 secondes dans un coin isolé. Ajoutez à cela l'ambiance de surveillance généralisée, puisque chaque famille épie l'autre. Inutile de préciser l'inconfort total, l'absence de meubles, etc.
- Il part au travail. Comme c'est l'administration qui l'a fait habiter là où il se trouve, son domicile se trouve à une éternité de son usine ou de son bureau. Mais il a intérêt à ne pas arriver en retard, cela montrerait sa fainéantise petite-bourgeoise (avec les risques que cela suppose...).
- Quand il est au travail, il est soumis au stakhanovisme, c'est-à-dire aux cadences infernales (faire travailler les gens sans arrêt, au-delà de l'épuisement complet, tout cela au nom de l'idéologie : un méchant patron style Dickens n'en aurait même pas rêvé), pour des travaux souvent inutiles (on produit de l'acier de très mauvaise qualité, inutilisable). Naturellement, là aussi, il est soumis à la surveillance généralisée, un contremaître étant toujours là pour vérifier si quelqu'un, un peu fatigué, ne prépare pas un "sabotage contre-révolutionnaire" (d'autant que le contremaître lui-même est surveillé par un commissaire politique, qui lui-même, et ainsi de suite) Revenu chez lui, il est totalement abruti.
- Il veut se distraire. Aller au café ? Il n'y en a pas, ou si peu, ou si chers (les consommations de ce type peuvent coûter très cher dans l'échelle du pouvoir d'achat prolétarien). Aller au cinéma ? Pour voir des films de propagande (du type : le creusement d'un grand canal en Asie centrale, c'est-à-dire, en mots voilés que tout le monde comprend, le massacre de 10 000 travailleurs forcés), ou des films racontant les exploits du kolkhozien moderne. Lire le journal ? bien tiens ! On va parler du rapport du dernier cacique local se félicitant de la démocratisation rapide de son district (traduire : la déportation ou l'exécution de plusieurs milliers de paysans dits riches, avec les familles). Ecouter la radio ? Il aura droit à la dernière symphonie du compositeur en vogue (poème symphonique : "L'usine d'étain", je n'invente rien). Il veut se cultiver, avoir droit à sa part de beauté... facile. Il n'a qu'à voir autour de lui (un splendide urbanisme socialiste, avec des flaques de pollution partout), ou à aller à l'institution culturelle locale qui lui montrera une très belle collection de toiles lui présentant "L'entente entre les ouvriers", "L'essai du nouveau tracteur", "Examen au Konsomol", "Conversation entre Staline et deux kolkhoziens"... Il vaut mieux qu'il manifeste son approbation, mais tout le monde aura compris qu'elle est automatique.
Ou encore : il veut lire... excellente idée. Déjà que dans l'unique librairie à disposition, les livres sont extrêmement chers (pas à sa portée en fait), ils parlent des sujets terriblement intéressants que tout le monde devine : par exemple une biographie de Kirov (qu'on vient d'assassiner, mais il sait bien qu'en fait, ce sont des salauds de contre-révolutionnaires qui ont fait ça) ou l'incontournable, l'analyse des écrits d'Engels par le camarade secrétaire général. Bon, il peut se rattraper dans la bibliothèque, où parfois même, il peut avoir accès à de la littérature classique. Allez, oui, il s'entend bien avec le bibliothécaire, ça peut s'arranger : il emprunte un Dostoïevski, mais avec 5 volumes de la correspondance de Lénine, histoire de ne pas éveiller les soupçons. Il saura d'ailleurs en dire beaucoup de bien en les rendant. De toute façons, les gens intéressants, cultivés, agréables, fins, ont été soigneusement éliminés en purges successives ; donc s'il a des choses un peu olé-olé à dire, il trouvera peu de monde pour l'écouter.
- Il veut manger. Problème ; y a pas grand-chose. Bobonne vient de revenir, Dieu merci (pardon ! Marx merci), avec une ou deux merveilles recueillies après 3heures de file d'attente, sous la surveillance attentive des autres commères (ces temps-ci, ça allait plus vite que d'habitude, et on a eu de la chance, ils avaient du vinaigre). Pourtant, d'habitude, il connaissait quelqu'un qui leur rapportait des poireaux pris en cachette au sovkhoze - mais bizarrement, il n'est pas venu ce jour-là. Mais quand même, comme il est privilégié, la cantine de l'usine lui fournit tout le nécessaire chaque jour (d'ailleurs, c'est la même chose tous les jours).
- Le petit est malade. On a de la chance : il y a un médecin. On a même dit qu'il y avait une ambulance dans la ville, c'était dit aux actus ! Sauf que le téléphone du district ne marche pas (et de toute façon, l'ambulance n'a plus d'essence). On finit quand même par trouver le médecin. Mais il est salarié par l'Etat lui aussi, et il touche une paye de misère (lui ne construit pas le socialisme, et avec les médecins, on ne sait jamais, ça devient des bourgeois) : comme on fait la queue devant chez lui, il prendra ceux qui payent un bakchich...
- Un grand jour est arrivé ! Le secrétaire local du Parti est venu visiter son usine. Il se tient là, heureux d'être honoré. Superbe discours du secrétaire (quelques heures requérant une attention de tous les instants), on ne peut manquer d'applaudir. Sauf qu'il faut savoir quand il faut applaudir, de quelle manière (se lever ou pas ? ), et surtout quand ne pas le faire. Si on s'y prend mal, ce sera noté...(même chose, d'ailleurs, dans les cours de marxisme : faire les bonnes remarques au bon moment, c'est-à-dire quand il faut absolument parler... savoir se taire, mais aussi savoir prendre le bons gestes, les bonnes attitudes... ça se saura si on s'y prend mal, et on risque plus qu'un simple blâme).
- Sinon, il a quand même besoin de réconfort spirituel. Bon, c'est vrai que c'est mal vu, mais comme chacun sait, la liberté de culte est garantie en URSS (le "prosélytisme" est interdit, lui). Il connaît le pope du coin, il va se confier à lui... mais pas trop : pour que le pope ait sa place à peu près tolérée par le Parti local, il faut qu'il donne des conseils de marxisme chrétien à ses fidèles, qu'il est d'ailleurs tacitement encouragé à dénoncer.
- Le tout dans une ambiance permanente de mensonge, de double ou de triple langage, que tout le monde sait (à commencer par les dirigeants qui parlent quotidiennement de cette manière), mais que personne n'oserait jamais remarquer, évidemment. Ou au contraire, en silences, en regards, en petits détails qui comptent (par exemple : qu'est-ce qui différencie une famille bien née d'une autre ? réponse simple : les enfants de ce milieu ne claquent pas la porte - dans les apparts communautaires, elles n'ont pas de montants en caoutchouc et font du bruit...). Et, bien sûr, dans une atmosphère de terreur, toujours tue, sourde, mais bien réelle. En fait aussi, on pouvait s'arranger, mais il fallait compter avec les milliers de gens qui avaient du pouvoir sur vous (imaginez un guichetier de préfecture française s'adressant à un étranger, mais avec un pouvoir bien plus fort)...
Bref, dans ces conditions, on devient totalement fou. Tous les détails de la vie sont soigneusement réglés pour abrutir au maximum les masses ; tout a été prévu. Le pouvoir fait désormais ce qu'il veut de la société. C'est pourquoi, quand on voit les Russes ou les Chinois d'aujourd'hui, on a le droit d'être dégoûté par leur comportement, mais il faut se souvenir qu'ils ont des excuses, eux-mêmes et leurs aïeux ont été complètement décérébrés...
A bientôt
MB