par Cinci » mar. 24 mars 2015, 15:38
Salut Serge,
Je suis content que l'élément de témoignage tiré du livre de Tim Guénard ait pu vous évoquer quelque chose qui soit signifiant.
Demander pardon à ...
plutôt que ... ? Il se peut que vous ayez raison. Ce serait comme évoquer l'idée de se faire humble, dans le fond. N'être pas tel un grand seigneur qui, du haut de sa grande magnanimité, condescendrait à bien vouloir distribuer une quittance de dette à un misérable. On pourrait sourire. Il peut arriver assez souvent (et inconsciemment, je présume) que bien des pardons chrétiens peuvent être lâchés dans la nature de cette manière. Alors, vous me faites penser à la notion de fraternité en retour. Cette fraternité réelle ... Dans les prières de l'Église, il est plus souvent qu'autrement question d'un "nous" au lieu d'un "je". «Pardonne-nous comme ...»; «Priez pour nous ...» Ce serait consentir à se mettre sur le même rang que l'offenseur? du même côté que l'offenseur au lieu de s'y placer en opposition?
(va falloir prendre des notes)
Le récit de la rencontre du "héros" avec le père Thomas Philippe :
- [+] Texte masqué
- «Plusieurs Archiens m'ont parlé d'un prêtre, un certain Thomas Philippe, qui a fondé l'Arche avec Jean Vanier. Il vit à Trosly. Son coeur brûle d'amour pour tous les blessés de la vie, paraît-il. [...] Je décide d'aller voir le saint de Trosly. [...] Arrivé à Trosly, je me renseigne.
- Le père? Il est en train de célébrer la messe.
J'entre dans la chapelle des Archiens. C'est la communion. Je me place dans la file en dernière position. J'arrive devant un petit bonhomme, habillé en curé, un visage en parchemin, chauve, avec une couronne de cheveux sombres autour du crâne, comme les moines sur les couvercles des boîtes de camembert. «Le corps de Jésus», me dit-il en tendant l'hostie, croyant que je veux communier. Je lui touche l'épaule, c'est le bonjour de la rue, et je sens une clavicule noueuse, un homme fragile. Déception. Ce Thomas-là n'est qu'un petit homme, presque ratatiné, et je me dis :«C'est pas un saint, ça!» C'est un modèle réduit à côté du colosse Don Bosco. Les saints, c'est des costauds, des balaises, des grosses pointures, des beaux gosses. [...] Le père reste immobile avec l'hostie dans la main, surpris. Je lui tourne le dos et sors de la chapelle. Je marche vers ma moto, résolu à me tirer d'ici, lorsqu'une grande bringue d'handicapé m'aborde et me montre son vélo, tout fiérot.
- Je m'appelle Didier, il est beau mon vélo, tu ne trouves pas?
Il parle en riant, à toute allure, en avalant ses mots et en ravalant sa salive. Je ne comprends pas ce qu'il marmonne et j'en ai rien à cirer de son biclou. Il insiste :
- Regarde mon vélo, regarde mon vélo!
C'est bon, je regarde le vélo de Didier, qu'il ne cesse d'astiquer. Je n'ai pas le choix, sinon il ne va pas me lâcher. Le père Thomas débouche à ce moment-là. Il vient dans ma direction, je fuis son regard et marche vers ma moto garée un peu plus loin. Il me suit. Je suis gêné. Je le trouve bizarrement sapé, avec sa robe blanche. Il m'intimide, ce petit bout d'homme. Enfoncés sous d'épais sourcils, ses yeux sont doux et bons.
Je démarre ma moto d'un coup de kick. Il s'approche de moi et commence à me parler moto. Je m'étonne. Mes copains Archiens m'ont prévenu : C'est une super tête, un champion en philosophie et en théologie [...] avec plein d'autres superlatifs. Voilà que la super tête s'intéresse à ma bécane! Intérieurement, je me dis : «toi, je vais t'avoir».
- Mon père, vous voulez faire un tour à moto?
- Oh, oui, très volontier. J'aime beaucoup ça.
Mince. Je suis pris au piège. Je pensais qu'il allait se défiler. [...] Je me retrouve avec un moine en robe blanche sur ma bécane - pourvu que les potes me voient pas! Entre un curé et des handicapés, j'ai de drôles de fréquentations en ce moment. [...] On fonce jusqu'à Compiègne sans trop respecter les limitations de vitesse. Je lui offre en ville un rodéo que j'ai mis au point pour semer les flics ou draguer les filles : descentes d'escalier, slaloms sur les trottoirs, sens interdit sur la roue arrière, feux grillé [...] Derrière moi, je sens que le petit curé s'accroche. Il ne dit rien. Il doit être vert, mort de trouille. On reprend la route de Trosly à travers la forêt. Il m'indique une maisonnette proche de la chapelle. Je m'arrête. Il descend. Ironiqiue, je lui demande :
- Alors, ça vous a plu, la moto?
Ses petits yeux mouillés se déplissent, et il répond de sa voix fluette :
- C'était bien, très agréable!
Il me sèche. Je suis en train de m'interroger sur ce qui peut bien l'impressionner quand il me prend la main, la place dans la sienne, toute ridée, et me propose avec une grande douceur :
- Tu ne voudrais pas le pardon de Jésus?
Je le regarde fixement, avec un énorme point d'interrogation au fond des yeux :
- Le pardon ...? Qu'est-ce que vous me racontez là?
Il lâche ma main, recule d'un pas, réfléchit une seconde et dit cette phrase magique :
- Ça peut te faire du bien ...
Je ne suis qu'un voyou malheureux, je serais bien bête de ne pas profiter des occasions de me faire du bien. Je suis décidé à piquer à tous les râteliers.
Il reprend ma main. D'un coup je réalise que je ne suis pas chrétien. Je retire ma main de la sienne :
- Arrêtez, je ne suis pas de votre bord, moi. Je suis rien! Même pas baptisé ...
Il me regarde, étonné. Me touche le coeur de sa main gauche :
- Jésus connaît ton coeur. Parle-lui doucement, dans ton coeur. Il te connaît et il t'aime.
Il ne faut pas sortir de Polytechnique pour piger ça. Le curé ferme les yeux. Je l'imite. Je m'embête dans le noir, alors je rallume. J'ouvre, je le regarde. Ses lèvres murmurent des paroles inaudibles, leux yeux clos. Il est beau.
C'est la première fois que je trouve un homme beau. Pourtant, ce n'est pas Delon, Redford ou Schwarzenegger, le père Thomas. Je me dis : «Eh là, Tim, tu vires de bord!»
Il ouvre ses yeux plein de lumière et murmure :
- Je sens que tu vas bien.
C'est vrai, je ne vais pas mal. Je me sens même drôlement paisible. Au moment de le quitter, il me prend par le bras et me dit :
- Tu viens me voir quand tu veux, je met la clef ici. Attention à toi!
Je file, un peu chamboulé par cette rencontre, cette prière.
J'ai rendez-vous à soixante kilomètres de là avec ma bande pour la tournée des bals afin de soigner mon jeu de jambes. C'est samedi soir sur la terre. Je ne suis pas encore chrétien que je deviens déjà hypocrite ... Je cherche un alibi pour expliquer mes deux heures et demie de retard. Je ne vais quand même pas leur avouer, à mes tatoutés, que je suis allé à la messe, que j'ai promené un curé en bécane et qu'il m'a donné le pardon de Jésus! [...] Pendant la bringue, à quatre heures du matin, une idée surgit dans ma cervelle embrumée. Et si j'allais revoir le père Thomas? Il m'a proposé de venir quand je veux? Allons-y! Je vais bien voir s'il parle avec son coeur ou si c'est du pipeau. Je mets ainsi tous mes futurs amis à l'épreuve pour tester, trier et ne pas m'encombrer de faux jetons. Je quitte mes potes. Direction Trosly. Route de nuit, plein pot. Le village est endormi. Je trouve la clef à l'endroit indiqué, mais la porte est ouverte. J'entre sur la pointe des pieds. Il dort, le petit curé, paisible, confiant. Je m'approche de son lit. Il se réveille, sans peur. Met les pieds à terre, sourit. Et avec ses yeux malicieux, pétillants, il me demande, à quatre heures et demi du matin :
- Tu veux encore le pardon de Jésus?
Je pensais le pousser à disjoncter, mais non, il m'accueille comme un père accueille son fils. Ce curé me met sur le cul.
pp. 186-190
Salut Serge,
Je suis content que l'élément de témoignage tiré du livre de Tim Guénard ait pu vous évoquer quelque chose qui soit signifiant. [i]Demander pardon à [/i]... [i]plutôt que[/i] ... ? Il se peut que vous ayez raison. Ce serait comme évoquer l'idée de se faire humble, dans le fond. N'être pas tel un grand seigneur qui, du haut de sa grande magnanimité, condescendrait à bien vouloir distribuer une quittance de dette à un misérable. On pourrait sourire. Il peut arriver assez souvent (et inconsciemment, je présume) que bien des pardons chrétiens peuvent être lâchés dans la nature de cette manière. Alors, vous me faites penser à la notion de fraternité en retour. Cette fraternité réelle ... Dans les prières de l'Église, il est plus souvent qu'autrement question d'un "nous" au lieu d'un "je". «Pardonne-nous comme ...»; «Priez pour nous ...» Ce serait consentir à se mettre sur le même rang que l'offenseur? du même côté que l'offenseur au lieu de s'y placer en opposition?
:idea:
[size=85](va falloir prendre des notes)[/size]
Le récit de la rencontre du "héros" avec le père Thomas Philippe :
[spoiler]«Plusieurs Archiens m'ont parlé d'un prêtre, un certain Thomas Philippe, qui a fondé l'Arche avec Jean Vanier. Il vit à Trosly. Son coeur brûle d'amour pour tous les blessés de la vie, paraît-il. [...] Je décide d'aller voir le saint de Trosly. [...] Arrivé à Trosly, je me renseigne.
- [i]Le père? Il est en train de célébrer la messe[/i].
J'entre dans la chapelle des Archiens. C'est la communion. Je me place dans la file en dernière position. J'arrive devant un petit bonhomme, habillé en curé, un visage en parchemin, chauve, avec une couronne de cheveux sombres autour du crâne, comme les moines sur les couvercles des boîtes de camembert. «Le corps de Jésus», me dit-il en tendant l'hostie, croyant que je veux communier. Je lui touche l'épaule, c'est le bonjour de la rue, et je sens une clavicule noueuse, un homme fragile. Déception. Ce Thomas-là n'est qu'un petit homme, presque ratatiné, et je me dis :«C'est pas un saint, ça!» C'est un modèle réduit à côté du colosse Don Bosco. Les saints, c'est des costauds, des balaises, des grosses pointures, des beaux gosses. [...] Le père reste immobile avec l'hostie dans la main, surpris. Je lui tourne le dos et sors de la chapelle. Je marche vers ma moto, résolu à me tirer d'ici, lorsqu'une grande bringue d'handicapé m'aborde et me montre son vélo, tout fiérot.
- [i]Je m'appelle Didier, il est beau mon vélo, tu ne trouves pas?[/i]
Il parle en riant, à toute allure, en avalant ses mots et en ravalant sa salive. Je ne comprends pas ce qu'il marmonne et j'en ai rien à cirer de son biclou. Il insiste :
-[i] Regarde mon vélo, regarde mon vélo![/i]
C'est bon, je regarde le vélo de Didier, qu'il ne cesse d'astiquer. Je n'ai pas le choix, sinon il ne va pas me lâcher. Le père Thomas débouche à ce moment-là. Il vient dans ma direction, je fuis son regard et marche vers ma moto garée un peu plus loin. Il me suit. Je suis gêné. Je le trouve bizarrement sapé, avec sa robe blanche. Il m'intimide, ce petit bout d'homme. Enfoncés sous d'épais sourcils, ses yeux sont doux et bons.
Je démarre ma moto d'un coup de kick. Il s'approche de moi et commence à me parler moto. Je m'étonne. Mes copains Archiens m'ont prévenu : C'est une super tête, un champion en philosophie et en théologie [...] avec plein d'autres superlatifs. Voilà que la super tête s'intéresse à ma bécane! Intérieurement, je me dis : «toi, je vais t'avoir».
- [i]Mon père, vous voulez faire un tour à moto?[/i]
- [i]Oh, oui, très volontier. J'aime beaucoup ça. [/i]
Mince. Je suis pris au piège. Je pensais qu'il allait se défiler. [...] Je me retrouve avec un moine en robe blanche sur ma bécane - pourvu que les potes me voient pas! Entre un curé et des handicapés, j'ai de drôles de fréquentations en ce moment. [...] On fonce jusqu'à Compiègne sans trop respecter les limitations de vitesse. Je lui offre en ville un rodéo que j'ai mis au point pour semer les flics ou draguer les filles : descentes d'escalier, slaloms sur les trottoirs, sens interdit sur la roue arrière, feux grillé [...] Derrière moi, je sens que le petit curé s'accroche. Il ne dit rien. Il doit être vert, mort de trouille. On reprend la route de Trosly à travers la forêt. Il m'indique une maisonnette proche de la chapelle. Je m'arrête. Il descend. Ironiqiue, je lui demande :
- [i]Alors, ça vous a plu, la moto?[/i]
Ses petits yeux mouillés se déplissent, et il répond de sa voix fluette :
- [i]C'était bien, très agréable![/i]
Il me sèche. Je suis en train de m'interroger sur ce qui peut bien l'impressionner quand il me prend la main, la place dans la sienne, toute ridée, et me propose avec une grande douceur :
- [i]Tu ne voudrais pas le pardon de Jésus?[/i]
Je le regarde fixement, avec un énorme point d'interrogation au fond des yeux :
- Le pardon ...? Qu'est-ce que vous me racontez là?
Il lâche ma main, recule d'un pas, réfléchit une seconde et dit cette phrase magique :
- Ça peut te faire du bien ...
Je ne suis qu'un voyou malheureux, je serais bien bête de ne pas profiter des occasions de me faire du bien. Je suis décidé à piquer à tous les râteliers.
Il reprend ma main. D'un coup je réalise que je ne suis pas chrétien. Je retire ma main de la sienne :
- [i]Arrêtez, je ne suis pas de votre bord, moi. Je suis rien! Même pas baptisé[/i] ...
Il me regarde, étonné. Me touche le coeur de sa main gauche :
- [i]Jésus connaît ton coeur. Parle-lui doucement, dans ton coeur. Il te connaît et il t'aime[/i].
Il ne faut pas sortir de Polytechnique pour piger ça. Le curé ferme les yeux. Je l'imite. Je m'embête dans le noir, alors je rallume. J'ouvre, je le regarde. Ses lèvres murmurent des paroles inaudibles, leux yeux clos. Il est beau.
C'est la première fois que je trouve un homme beau. Pourtant, ce n'est pas Delon, Redford ou Schwarzenegger, le père Thomas. Je me dis : «Eh là, Tim, tu vires de bord!»
Il ouvre ses yeux plein de lumière et murmure :
- [i]Je sens que tu vas bien[/i].
C'est vrai, je ne vais pas mal. Je me sens même drôlement paisible. Au moment de le quitter, il me prend par le bras et me dit :
- [i]Tu viens me voir quand tu veux, je met la clef ici. Attention à toi![/i]
Je file, un peu chamboulé par cette rencontre, cette prière.
J'ai rendez-vous à soixante kilomètres de là avec ma bande pour la tournée des bals afin de soigner mon jeu de jambes. C'est samedi soir sur la terre. Je ne suis pas encore chrétien que je deviens déjà hypocrite ... Je cherche un alibi pour expliquer mes deux heures et demie de retard. Je ne vais quand même pas leur avouer, à mes tatoutés, que je suis allé à la messe, que j'ai promené un curé en bécane et qu'il m'a donné le pardon de Jésus! [...] Pendant la bringue, à quatre heures du matin, une idée surgit dans ma cervelle embrumée. Et si j'allais revoir le père Thomas? Il m'a proposé de venir quand je veux? Allons-y! Je vais bien voir s'il parle avec son coeur ou si c'est du pipeau. Je mets ainsi tous mes futurs amis à l'épreuve pour tester, trier et ne pas m'encombrer de faux jetons. Je quitte mes potes. Direction Trosly. Route de nuit, plein pot. Le village est endormi. Je trouve la clef à l'endroit indiqué, mais la porte est ouverte. J'entre sur la pointe des pieds. Il dort, le petit curé, paisible, confiant. Je m'approche de son lit. Il se réveille, sans peur. Met les pieds à terre, sourit. Et avec ses yeux malicieux, pétillants, il me demande, à quatre heures et demi du matin :
- [i]Tu veux encore le pardon de Jésus?[/i]
Je pensais le pousser à disjoncter, mais non, il m'accueille comme un père accueille son fils. Ce curé me met sur le cul.
pp. 186-190[/spoiler]