par Cinci » mer. 04 juin 2014, 15:31
En guise de complément :
Ada Lovelace,
l'exaltation des
sciences
La fille de Lord Byron aurait inventé le premier programme informatique.
«Londres, juin 1833. Charles Babbage, étoile montante de la recherche scientifique, a organisé l'exposition d'une collection d'étranges mécanismes. A l'écart de la foule, une jeune fille et une machine se font face. Elle, c'est Ada Lovelace, héritière du plus scandaleux des écrivains britanniques, le poète romantique lord Byron (1788-1824), mort depuis dix ans. L'accumulation de rouages et de cylindres en face d'elle, c'est la «machine à différences» inventée par Babbage pour réaliser des séries de calculs mathématiques complexes.
Ada n'a que dix-neuf ans, mais, déjà, la jeune fille au regard sombre discute mathématiques avec l'éminent Babbage, de vingt ans son aîné. Curieux tableau, en cette époque victorienne où il est rare de voir une femme s'intéresser aux sciences ! Ada Lovelace est une exception. Sa mère, lady Anne Isabella Byron, dite Annabella, née Milbanke en 1792, l'a poussée à étudier les mathématiques. Lady Byron est persuadée que sur le destin de sa fille plane l'ombre malfaisante de son démon de père. Elle considère que la science est le seul remède à cet héritage.
Le bel aristocrate qu'Annabella avait épousé par amour, malgré ses dettes, sa supposée liaison incestueuse avec sa demi-soeur et son goût pour les hommes, s'est révélé à la hauteur de sa réputation sulfureuse. Leur mariage est un enfer, scandé de coups, d'insultes et de viols conjuguaux.
En 1816, un an à peine après les noces, la toute jeune mère - Ada est née le 10 décembre 1815 - demande le divorce. Déterminée à obtenir la garde de sa fille, qui échoit alors au père en cas de séparation, Annabella engage une longue bataille juridique contre son mari, qu'elle remporte en menaçant de révéler ses «turpitudes». Byron part pour Venise et meurt en 1824 à Missolonghi, alors qu'il se bat aux côté des partisans de l'indépendance de la Grèce. Ada ne le connaîtra pas. Jusqu'à ses 20 ans, elle n'aura même pas le droit de poser les yeux sur un poème ou un portrait de son père. Sa mère ne jure que par la discipline. Elle confie à Dieu dans son journal intime son absence d'amour maternel.
La pauvre Ada, qu'elle surnomme l'oiseau subit régimes aberrants et saignées à répétition. L'enfant multiplie les crises de nerf. A 15 ans, frappée d'une paralysie des jambes attribuée à sa nervosité, elle n'a le droit de s'asseoir qu'une demi-heure par jour. Prisonnière de son propre corps, elle redouble d'énergie dans l'étude. A 17 ans, guérie, elle est prête à faire son entrée dans le monde. Coup de tonnerre : elle commet la «faute tant redoutée» en s'enfuyant avec l'un de ses professeurs. Rattrapée, sermonnée, elle demande pardon. Mais c'est désormais une certitude : «la fille, ayant héritée de son père plusieurs traits de son caractère, a également recueilli ses tendances» rapporte dans ses mémoires Sophia de Morgan, une amie de la famille. Que fait-on d'un oiseau rebelle ? On le marie. Terrorisée par les révélations qu'on lui a faites sur «sa nature perverse» - sa mère ira jusqu'à lui présenter l'enfant présumée des amours incestueux de Byron et sa demi-soeur -, Ada, épouse docilement en 1835, William King, futur Lord Lovelace, qui lui donne rapidement trois enfants.
Mais la vie conjugale n'intéresse pas Ada. Comme sa mère, elle développe peu de sentiments pour la chair de sa chair, allant jusqu'à exprimer dans son journal intime, le désir d'annihiler sa fille Annabella et «sa grosse figure de pudding». Elle enverra son fils Byron servir dans la flotte britannique à l'adolescence, et confiera son cadet, Ralph, aux bon soins de sa grand-mère dès l'âge de 9 ans.
Hyperactive, elle préfère travailler la harpe et le chant, ambitionne une carrière de musicienne, projet alors inouï pour une aristocrate, puisque cela implique de se montrer en public. Mais les mathématiques l'obsèdent plus que tout. Babbage l'a prise pour élève et elle ne jure que par celui «qui l'a enchantée». Ada se rêve en grande prêtresse de la machine analytique. Elle échange avec Babbage une correspondance fiévreuse, se livrant avec lui à des joutes mathématiques qui le laissent ébloui. En 1842, un mathématicien italien, Luigi F. Menabrea, rédige en français le premier article sur la machine analytique. Ada le traduit en anglais et y ajoute des notes qui, à la publication de l'article en 1843, l'ont presque fait triple de volume. Elle y développe l'idée d'un algorythme permettant de calculer les nombres de Bernoulli, une suite mathématique complexe. Coup de génie : «Grâce à ces travaux, Ada est aujourd'hui considérée comme la première programmeuse informatique de l'histoire», assure Isabelle Cotret, informaticienne et chercheuse en science de l'éducation (1).
[...]
Ada et ses fantômes vont tomber dans l'oubli pendant presque un siècle. Ce n'est qu'en 1953, à l'occasion d'une nouvelle publication de ses oeuvres aux États-Unis, que les scientifiques commencent à s'intéresser à son fameux programme. En 1979, le langage informatique du département de la Défense des États-Unis est nommé Ada en son honneur. La jeune fille en crinoline de l'époque victorienne est désormais considérée comme un modèle par les Geeks et les Hackers du monde entier.»
Source : Élise Lépine, Le point. Référence. La psychanalyse après Freud, numéro 47, septembre-octobre 2013, p.102
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(1) Auteure de L'informatique a-t-elle un sexe ? hackers, mythe et réalités, L'Harmattan, 2006
En guise de complément :
[size=150]Ada Lovelace,
l'exaltation des
sciences
La fille de Lord Byron aurait inventé le premier programme informatique.[/size]
«Londres, juin 1833. Charles Babbage, étoile montante de la recherche scientifique, a organisé l'exposition d'une collection d'étranges mécanismes. A l'écart de la foule, une jeune fille et une machine se font face. Elle, c'est Ada Lovelace, héritière du plus scandaleux des écrivains britanniques, le poète romantique lord Byron (1788-1824), mort depuis dix ans. L'accumulation de rouages et de cylindres en face d'elle, c'est la «machine à différences» inventée par Babbage pour réaliser des séries de calculs mathématiques complexes.
Ada n'a que dix-neuf ans, mais, déjà, la jeune fille au regard sombre discute mathématiques avec l'éminent Babbage, de vingt ans son aîné. Curieux tableau, en cette époque victorienne où il est rare de voir une femme s'intéresser aux sciences ! Ada Lovelace est une exception. Sa mère, lady Anne Isabella Byron, dite Annabella, née Milbanke en 1792, l'a poussée à étudier les mathématiques. Lady Byron est persuadée que sur le destin de sa fille plane l'ombre malfaisante de son démon de père. Elle considère que la science est le seul remède à cet héritage.
Le bel aristocrate qu'Annabella avait épousé par amour, malgré ses dettes, sa supposée liaison incestueuse avec sa demi-soeur et son goût pour les hommes, s'est révélé à la hauteur de sa réputation sulfureuse. Leur mariage est un enfer, scandé de coups, d'insultes et de viols conjuguaux.
En 1816, un an à peine après les noces, la toute jeune mère - [i]Ada est née le 10 décembre 1815[/i] - demande le divorce. Déterminée à obtenir la garde de sa fille, qui échoit alors au père en cas de séparation, Annabella engage une longue bataille juridique contre son mari, qu'elle remporte en menaçant de révéler ses «turpitudes». Byron part pour Venise et meurt en 1824 à Missolonghi, alors qu'il se bat aux côté des partisans de l'indépendance de la Grèce. Ada ne le connaîtra pas. Jusqu'à ses 20 ans, elle n'aura même pas le droit de poser les yeux sur un poème ou un portrait de son père. Sa mère ne jure que par la discipline. Elle confie à Dieu dans son journal intime son absence d'amour maternel.
La pauvre Ada, qu'elle surnomme l'[i]oiseau[/i] subit régimes aberrants et saignées à répétition. L'enfant multiplie les crises de nerf. A 15 ans, frappée d'une paralysie des jambes attribuée à sa nervosité, elle n'a le droit de s'asseoir qu'une demi-heure par jour. Prisonnière de son propre corps, elle redouble d'énergie dans l'étude. A 17 ans, guérie, elle est prête à faire son entrée dans le monde. Coup de tonnerre : elle commet la «faute tant redoutée» en s'enfuyant avec l'un de ses professeurs. Rattrapée, sermonnée, elle demande pardon. Mais c'est désormais une certitude : «la fille, ayant héritée de son père plusieurs traits de son caractère, a également recueilli ses tendances» rapporte dans ses mémoires Sophia de Morgan, une amie de la famille. Que fait-on d'un oiseau rebelle ? On le marie. Terrorisée par les révélations qu'on lui a faites sur «sa nature perverse» - sa mère ira jusqu'à lui présenter l'enfant présumée des amours incestueux de Byron et sa demi-soeur -, Ada, épouse docilement en 1835, William King, futur Lord Lovelace, qui lui donne rapidement trois enfants.
Mais la vie conjugale n'intéresse pas Ada. Comme sa mère, elle développe peu de sentiments pour la chair de sa chair, allant jusqu'à exprimer dans son journal intime, le désir d'annihiler sa fille Annabella et «sa grosse figure de pudding». Elle enverra son fils Byron servir dans la flotte britannique à l'adolescence, et confiera son cadet, Ralph, aux bon soins de sa grand-mère dès l'âge de 9 ans.
Hyperactive, elle préfère travailler la harpe et le chant, ambitionne une carrière de musicienne, projet alors inouï pour une aristocrate, puisque cela implique de se montrer en public. Mais les mathématiques l'obsèdent plus que tout. Babbage l'a prise pour élève et elle ne jure que par celui «qui l'a enchantée». Ada se rêve en grande prêtresse de la machine analytique. Elle échange avec Babbage une correspondance fiévreuse, se livrant avec lui à des joutes mathématiques qui le laissent ébloui. En 1842, un mathématicien italien, Luigi F. Menabrea, rédige en français le premier article sur la machine analytique. Ada le traduit en anglais et y ajoute des notes qui, à la publication de l'article en 1843, l'ont presque fait triple de volume. Elle y développe l'idée d'un algorythme permettant de calculer les nombres de Bernoulli, une suite mathématique complexe. Coup de génie : «Grâce à ces travaux, Ada est aujourd'hui considérée comme la première programmeuse informatique de l'histoire», assure Isabelle Cotret, informaticienne et chercheuse en science de l'éducation (1).
[...]
Ada et ses fantômes vont tomber dans l'oubli pendant presque un siècle. Ce n'est qu'en 1953, à l'occasion d'une nouvelle publication de ses oeuvres aux États-Unis, que les scientifiques commencent à s'intéresser à son fameux programme. En 1979, le langage informatique du département de la Défense des États-Unis est nommé Ada en son honneur. La jeune fille en crinoline de l'époque victorienne est désormais considérée comme un modèle par les [i]Geeks[/i] et les [i]Hackers[/i] du monde entier.»
Source : Élise Lépine, [i]Le point. Référence. La psychanalyse après Freud[/i], numéro 47, septembre-octobre 2013, p.102
___
(1) Auteure de [u]L'informatique a-t-elle un sexe ? hackers, mythe et réalités[/u], L'Harmattan, 2006