par etienne lorant » lun. 06 janv. 2014, 19:07
coeurderoy a écrit :... les fiches microfilmées du camp de Drancy, très correctement orthographiées, calligraphiées et classées par d'autres fonctionnaires de la République qui après avoir terminé la liste d'un wagon en notant soigneusement l'âge de Myriam 6 ans ou de Joseph, 5 mois, regagnaient le soir leur foyer et déposaient un baiser sur le front de leurs enfants avant de gagner un repos bien mérité...
Ce sont des choses terribles à découvrir - et encore plus à se représenter. Vous l'avez très bien dit: je peux me représenter ce père rentrant chez lui avec la bonne conscience du devoir accompli... et en même temps, j'en frémis d'horreur.
Il y a quelques années est décédé l'ami Didier, que les médecins, sans l'avoir jamais vraiment ausculté, avait classé dans la catégorie "doux dingue, mais pas dangereux". Durant des années, Didier allait donc chaque mois à l'hôpital psychiatrique déposer ses factures à un administrateur public. Il devait rester une matinée, on lui prescrivait des médicaments, et on le relâchait. Il a vécu ainsi jusqu'au jour où, quelques années plus tard, il s'est présenté de lui-même aux médecins en se plaignant de violents maux de tête. On lui a donné du Dafalgan, mais il s'est effondré inanimé sur le sol. Du coup, examen complet et dès le premier scanner on débusque la tumeur au cerveau ... qui eût été opérable des années plus tôt, mais qui entre-temps était devenue fatale.
Interné d'abord, en milieu fermé en psychiatrie, il n'a été visité ni par son amie Isabelle, ni par sa fille, ni par ses connaissances. Personne ne voulait y aller et ça riait : "Je ne vais pas risquer d'y aller et de ne plus pouvoir sortir !". Un dimanche, je me souviens, en entendant rire ainsi, j'ai dit: "Eh bien, j'irai donc, d'ailleurs j'y vais tout de suite". C'est vrai que j'ai dû subir une petite fouille, mais j'ai vu Didier, je suis reparti et revenu lui rapporter les paquets de cigarettes qu'il m'avait demandés. Je lui ai encore rendu visite deux fois, puis il a été transporté en urgence et est décédé. A partir de cet épisode, j'ai commencé de me retirer de ce milieu. C'étaient à l'origine, des jeunes garçons et filles qui avaient comme origine commune d'avoir été placés dans des maisons d'accueil jusqu'à leur majorité légale, les parents leur ayant "fait défaut"...
Aujourd'hui, même ces maisons n'existent plus, la vie est une grande aventure ! .. Mais cela m'avait vraiment marqué de voir ceux et celles qui s'en étaient sortis... se mettre à juger ceux qui ne s'en sont pas sortis.
C'est dans ces moments-là, je crois que le Seigneur intervient pour dire : si donc tu as la foi, alors tu dois te "mouiller" un peu plus, prendre quelques risques et "y aller"... Mais qui bougera pour moi le jour où... ? Je chasse cette pensée-là !
[quote="coeurderoy"]... les fiches microfilmées du camp de Drancy, très correctement orthographiées, calligraphiées et classées par d'autres fonctionnaires de la République qui après avoir terminé la liste d'un wagon en notant soigneusement l'âge de Myriam 6 ans ou de Joseph, 5 mois, regagnaient le soir leur foyer et déposaient un baiser sur le front de leurs enfants avant de gagner un repos bien mérité...[/quote]
Ce sont des choses terribles à découvrir - et encore plus à se représenter. Vous l'avez très bien dit: je peux me représenter ce père rentrant chez lui avec la bonne conscience du devoir accompli... et en même temps, j'en frémis d'horreur.
Il y a quelques années est décédé l'ami Didier, que les médecins, sans l'avoir jamais vraiment ausculté, avait classé dans la catégorie "doux dingue, mais pas dangereux". Durant des années, Didier allait donc chaque mois à l'hôpital psychiatrique déposer ses factures à un administrateur public. Il devait rester une matinée, on lui prescrivait des médicaments, et on le relâchait. Il a vécu ainsi jusqu'au jour où, quelques années plus tard, il s'est présenté de lui-même aux médecins en se plaignant de violents maux de tête. On lui a donné du Dafalgan, mais il s'est effondré inanimé sur le sol. Du coup, examen complet et dès le premier scanner on débusque la tumeur au cerveau ... qui eût été opérable des années plus tôt, mais qui entre-temps était devenue fatale.
Interné d'abord, en milieu fermé en psychiatrie, il n'a été visité ni par son amie Isabelle, ni par sa fille, ni par ses connaissances. Personne ne voulait y aller et ça riait : "Je ne vais pas risquer d'y aller et de ne plus pouvoir sortir !". Un dimanche, je me souviens, en entendant rire ainsi, j'ai dit: "Eh bien, j'irai donc, d'ailleurs j'y vais tout de suite". C'est vrai que j'ai dû subir une petite fouille, mais j'ai vu Didier, je suis reparti et revenu lui rapporter les paquets de cigarettes qu'il m'avait demandés. Je lui ai encore rendu visite deux fois, puis il a été transporté en urgence et est décédé. A partir de cet épisode, j'ai commencé de me retirer de ce milieu. C'étaient à l'origine, des jeunes garçons et filles qui avaient comme origine commune d'avoir été placés dans des maisons d'accueil jusqu'à leur majorité légale, les parents leur ayant "fait défaut"...
Aujourd'hui, même ces maisons n'existent plus, la vie est une grande aventure ! .. Mais cela m'avait vraiment marqué de voir ceux et celles qui s'en étaient sortis... se mettre à juger ceux qui ne s'en sont pas sortis.
C'est dans ces moments-là, je crois que le Seigneur intervient pour dire : si donc tu as la foi, alors tu dois te "mouiller" un peu plus, prendre quelques risques et "y aller"... Mais qui bougera pour moi le jour où... ? Je chasse cette pensée-là !