par Cinci » mer. 23 oct. 2013, 17:49
(suite et fin)
Narcissisme et vieillesse
De toute évidence, les hommes ont toujours redouté la mort et ont rêvé de vivre éternellement. Malgré tout, la peur de mourir s'intensifie dans notre société, qui s'est privée de la religion, et témoigne de peu d'intérêt pour sa postérité. En outre, ce n'est pas seulement parce qu'elle symbolise le commencement de la mort que la vieillesse est redoutée, mais parce que les conditions des personnes âgées, à l'époque moderne, s'est objectivement dégradée.
Notre société n'a manifestement que faire de ses aînés. Elle les juge inutiles, les oblige à prendre leur retraite avant d'avoir épuisé leur capacité de travail, et, à cette occasion, renforce le sentiment qu'ils éprouvent d'être superflus. En insistant, sous couvert de respect et de sympathie, sur le fait qu'ils n'ont pas perdu le droit de jouir de la vie, la société rappelle aux gens âgés qu'ils n'ont rien de mieux à faire de leur temps. En dévaluant l'expérience et en accordant une grande importance à la force physique, à la dextérité, à la faculté d'adaptation et de création d'idées nouvelles, la société définit la productivité en des termes qui excluent automatiquement les doyens de ses citoyens. Le culte bien connu de la jeunesse ne fait que dévaluer la position sociale de ceux qui n'en font plus partie.
Ainsi nos attitudes à l'égard du vieillissement, comme l'a noté une critique récemment, «ne sont pas fortuites.» Elles sont dues à une longue évolution sociale, qui a redéfini le travail, crée la rareté de l'emploi, dévalorisé la sagesse millénaire, et jeté le discrédit sur toutes les formes d'autorité (y compris celle de l'expérience). Étant donné que l'affaiblissement du pouvoir et du statut des personnes âgées provient d'une évolution sociale profonde, une campagne en leur faveur ou l'élaboration de mesures plus humaines ne seront pas suffisantes pour soulager leur sort.
[...]
Cette peur irrationnelle de la vieillesse et de la mort [cf ''irrationnelle'' = au-delà des observations pratiques et fondées les plus immédiates] est intimement mêlée à l'émergence de la personnalité narcissique, en tant que type dominant de structure de la personnalité, dans la société contemporaine. Étant donné la pauvreté de sa vie intérieure, Narcisse se tourne vers autrui pour avoir le sentiment d'être. Il a besoin qu'on l'admire pour sa beauté, son charme, sa célébrité ou son pouvoir - attributs qui, en général, s'estompent avec les années. Incapable de parvenir à des sublimations satisfaisantes, sous forme d'amour ou de travail, il se rend compte qu'il dispose de bien peu quand la jeunesse le quitte. L'avenir ne l'intéresse pas et il ne fait rien pour s'accorder les consolations traditionnelles de la vieillesse, dont la plus forte est l'espoir que, d'une certaine manière, les générations futures poursuivront la tâche de sa vie.
[...]
L'émergence de la personnalité narcissique reflète - entre autres - une évolution radicale dans notre façon de percevoir le temps historique. Le narcissisme apparaît comme la forme typique de la structure du caractère dans une société qui a perdu tout intérêt pour l'avenir. Les psychiatres qui incitent les parents à ne pas vivre par procuration au travers de leurs enfants, les couples mariés qui repoussent ou qui refusent carrément le moment de devenir parents, souvent pour des raisons pratiques justifiées, les réformateurs sociaux qui recommandent le degré zéro de la croissance démographique, tous témoignent d'un malaise général à l'égard de la reproduction - qui va souvent jusqu'à mettre en doute le droit de la société elle-même à se perpétuer. Dans ces conditions, la pensée de notre propre évincement et de notre mort devient littéralement insupportable, et suscite des tentatives de suppression de la vieillesse et d'extension illimitée de la vie.
Lorsque les hommes sont dans l'incapacité de trouver un intérêt quelconque à la vie terrestre qui suivra leur mort, ils rêvent d'une jeunesse éternelle, et la raison qui les y incite est la même que celle qui leur fait perdre le goût de se recréer dans leurs enfants. Quand la perspective de disparaître devient intolérable, le fait même de devenir parent, qui en scelle le destin, ressemble quasiment à de l'autodestruction.
Dans Kinflick de Lisa Althen, un jeune homme explique pourquoi il ne désir pas d'enfant :
«J'ai toujours eu l'impression que le monde était une scène de théâtre ... Chacun de mes enfants serait un jeune acteur fougueux qui n'aurait qu'une idée en tête : m'en chasser à tout jamais, m'épiant en attendant le moment de ma mise en bière, pour enfin jouer le rôle principal».
Source : Christopher Lasch, La culture du narcissisme. La vie américaine à un âge du déclin des espérances, Flammarion, 1979 (1991), pp.258-263
(suite et fin)
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Narcissisme et vieillesse[/b]
De toute évidence, les hommes ont toujours redouté la mort et ont rêvé de vivre éternellement. Malgré tout, la peur de mourir s'intensifie dans notre société, qui s'est privée de la religion, et témoigne de peu d'intérêt pour sa postérité. En outre, ce n'est pas seulement parce qu'elle symbolise le commencement de la mort que la vieillesse est redoutée, mais parce que les conditions des personnes âgées, à l'époque moderne, s'est objectivement dégradée.
Notre société n'a manifestement que faire de ses aînés. Elle les juge inutiles, les oblige à prendre leur retraite avant d'avoir épuisé leur capacité de travail, et, à cette occasion, renforce le sentiment qu'ils éprouvent d'être superflus. En insistant, sous couvert de respect et de sympathie, sur le fait qu'ils n'ont pas perdu le droit de jouir de la vie, la société rappelle aux gens âgés qu'ils n'ont rien de mieux à faire de leur temps. En dévaluant l'expérience et en accordant une grande importance à la force physique, à la dextérité, à la faculté d'adaptation et de création d'idées nouvelles, la société définit la productivité en des termes qui excluent automatiquement les doyens de ses citoyens. Le culte bien connu de la jeunesse ne fait que dévaluer la position sociale de ceux qui n'en font plus partie.
Ainsi nos attitudes à l'égard du vieillissement, comme l'a noté une critique récemment, «ne sont pas fortuites.» Elles sont dues à une longue évolution sociale, qui a redéfini le travail, crée la rareté de l'emploi, dévalorisé la sagesse millénaire, et jeté le discrédit sur toutes les formes d'autorité (y compris celle de l'expérience). Étant donné que l'affaiblissement du pouvoir et du statut des personnes âgées provient d'une évolution sociale profonde, une campagne en leur faveur ou l'élaboration de mesures plus humaines ne seront pas suffisantes pour soulager leur sort.
[...]
Cette peur irrationnelle de la vieillesse et de la mort [cf ''irrationnelle'' = au-delà des observations pratiques et fondées les plus immédiates] est intimement mêlée à l'émergence de la personnalité narcissique, en tant que type dominant de structure de la personnalité, dans la société contemporaine. Étant donné la pauvreté de sa vie intérieure, Narcisse se tourne vers autrui pour avoir le sentiment d'être. Il a besoin qu'on l'admire pour sa beauté, son charme, sa célébrité ou son pouvoir - attributs qui, en général, s'estompent avec les années. Incapable de parvenir à des sublimations satisfaisantes, sous forme d'amour ou de travail, il se rend compte qu'il dispose de bien peu quand la jeunesse le quitte. L'avenir ne l'intéresse pas et il ne fait rien pour s'accorder les consolations traditionnelles de la vieillesse, dont la plus forte est l'espoir que, d'une certaine manière, les générations futures poursuivront la tâche de sa vie.
[...]
L'émergence de la personnalité narcissique reflète - entre autres - une évolution radicale dans notre façon de percevoir le temps historique. Le narcissisme apparaît comme la forme typique de la structure du caractère dans une société qui a perdu tout intérêt pour l'avenir. Les psychiatres qui incitent les parents à ne pas vivre par procuration au travers de leurs enfants, les couples mariés qui repoussent ou qui refusent carrément le moment de devenir parents, souvent pour des raisons pratiques justifiées, les réformateurs sociaux qui recommandent le degré zéro de la croissance démographique, tous témoignent d'un malaise général à l'égard de la reproduction - qui va souvent jusqu'à mettre en doute le droit de la société elle-même à se perpétuer. Dans ces conditions, la pensée de notre propre évincement et de notre mort devient littéralement insupportable, et suscite des tentatives de suppression de la vieillesse et d'extension illimitée de la vie.
Lorsque les hommes sont dans l'incapacité de trouver un intérêt quelconque à la vie terrestre qui suivra leur mort, ils rêvent d'une jeunesse éternelle, et la raison qui les y incite est la même que celle qui leur fait perdre le goût de se recréer dans leurs enfants. Quand la perspective de disparaître devient intolérable, le fait même de devenir parent, qui en scelle le destin, ressemble quasiment à de l'autodestruction.
Dans [i]Kinflick[/i] de Lisa Althen, un jeune homme explique pourquoi il ne désir pas d'enfant :
[size=85]«J'ai toujours eu l'impression que le monde était une scène de théâtre ... Chacun de mes enfants serait un jeune acteur fougueux qui n'aurait qu'une idée en tête : m'en chasser à tout jamais, m'épiant en attendant le moment de ma mise en bière, pour enfin jouer le rôle principal».[/size]
Source : Christopher Lasch, [i]La culture du narcissisme. La vie américaine à un âge du déclin des espérances[/i], Flammarion, 1979 (1991), pp.258-263[/color]