par Cinci » mer. 06 août 2014, 5:41
Il y a des adresses url de fonds d'archives là-dedans : photos, lettres, films, etc.
http://www.ledevoir.com/societe/actuali ... e-en-ligne
Notre vie est un voyage
Dans l'hiver et dans la nuit,
nous cherchons notre passage
Dans le ciel ou rien ne luit.
-Chanson des Gardes Suisse
1793
- [+] Texte masqué
- "Ça a débuté comme ça. Moi, j'avais jamais rien dit. Rien. C'est Arthur Ganate qui m'a fait parler. Arthur, un étudiant, un carabin lui aussi, un camarade. On se rencontre donc place de Clichy. C'était après le déjeûner. Il veut me parler. Je l'écoute. "Restons pas dehors ! qu'il me dit. Rentrons!" [...]
Après la conversation est revenue sur le Président Poincaré qui s'en allait inaugurer, justement ce matin-là, une exposition de petits chiens; et puis, de fil en aiguille, sur Le Temps ou c'était écrit. "Tiens, voilà un maître journal, Le Temps !" qu'il me taquine Arhur Ganate, à ce propos."Y en a pas deux comme lui pour défendre la race française ! - elle en a bien besoin la race française, vu qu'elle n'existe pas !" que j'ai répondu moi pour montrer que j'étais documenté, et du tac au tac.
-Si donc, qu'il y en a une ! et une belle de race ! qu'il insistait lui, et même que c'est la plus belle race du monde, et bien cocu qui s'en dédit ! Et puis le voilà parti à m'engueuler. J'ai tenu ferme bien entendu.
-C'est pas vrai ! la race, ce que t'appelles comme ça, c'est seulement ce grand ramassis de miteux dans mon genre, chassieux, puceux, transis, qui ont échoué ici poursuivi par la faim, la peste, les tumeurs et le froid, venus vaincus des quatre coins du monde. Ils ne pouvaient pas aller plus loin à cause de la mer. C'est ça la France et puis c'est ça les Français.
- Bardamu, qu'il me fait alors gravement, et un peu triste, nos pères nous valaient bien, n'en dis pas de mal ! ...
-T'as raison, Arthur, pour ça t'as raison ! Haineux et dociles, violés, volés, étripés et couillons toujours, ils nous valaient bien ! Tu peux le dire ! Npous ne changeons pas ! ni de chaussettes, ni de maîtres, ni d'opinions, ou bien si tard que ça n'en vaut plus la peine. On est nés fidèles, on en crève nous autres ! Soldats gratuits, héros pour tout le monde et singes parlants, mots qui souffrent, on est nous les mignons du Roi misère. C'est lui qui nous possède ! Quand on est pas sages, il serre ... On a ses doigts autour du cou, ça gêne pour parler, faut bien faire attention si on tient à pouvoir manger ... C'est pas une vie ...
-Il y a l'amour, Bardamu!
- Arthur, l'amour c'est l'infini mis à la portée des caniches et j'ai ma dignité moi ! que je lui réponds.
-Parlons-en de toi! T'es un anarchiste et puis voilà tout!
Un petit malin dans tous les cas, vous voyez ça d'ici et tout ce qu'il y avait d'avancé dans les opinions.
[...]
-Ton petit morceau ne tient pas devant la vie, j'en suis, moi, pour l'ordre établi et je n'aime pas la politique. Et d'ailleurs le jour ou la patrie me demanderas de verser mon sang pour elle, elle me trouvera moi bien sûr, et pas fainéant, prêt à le donner.
Voilà ce qu'il m'a répondu.
Justement la guerre approchait de nous deux sans qu'on s'en soye rendu compte et je n'avais plus la tête très solide. Cette brève mais vivace discussion m'avait fatigué. Et puis j'étais ému parce que le garçon m'avait un peu traité de sordide à cause du pourboire. Enfin, nous nous réconciliâmes [...]
- [+] Texte masqué
- [...]
Une fois qu'on y est, on y est bien. Ils nous firent monter à cheval et puis au bout de deux mois qu'On était là-dessus, remis à pied. Peut-être à cause que ça coûtait trop cher. Enfin, un matin, le colonel cherchait sa monture, son ordonnance était parti avec, on ne savait ou, dans un petit endroit sans doute ou les balles passaient moins facilement qu'au milieu de la route. Car c'est là précisément qu'on avait fini par se mettre, le colonel et moi, au beau milieu de la route, moi tenant son registre ou il inscrivait ses ordres.
Tout au loin sur la chaussée, aussi loin qu'on pouvait voir, il y avait deux points noirs, au milieu, comme nous, mais c'était deux Allemands bien occupés à tirer depuis un bon quart d'heure. [...] J'avais toujours été bien aimable et bien polis avec eux. Je les connaissais un peu les Allemands, j'avais même été à l'école chez eux, étant petit, aux environ de Hanovre. J'avais parlé leur langue. C'était alors une masse de petits crétins gueulards avec des yeux pâles et furtifs comme ceux des loups; on allait toucher ensemble des filles après l'école dans les bois d'alentour, et on tirait aussi à l'arbalète et au pistolet qu'on achetait même quatre marks. On buvait de la bière sucrée. Mais de là à nous tirer maintenant dans le coffret, sans même venir nous parler d'abord et en plein milieu de la route, il y avait de la marge et même un abîme. Trop de différence.
[...]
"Dans une histoire pareille, il n'y a rien à faire, il n'y a qu'à foutre le camp!" que je me disais. Au-dessus de nos têtes, à deux millimètres, à un millimètre peut-être des tempes, venaient vibrer l'un derrière l'autre ces longs fils d'acier tentants que tracent des balles qui veulent vous tuer, dans l'air chaud d'été. Jamais je ne m'étais senti aussi inutile parmi toutes ces balles et les lumières de ce soleil. Une immense et universelle moquerie.
Je n'avais que vingt ans d'âge à ce moment-là. Fermes désertes au loin, des églises vides et ouvertes, comme si les paysans étaient partis de ces hameaux pour la journée, tous, pour une fête à l'autre bout du canton, et qu'ils nous eussent laissé en confiance tout ce qu'ils possédaient, leur campagne, les charrettes, brancards en l'air, leurs champs, leurs enclos, la route, les arbres et même les vaches, un chien avec sa chaîne, tout, quoi. Pour qu'on se trouve bien tranquille à faire ce qu'on voulait pendant leur absence.
Ça avait l'air gentil de leur part. "Tout de même, s'ils n'étaient pas ailleurs - que je me disais - s'il y avait encore eu du monde par ici, on ne serait sûrement pas conduits de cette ignoble façon! aussi mal! Mais il n'y avait plus personne pour nous surveiller! Plus que nous, comme des mariés qui font des cochonneries quand tout le monde est parti.
Je me pensais aussi (derrière un arbre) que j'aurais bien voulu le voir ici moi, le Déroulède dont on m'avait tant parlé, m'expliquer comment il faisait, lui, quand il prenait une balle en plein bidon. Ces Allemands accroupis sur la route, têtus et tirailleurs, tiraient mal, mais ils semblaient avoir des balles à en revendre, des pleins magasins sans doute. La guerre, décidément, n'était pas terminée !"
[...]
Le colonel ne bronchait toujours pas, je le regardais recevoir sur le talus, des petites lettres du général qu'il déchirait ensuite menu, les ayant lues sans hâte, entre les balles. Dans aucune d'elles, il n'y avait donc l'ordre d'arrêter net cette abomination ? On ne lui disait donc pas d'en haut qu'il y avait méprise ? Abominable erreur ? Maldonne ? Qu'on s'était trompé ? Que c'était des manoeuvres pour rire qu'on avait voulu faire, et pas des assassinats ! Mais non ! "Continuez, colonel, vous êtes dans la bonne voie!" Voilà sans doute ce que lui écrivait le général des Entrayes, de la division, notre chef à tous, dont il recevait une enveloppe chaque cinq minutes, par un agent de liaison, que la peur rendait chaque fois plus vert et foireux. J'en aurais fait mon frère peureux à ce garçon-là! Mais on n'avait pas le temps de fraterniser non plus.
[...]
Je venais de découvrir d'un coup la guerre tout entière. J'étais dépucelé. Faut être à peu près seul devant elle comme je l'étais à ce moment-là pour bien la voir la vache, en face et de profil. On venait d'allumer la guerre entre nous et ceux d'en face, et à présent ça brûlait! Comme le courant entre les deux charbons, dans la lampe à arc. Et il n'était pas près de s'éteindre, le charbon! On y passerait tous, le colonel comme les autres, tout mariole qu'il semblait être, et sa carne ne ferait pas plus de rôti que la mienne quand le courant d'en face lui passerait entre les deux épaules.
Combien de temps faudrait-il qu'il dure leur délire pour qu'ils s'arrêtent épuisés, les monstres ?
[...]
Le colonel déambulait à deux pas. J'allais lui parler. Jamais je ne l'avait fait. C'était le moment d'oser. Là ou nous en étions il n'y avait plus rien à perdre. [...] Je lui expliquerais alors les choses telles que je les concevais. On verrait ce qu'il en pensait, lui. Le tout c'est qu'on s'explique dans la vie.
[...]
J'allais faire cette démarche décisive quand, à l'instant même, arriva vers nous au pas de gymnastique, fourbu, dégingandé, un cavalier à pied (comme on disait alors) [...] Il bredouillait et semblait éprouver un mal inouï, ce cavalier, à sortir d'un tombeau et qu'il en avait tout mal au coeur. Il n'aimait donc pas les balles ce fantôme lui non plus? Les prévoyait-il comme moi ?
-Qu'est-ce que c'est? l'arrêta net le colonel, brutal, dérangé, en jetant dessus ce revenant une espèce de regard en acier.
L'homme arriva tout de même à sortir de sa bouche quelque chose d'articulé :
-Le colonel des logis Barousse vient d'être tué, mon colonel, qu'il dit tout d'un trait.
-Et alors?
-Il a été tué en allant chercher le fourgon à pain sur la route des Etrapes, mon colonel!
-Et alors?
-Il a été éclaté par un obus!
-Et alors, nom de Dieu!
-Et voilà, mon colonel ...
-C'est tout?
- Oui, c'est tout, mon colonel.
-Et le pain ? demanda le colonel.
Ce fut la fin de ce dialogue parce que je me souviens bien qu'il a eu le temps tout juste de dire : "Et le pain ?" et puis ce fut tout. Après ça, rien que du feu et puis du bruit avec. Mais alors un de ces bruits comme on ne croirait jamais qu'il en existe. [...] le bruit est resté longtemps dans ma tête, et puis les bras et les jambes qui tremblaient comme si quelqu'un vous les secouait de par-derrière. Ils avaient l'air de me quitter, et puis ils me sont restés quand même mes membres. Dans la fumée qui piquait les yeux encore pendant longtemps, l'odeur pointue de la poudre et du soufre qui nous restait, comme pour tuer les punaises et les puces de la terre entière. [...]
Tout de suite après ça j'ai pensé au maréchal des logis Barousse qui venait d'éclater comme l'autre nous l'avait appris. C'était une bonne nouvelle. "Tant mieux ! que je pensais tout de suite ainsi. C'est une charogne de moins dans le régiment". Il avait voulu me faire passer en Conseil pour une boîte de conserve. "Chacun sa guerre" que je me dis.
Quant au colonel, lui, je ne lui voulait pas de mal. Lui pourtant aussi il était mort. Je ne le vis plus tout d'abord. C'est qu'il avait été déporté sur le talus, allongé sur le flanc par l'explosion et projeté jusque dans les bras du cavalier à pied, fini lui aussi. [...] Le colonel avait son ventre ouvert, il en faisait une sale grimace. Ça avait dû lui faire du mal ce coup-là au moment ou c'était arrivé. "Tant pis pour lui ! S'il était parti dès les premières balles, ça ne lui serait pas arrivé".
- [+] Texte masqué
- "C'était donc dans une prairie d'août qu'on distribuait alors toute la viande du régiment -ombrée de cerisiers et brûlée déjà par la fin de l'été. Sur des sacs et des toiles de tentes largement étendues et sur l'herbe même, il y en avait pour des kilos et des kilos de tripes étalées, de gras en flocons jaûnes et pâles, des moutons éventrés avec leurs organes en pagaïe, suintant en ruisselets ingénieux dans la verdure d'alentour, un boeuf entier sectionné en deux, pendu à l'arbre et sur lequel s'escrimaient encore en jurant les quatre bouchers du régiment pour lui tirer des morceaux d'abattis. On gueulait ferme entre les escouades à propos de graisse, et de rognons surtout, au milieu des mouches comme on en voit que dans ces moments-là, importantes et musicales comme des oiseaux.
Et puis du sang encore et partout, à travers l'herbe, en flaques molles et confluentes qui cherchaient la bonne pente. On tuait le dernier cochon quelque part plus loin. Déjà quatre hommes et un boucher se disputaient certaines tripes à venir.
-C'est toi eh vendu! qui l'a étouffé hier l'aloyau! ...
J'ai eu le temps encore de jeter deux ou trois regards sur ce différend alimentaire, tout en m'appuyant contre un arbre et j'ai dû céder à une immense envie de vomir, et pas qu'un peu, jusqu'à l'évanouissement.
On m'a bien ramené jusqu'au cantonnement sur une civière, mais non sans profiter de l'occasion pour me barboter mes deux sacs en toile cachou. Je me suis réveillé dans une autre engueulade du brigadier. La guerre ne passait pas.
-
Le voyage au bout de la nuit
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[centrer]Notre vie est un voyage
Dans l'hiver et dans la nuit,
nous cherchons notre passage
Dans le ciel ou rien ne luit.
-Chanson des Gardes Suisse
1793[/centrer]
[spoiler]"Ça a débuté comme ça. Moi, j'avais jamais rien dit. Rien. C'est Arthur Ganate qui m'a fait parler. Arthur, un étudiant, un carabin lui aussi, un camarade. On se rencontre donc place de Clichy. C'était après le déjeûner. Il veut me parler. Je l'écoute. "Restons pas dehors ! qu'il me dit. Rentrons!" [...]
Après la conversation est revenue sur le Président Poincaré qui s'en allait inaugurer, justement ce matin-là, une exposition de petits chiens; et puis, de fil en aiguille, sur Le Temps ou c'était écrit. "Tiens, voilà un maître journal, Le Temps !" qu'il me taquine Arhur Ganate, à ce propos."Y en a pas deux comme lui pour défendre la race française ! - elle en a bien besoin la race française, vu qu'elle n'existe pas !" que j'ai répondu moi pour montrer que j'étais documenté, et du tac au tac.
-Si donc, qu'il y en a une ! et une belle de race ! qu'il insistait lui, et même que c'est la plus belle race du monde, et bien cocu qui s'en dédit ! Et puis le voilà parti à m'engueuler. J'ai tenu ferme bien entendu.
-C'est pas vrai ! la race, ce que t'appelles comme ça, c'est seulement ce grand ramassis de miteux dans mon genre, chassieux, puceux, transis, qui ont échoué ici poursuivi par la faim, la peste, les tumeurs et le froid, venus vaincus des quatre coins du monde. Ils ne pouvaient pas aller plus loin à cause de la mer. C'est ça la France et puis c'est ça les Français.
- Bardamu, qu'il me fait alors gravement, et un peu triste, nos pères nous valaient bien, n'en dis pas de mal ! ...
-T'as raison, Arthur, pour ça t'as raison ! Haineux et dociles, violés, volés, étripés et couillons toujours, ils nous valaient bien ! Tu peux le dire ! Npous ne changeons pas ! ni de chaussettes, ni de maîtres, ni d'opinions, ou bien si tard que ça n'en vaut plus la peine. On est nés fidèles, on en crève nous autres ! Soldats gratuits, héros pour tout le monde et singes parlants, mots qui souffrent, on est nous les mignons du Roi misère. C'est lui qui nous possède ! Quand on est pas sages, il serre ... On a ses doigts autour du cou, ça gêne pour parler, faut bien faire attention si on tient à pouvoir manger ... C'est pas une vie ...
-Il y a l'amour, Bardamu!
- Arthur, l'amour c'est l'infini mis à la portée des caniches et j'ai ma dignité moi ! que je lui réponds.
-Parlons-en de toi! T'es un anarchiste et puis voilà tout!
Un petit malin dans tous les cas, vous voyez ça d'ici et tout ce qu'il y avait d'avancé dans les opinions.
[...]
-Ton petit morceau ne tient pas devant la vie, j'en suis, moi, pour l'ordre établi et je n'aime pas la politique. Et d'ailleurs le jour ou la patrie me demanderas de verser mon sang pour elle, elle me trouvera moi bien sûr, et pas fainéant, prêt à le donner.
Voilà ce qu'il m'a répondu.
Justement la guerre approchait de nous deux sans qu'on s'en soye rendu compte et je n'avais plus la tête très solide. Cette brève mais vivace discussion m'avait fatigué. Et puis j'étais ému parce que le garçon m'avait un peu traité de sordide à cause du pourboire. Enfin, nous nous réconciliâmes [...][/spoiler]
[spoiler][...]
Une fois qu'on y est, on y est bien. Ils nous firent monter à cheval et puis au bout de deux mois qu'On était là-dessus, remis à pied. Peut-être à cause que ça coûtait trop cher. Enfin, un matin, le colonel cherchait sa monture, son ordonnance était parti avec, on ne savait ou, dans un petit endroit sans doute ou les balles passaient moins facilement qu'au milieu de la route. Car c'est là précisément qu'on avait fini par se mettre, le colonel et moi, au beau milieu de la route, moi tenant son registre ou il inscrivait ses ordres.
Tout au loin sur la chaussée, aussi loin qu'on pouvait voir, il y avait deux points noirs, au milieu, comme nous, mais c'était deux Allemands bien occupés à tirer depuis un bon quart d'heure. [...] J'avais toujours été bien aimable et bien polis avec eux. Je les connaissais un peu les Allemands, j'avais même été à l'école chez eux, étant petit, aux environ de Hanovre. J'avais parlé leur langue. C'était alors une masse de petits crétins gueulards avec des yeux pâles et furtifs comme ceux des loups; on allait toucher ensemble des filles après l'école dans les bois d'alentour, et on tirait aussi à l'arbalète et au pistolet qu'on achetait même quatre marks. On buvait de la bière sucrée. Mais de là à nous tirer maintenant dans le coffret, sans même venir nous parler d'abord et en plein milieu de la route, il y avait de la marge et même un abîme. Trop de différence.
[...]
"Dans une histoire pareille, il n'y a rien à faire, il n'y a qu'à foutre le camp!" que je me disais. Au-dessus de nos têtes, à deux millimètres, à un millimètre peut-être des tempes, venaient vibrer l'un derrière l'autre ces longs fils d'acier tentants que tracent des balles qui veulent vous tuer, dans l'air chaud d'été. Jamais je ne m'étais senti aussi inutile parmi toutes ces balles et les lumières de ce soleil. Une immense et universelle moquerie.
Je n'avais que vingt ans d'âge à ce moment-là. Fermes désertes au loin, des églises vides et ouvertes, comme si les paysans étaient partis de ces hameaux pour la journée, tous, pour une fête à l'autre bout du canton, et qu'ils nous eussent laissé en confiance tout ce qu'ils possédaient, leur campagne, les charrettes, brancards en l'air, leurs champs, leurs enclos, la route, les arbres et même les vaches, un chien avec sa chaîne, tout, quoi. Pour qu'on se trouve bien tranquille à faire ce qu'on voulait pendant leur absence.
Ça avait l'air gentil de leur part. "Tout de même, s'ils n'étaient pas ailleurs - que je me disais - s'il y avait encore eu du monde par ici, on ne serait sûrement pas conduits de cette ignoble façon! aussi mal! Mais il n'y avait plus personne pour nous surveiller! Plus que nous, comme des mariés qui font des cochonneries quand tout le monde est parti.
Je me pensais aussi (derrière un arbre) que j'aurais bien voulu le voir ici moi, le Déroulède dont on m'avait tant parlé, m'expliquer comment il faisait, lui, quand il prenait une balle en plein bidon. Ces Allemands accroupis sur la route, têtus et tirailleurs, tiraient mal, mais ils semblaient avoir des balles à en revendre, des pleins magasins sans doute. La guerre, décidément, n'était pas terminée !"
[...]
Le colonel ne bronchait toujours pas, je le regardais recevoir sur le talus, des petites lettres du général qu'il déchirait ensuite menu, les ayant lues sans hâte, entre les balles. Dans aucune d'elles, il n'y avait donc l'ordre d'arrêter net cette abomination ? On ne lui disait donc pas d'en haut qu'il y avait méprise ? Abominable erreur ? Maldonne ? Qu'on s'était trompé ? Que c'était des manoeuvres pour rire qu'on avait voulu faire, et pas des assassinats ! Mais non ! "Continuez, colonel, vous êtes dans la bonne voie!" Voilà sans doute ce que lui écrivait le général des Entrayes, de la division, notre chef à tous, dont il recevait une enveloppe chaque cinq minutes, par un agent de liaison, que la peur rendait chaque fois plus vert et foireux. J'en aurais fait mon frère peureux à ce garçon-là! Mais on n'avait pas le temps de fraterniser non plus.
[...]
Je venais de découvrir d'un coup la guerre tout entière. J'étais dépucelé. Faut être à peu près seul devant elle comme je l'étais à ce moment-là pour bien la voir la vache, en face et de profil. On venait d'allumer la guerre entre nous et ceux d'en face, et à présent ça brûlait! Comme le courant entre les deux charbons, dans la lampe à arc. Et il n'était pas près de s'éteindre, le charbon! On y passerait tous, le colonel comme les autres, tout mariole qu'il semblait être, et sa carne ne ferait pas plus de rôti que la mienne quand le courant d'en face lui passerait entre les deux épaules.[/spoiler]
Combien de temps faudrait-il qu'il dure leur délire pour qu'ils s'arrêtent épuisés, les monstres ?
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Le colonel déambulait à deux pas. J'allais lui parler. Jamais je ne l'avait fait. C'était le moment d'oser. Là ou nous en étions il n'y avait plus rien à perdre. [...] Je lui expliquerais alors les choses telles que je les concevais. On verrait ce qu'il en pensait, lui. Le tout c'est qu'on s'explique dans la vie.
[...]
J'allais faire cette démarche décisive quand, à l'instant même, arriva vers nous au pas de gymnastique, fourbu, dégingandé, un cavalier à pied (comme on disait alors) [...] Il bredouillait et semblait éprouver un mal inouï, ce cavalier, à sortir d'un tombeau et qu'il en avait tout mal au coeur. Il n'aimait donc pas les balles ce fantôme lui non plus? Les prévoyait-il comme moi ?
-Qu'est-ce que c'est? l'arrêta net le colonel, brutal, dérangé, en jetant dessus ce revenant une espèce de regard en acier.
L'homme arriva tout de même à sortir de sa bouche quelque chose d'articulé :
-Le colonel des logis Barousse vient d'être tué, mon colonel, qu'il dit tout d'un trait.
-Et alors?
-Il a été tué en allant chercher le fourgon à pain sur la route des Etrapes, mon colonel!
-Et alors?
-Il a été éclaté par un obus!
-Et alors, nom de Dieu!
-Et voilà, mon colonel ...
-C'est tout?
- Oui, c'est tout, mon colonel.
-Et le pain ? demanda le colonel.
Ce fut la fin de ce dialogue parce que je me souviens bien qu'il a eu le temps tout juste de dire : "Et le pain ?" et puis ce fut tout. Après ça, rien que du feu et puis du bruit avec. Mais alors un de ces bruits comme on ne croirait jamais qu'il en existe. [...] le bruit est resté longtemps dans ma tête, et puis les bras et les jambes qui tremblaient comme si quelqu'un vous les secouait de par-derrière. Ils avaient l'air de me quitter, et puis ils me sont restés quand même mes membres. Dans la fumée qui piquait les yeux encore pendant longtemps, l'odeur pointue de la poudre et du soufre qui nous restait, comme pour tuer les punaises et les puces de la terre entière. [...]
Tout de suite après ça j'ai pensé au maréchal des logis Barousse qui venait d'éclater comme l'autre nous l'avait appris. C'était une bonne nouvelle. "Tant mieux ! que je pensais tout de suite ainsi. C'est une charogne de moins dans le régiment". Il avait voulu me faire passer en Conseil pour une boîte de conserve. "Chacun sa guerre" que je me dis.
Quant au colonel, lui, je ne lui voulait pas de mal. Lui pourtant aussi il était mort. Je ne le vis plus tout d'abord. C'est qu'il avait été déporté sur le talus, allongé sur le flanc par l'explosion et projeté jusque dans les bras du cavalier à pied, fini lui aussi. [...] Le colonel avait son ventre ouvert, il en faisait une sale grimace. Ça avait dû lui faire du mal ce coup-là au moment ou c'était arrivé. "Tant pis pour lui ! S'il était parti dès les premières balles, ça ne lui serait pas arrivé".
[spoiler]"C'était donc dans une prairie d'août qu'on distribuait alors toute la viande du régiment -ombrée de cerisiers et brûlée déjà par la fin de l'été. Sur des sacs et des toiles de tentes largement étendues et sur l'herbe même, il y en avait pour des kilos et des kilos de tripes étalées, de gras en flocons jaûnes et pâles, des moutons éventrés avec leurs organes en pagaïe, suintant en ruisselets ingénieux dans la verdure d'alentour, un boeuf entier sectionné en deux, pendu à l'arbre et sur lequel s'escrimaient encore en jurant les quatre bouchers du régiment pour lui tirer des morceaux d'abattis. On gueulait ferme entre les escouades à propos de graisse, et de rognons surtout, au milieu des mouches comme on en voit que dans ces moments-là, importantes et musicales comme des oiseaux.
Et puis du sang encore et partout, à travers l'herbe, en flaques molles et confluentes qui cherchaient la bonne pente. On tuait le dernier cochon quelque part plus loin. Déjà quatre hommes et un boucher se disputaient certaines tripes à venir.
-C'est toi eh vendu! qui l'a étouffé hier l'aloyau! ...
J'ai eu le temps encore de jeter deux ou trois regards sur ce différend alimentaire, tout en m'appuyant contre un arbre et j'ai dû céder à une immense envie de vomir, et pas qu'un peu, jusqu'à l'évanouissement.
On m'a bien ramené jusqu'au cantonnement sur une civière, mais non sans profiter de l'occasion pour me barboter mes deux sacs en toile cachou. Je me suis réveillé dans une autre engueulade du brigadier. La guerre ne passait pas.[/spoiler]
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