par Cinci » jeu. 23 mai 2013, 1:47
Pour faire suivre :
Je ne pense pas, si mes souvenirs sont justes (car c'est une lecture d'il y a plus de vingt ans), que la lecture des Décombres soit malsaine, et qu'il y ait de quoi satisfaire les chercheurs d'abjection (alors que Sade, ma foi...). Ce livre est abject, dit-on, pour une raison très simple. Il est le témoignage, écrit dans une langue alerte et plaisante, d'un journaliste pro-nazi sous l'occupation allemande (plus admirateur de Hitler que de Vichy, qu'il n'épargne pas).
C'est vrai que Rebatet avait fait
rupture avec la pensée de droite traditionnelle en France, aussi bien la droite que la gauche. Il était remonté contre Maurras, contre Vichy, un peu contre tout en-dehors du fascisme.
La copie d'il y a vingt ans du livre
Les Décombres était possiblement une version expurgée de l'original. Dans l'ouvrage de Robert Belot que j'ai cité l'on y expliquera bien que la version parut à l'époque (1976) était amputée d'une bonne centaine de pages, et notamment les pages les plus assassines pour la figure de Rebatet. C'est un élément qui faisait partie du débat à l'époque (la version édulcorée du livre de Rebatet). Il en expliquerait en bonne partie pourquoi certains voudront une nouvelle réédition avec l'oeuvre intégrale telle qu'elle se présentait aux lecteurs de 1942.
Pour situer la chose :
«... l'avenir de la France ? L'auteur des
Décombres en parle assez peu : c'est le destin de tout pamphlet - surtout portant un tel titre ! - que de se complaire dans la négativité. [...] Le destin de la France fasciste [...] il le voit naturellement inscrit dan l'ordre sain (malsain ?) initié par une Allemagne représentant «la force et l'esprit» dans une nouvelle Europe. Cette Europe, pour laquelle «le vaste génie de Hitler aurait conçu un magnifique avenir», l'auteur la définit surtout par ceux qu'elle doit exclure : les juifs.
C'est sur ce dernier point, dans l'ultime partie de son livre, intitulée «Petite méditation sur quelques grands thèmes» - qui disparaîtront de la réédition de 1976, que l'auteur, après avoir regretté une nouvelle fois la timidité des gribouilleurs de décrets de Vichy en ce domaine, va commettre l'insoutenable. Considérant que «
la juiverie offre l'exemple unique dans l'histoire de l'humanité d'une race pour laquelle le châtiment collectif soit le seul juste». Rebatet ne propose rien de moins cette fois que de déchoir le Juif de son humanité : «
La première tentative universelle, depuis l'Antiquité, pour faire accéder le juif au rang d'homme libre a porté de beaux fruits. Nous avons compris. Après cent cinquante années d'émancipation judaïque, ces bêtes malfaisantes, impures, portant sur elles les germes de tous les fléaux, doivent réintégrer les prisons où la sagesse séculaire les tenait enfermées». Rebatet ne sait peut-être pas encore que le pire a été prévu pour ces populations, mais sa parole, entachée d'une responsabilité sans précédent, se trouve préparer et justifier le mouvement de déportation de ces hommes vers les lieux de l'inhumain et de l'indicible. [...]
Cet écrivain a aussi le triste privilège d'être le seul intellectuel français qui a exprimé, dans un livre, une politique aussi radicale, convaincu qu'il est, selon une expression tirée du manuscrit du pamphlet, mais qui n'a pas été publiée, qu'«
on ne saurait assigner aucune limite à l'antijudaïsme de l'État fasciste». Comme il a été un des rares journalistes de quelque renom à exprimer sa joie quand l'occupant rendra obligatoire, en mai, le port de l'étoile jaune.» (p. 293)
et
« ... Maurras, ulcéré, doit ruser [avec la censure allemande] pour lui donner la réplique. Dans l'article terrible qu'il lui consacre - «Gribouille ? Non, Fripouille - et sans jamais le nommer, c'est bien du livre de Rebatet qu'il s'agit : «Le gros crachat de 664 pages va plus loin que l'effarante sottise dont il me semble que vous vous êtes uniquement ébloui. Cette volumineuse saleté essaye de salir non seulement l'
Action Française, mais le gouvernement du Maréchal, l'Armée française, ses officiers, ses hommes, les vivants et les morts, et c'est peut-être là que l'on trouverait les plus basses immondices qui aient jamais été écrites sur les femmes de France. On voit que le triste garçon n'a pas trouvé la sienne dans notre pays. Vous le connaissez bien, nabot impulsif et malsain, l'oeil égaré, éminement grégaire et cramponné à toutes les têtes du troupeau. Il faisait sa partie dans un petit groupe que l'idée de la France met en transe de rage et d'insultes. [...] Ce qu'il a appelé lui-même l'épilepsie juive et dont il offre un exemple le plus parfait, fait de son livre une exhibition ingénue et cynique de tous les attributs du pourceau intégral.»
Sous l'écume de la polémique et de la juste rancoeur, Charles Maurras accuse plus fondamentalement son disciple rebelle d'avoir rejoint le camp de l'anti-France : en présentant la France comme le pays de l'
universelle abjection, en diffamant le gouvernement légal sous l'oeil de l'étranger, en proposant, «pour nourrir nos maux de la guerre étrangère, un petit additif de guerre civile». Le vieux Maurras a compris que les quatre pierres de touches de la politique des
Décombres - européanisme, anticléricalisme, racisme et étatisme - sont la négation même de sa doctrine de toujours.» ( p. 298)
ou
«... Bernard Payr, patron de l'Office nazi de littérature, dans le bilan qu'il dresse en 1942 de la vie littéraire française, va juger ce brûlot intraduisible «à cause du grand nombre de ses excentricités, de ses entêtements et de ses descriptions trop crues» Même s'il le range parmi les écrits politiques les plus clairs de ces derniers temps. C'est l'avis du censeur de Rebatet, le francophile lieutenant Gerhard Heller, «révolté de lire ces vomissures sur des auteurs qui lui étaient chers».
Un témoin :
«Je sors de la conférence [23 février 1943] de Lucien Rebatet [...] devant une salle bondée [...] au milieu des applaudissements constants, Rebatet nous a, pendant deux heures, entretenu sur
Les Décombres, a insisté sur les passages qui lui tenaient à coeur et a mis son oeuvre à jour. Il a soulevé l'enthousiasme de la salle entière : il a tout démoli, la religion, l'armée, la morale, il a flétri les ministres, les putains, les évêques, les pédérastes et les militaires, il a décrié la démocratie, l'Angleterre, les juifs, il a honni Giraud, Delattre de Tassigny, il a montré que le seul destin de la France était de suivre l'Allemagne [...] Si Rebatet plaît, c'est qu'il dit des choses répugnantes ou du moins qu'il a l'art pour nous rendre toutes choses dégoûtantes; c'est le Montherlant de notre société bourgeoise : les femmes raffolent de Montherlant qui les déculotte, les fesse publiquement en les traînant dans la boue. [...] Il était en effet tristement risible de voir des dames patronnesses, portant francisque, se faisant traiter de receleuses et de putains qui applaudissaient à tout rompre. J'affirme avoir vu au septième rang de l'orchestre une tonsure en bourgeois jubilant sous les coups portés à la religion. Il y avait des intellectuels, de grands industriels, des financiers catholiques mal convertis ou réformés de la désertion qui se trémoussaient de joie de s'entendre traiter de gredins, de bandits, de c ... et de pédérastes. [...]
Admirateurs de Rebatet, vous ressemblez très étrangement aux admirateurs de Beaumarchais, à ces marquises à robes à paniers, à ces abbés de salon, à ces philosophes et financiers incroyants, enfin à toute une catégorie sociale que la Revolution devait balayer parce qu'elle ne répondait plus à rien.» (Jacques Benoist-Méchin, lettres,
collection privée) (p. 300)
Source : R. Belot,
Lucien Rebatet. Un itinéraire fasciste, Paris, Seuil, 1994,
Pour faire suivre :
[quote]Je ne pense pas, si mes souvenirs sont justes (car c'est une lecture d'il y a plus de vingt ans), que la lecture des [i]Décombres[/i] soit malsaine, et qu'il y ait de quoi satisfaire les chercheurs d'abjection (alors que Sade, ma foi...). Ce livre est abject, dit-on, pour une raison très simple. Il est le témoignage, écrit dans une langue alerte et plaisante, d'un journaliste pro-nazi sous l'occupation allemande (plus admirateur de Hitler que [u]de Vichy, qu'il n'épargne pas)[/u].[/quote]
C'est vrai que Rebatet avait fait [b]rupture[/b] avec la pensée de droite traditionnelle en France, aussi bien la droite que la gauche. Il était remonté contre Maurras, contre Vichy, un peu contre tout en-dehors du fascisme.
La copie d'il y a vingt ans du livre [i]Les Décombres[/i] était possiblement une version expurgée de l'original. Dans l'ouvrage de Robert Belot que j'ai cité l'on y expliquera bien que la version parut à l'époque (1976) était amputée d'une bonne centaine de pages, et notamment les pages les plus assassines pour la figure de Rebatet. C'est un élément qui faisait partie du débat à l'époque (la version édulcorée du livre de Rebatet). Il en expliquerait en bonne partie pourquoi certains voudront une nouvelle réédition avec l'oeuvre intégrale telle qu'elle se présentait aux lecteurs de 1942.
Pour situer la chose :
«... l'avenir de la France ? L'auteur des [i]Décombres[/i] en parle assez peu : c'est le destin de tout pamphlet - surtout portant un tel titre ! - que de se complaire dans la négativité. [...] Le destin de la France fasciste [...] il le voit naturellement inscrit dan l'ordre sain (malsain ?) initié par une Allemagne représentant «la force et l'esprit» dans une nouvelle Europe. Cette Europe, pour laquelle «le vaste génie de Hitler aurait conçu un magnifique avenir», l'auteur la définit surtout par ceux qu'elle doit exclure : les juifs.
C'est sur ce dernier point, dans l'ultime partie de son livre, intitulée «Petite méditation sur quelques grands thèmes» - qui disparaîtront de la réédition de 1976, que l'auteur, après avoir regretté une nouvelle fois la timidité des gribouilleurs de décrets de Vichy en ce domaine, va commettre l'insoutenable. Considérant que «[i]la juiverie offre l'exemple unique dans l'histoire de l'humanité d'une race pour laquelle le châtiment collectif soit le seul juste[/i]». Rebatet ne propose rien de moins cette fois que de déchoir le Juif de son humanité : «[i]La première tentative universelle, depuis l'Antiquité, pour faire accéder le juif au rang d'homme libre a porté de beaux fruits. Nous avons compris. Après cent cinquante années d'émancipation judaïque, ces bêtes malfaisantes, impures, portant sur elles les germes de tous les fléaux, doivent réintégrer les prisons où la sagesse séculaire les tenait enfermées[/i]». Rebatet ne sait peut-être pas encore que le pire a été prévu pour ces populations, mais sa parole, entachée d'une responsabilité sans précédent, se trouve préparer et justifier le mouvement de déportation de ces hommes vers les lieux de l'inhumain et de l'indicible. [...]
Cet écrivain a aussi le triste privilège d'être le seul intellectuel français qui a exprimé, dans un livre, une politique aussi radicale, convaincu qu'il est, selon une expression tirée du manuscrit du pamphlet, mais qui n'a pas été publiée, qu'«[i]on ne saurait assigner aucune limite à l'antijudaïsme de l'État fasciste[/i]». Comme il a été un des rares journalistes de quelque renom à exprimer sa joie quand l'occupant rendra obligatoire, en mai, le port de l'étoile jaune.» (p. 293)
et
« ... Maurras, ulcéré, doit ruser [avec la censure allemande] pour lui donner la réplique. Dans l'article terrible qu'il lui consacre - «Gribouille ? Non, Fripouille - et sans jamais le nommer, c'est bien du livre de Rebatet qu'il s'agit : «Le gros crachat de 664 pages va plus loin que l'effarante sottise dont il me semble que vous vous êtes uniquement ébloui. Cette volumineuse saleté essaye de salir non seulement l'[i]Action Française[/i], mais le gouvernement du Maréchal, l'Armée française, ses officiers, ses hommes, les vivants et les morts, et c'est peut-être là que l'on trouverait les plus basses immondices qui aient jamais été écrites sur les femmes de France. On voit que le triste garçon n'a pas trouvé la sienne dans notre pays. Vous le connaissez bien, nabot impulsif et malsain, l'oeil égaré, éminement grégaire et cramponné à toutes les têtes du troupeau. Il faisait sa partie dans un petit groupe que l'idée de la France met en transe de rage et d'insultes. [...] Ce qu'il a appelé lui-même l'épilepsie juive et dont il offre un exemple le plus parfait, fait de son livre une exhibition ingénue et cynique de tous les attributs du pourceau intégral.»
Sous l'écume de la polémique et de la juste rancoeur, Charles Maurras accuse plus fondamentalement son disciple rebelle d'avoir rejoint le camp de l'anti-France : en présentant la France comme le pays de l'[i]universelle abjection[/i], en diffamant le gouvernement légal sous l'oeil de l'étranger, en proposant, «pour nourrir nos maux de la guerre étrangère, un petit additif de guerre civile». Le vieux Maurras a compris que les quatre pierres de touches de la politique des [i]Décombres[/i] - européanisme, anticléricalisme, racisme et étatisme - sont la négation même de sa doctrine de toujours.» ( p. 298)
ou
«... Bernard Payr, patron de l'Office nazi de littérature, dans le bilan qu'il dresse en 1942 de la vie littéraire française, va juger ce brûlot intraduisible «à cause du grand nombre de ses excentricités, de ses entêtements et de ses descriptions trop crues» Même s'il le range parmi les écrits politiques les plus clairs de ces derniers temps. C'est l'avis du censeur de Rebatet, le francophile lieutenant Gerhard Heller, «révolté de lire ces vomissures sur des auteurs qui lui étaient chers».
Un témoin :
«Je sors de la conférence [23 février 1943] de Lucien Rebatet [...] devant une salle bondée [...] au milieu des applaudissements constants, Rebatet nous a, pendant deux heures, entretenu sur [i]Les Décombres[/i], a insisté sur les passages qui lui tenaient à coeur et a mis son oeuvre à jour. Il a soulevé l'enthousiasme de la salle entière : il a tout démoli, la religion, l'armée, la morale, il a flétri les ministres, les putains, les évêques, les pédérastes et les militaires, il a décrié la démocratie, l'Angleterre, les juifs, il a honni Giraud, Delattre de Tassigny, il a montré que le seul destin de la France était de suivre l'Allemagne [...] Si Rebatet plaît, c'est qu'il dit des choses répugnantes ou du moins qu'il a l'art pour nous rendre toutes choses dégoûtantes; c'est le Montherlant de notre société bourgeoise : les femmes raffolent de Montherlant qui les déculotte, les fesse publiquement en les traînant dans la boue. [...] Il était en effet tristement risible de voir des dames patronnesses, portant francisque, se faisant traiter de receleuses et de putains qui applaudissaient à tout rompre. J'affirme avoir vu au septième rang de l'orchestre une tonsure en bourgeois jubilant sous les coups portés à la religion. Il y avait des intellectuels, de grands industriels, des financiers catholiques mal convertis ou réformés de la désertion qui se trémoussaient de joie de s'entendre traiter de gredins, de bandits, de c ... et de pédérastes. [...]
Admirateurs de Rebatet, vous ressemblez très étrangement aux admirateurs de Beaumarchais, à ces marquises à robes à paniers, à ces abbés de salon, à ces philosophes et financiers incroyants, enfin à toute une catégorie sociale que la Revolution devait balayer parce qu'elle ne répondait plus à rien.» (Jacques Benoist-Méchin, lettres, [i]collection privée[/i]) (p. 300)
Source : R. Belot, [u]Lucien Rebatet. Un itinéraire fasciste[/u], Paris, Seuil, 1994,