Bonjour Shelton
Car non seulement ils accordent eux-même foi à des choses que la "science" ne peut pas prouver (l'amour de leurs proches, la confiance, la beauté, etc.)
et dans une réalité extra-mentale différente de notre esprit. C'est un principe qu'on s'accorde ou qu'on refuse mais qu'on ne prouve pas.
Il y eut en France un grand courant professant un idéalisme absolu ramenant toute la réalité que vous voyez à des idées produites par la conscience. Il eut des représentants éminents tels Lachelier, Hamelin, Le Roy, Lallande (l'auteur d'un grand vocabulaire de la philosophie régulièrement réédité) et Brunschvicg pour qui l'idéalisme était la rationalité et l'évidence même. Ces penseurs n'étaient pas des types farfelus, des adeptes d'une forme de new age avant l'heure, mais d'authentiques représentants du rationalisme du début du siècle.
Dans cet idéalisme d'un type analogue à celui déjà professé par Berkeley qui a énoncé le fameux principe à la base de l'idéalisme,
esse est percipi : on mange on boit on aime des idées, notre corps, nos sensations, les qualités, le mouvement sont des idées. Dans cette doctrine, on substitue la réalité concrète à un rapport entre concepts plus ou moins complexes. On ne nie donc pas la réalité, mais on l'a ramène simplement à une hiérarchie de concepts engendrée par le dynamisme créateur de la conscience.
Cela paraît absurde et pourtant c'est Descartes et son cogito qui est à l'origine du problème, de ce problème qu'on a nommé "le problème du pont" et qui pose la question de savoir s'il est possible de relier nos idées au réel. Opérant un retournement de la tradition réaliste, il a été conduit à chercher un fondement à la connaissance ailleurs que dans l'être extra-mental, et c'est dans l'esprit, avec le cogito, qu'il l'a cru le trouver. L'esprit humain avec ses idées a priori est donc devenu le point de départ de la connaissance.
Ainsi, partant de ce nouveau principe, la question a été de savoir si nos idées ne visaient qu'elles mêmes, si donc nous étions enfermés dans notre conscience, ou si elles correspondaient à des choses existantes. Je dis correspondre et non pas "viser", car chez Descartes la conscience dépourvue de toute ouverture intentionnelle ne vise plus directement que ses propres idées (qui néanmoins correspondent à des choses réelles).
D'un point de vue réaliste il y a là une fausse question car le réaliste part de l'être et donc se donne comme principe l'être sur lequel son esprit doit se régler. Il se donne comme principe l'être qui est donné dans une intuition sensible empirique et donc l'existence d'un monde extérieur. Etre qui implique donc aussi la pensée de celui qui l'appréhende. Pour le réaliste, c'est la chose en soi qui est visée, non pas une un concept/représentation lequel n'est qu'un moyen, non pas un terme s'interposant entre l'esprit et la réalité.
Question insensée pour le réaliste donc, car pour l'idéaliste la connaissance ne part non plus de l'être extra-mental mais du sujet et toute la question fut donc de savoir comment passer de l'esprit à l'être.
Eh bien disons que l'idéalisme a montré que quand on prenait le problème de l'existence d'une réalité extérieur d'un certain point de vue non seulement il était impossible de passer de l'esprit à l'être mais que cet être, dans le cas de l'idéalisme absolu, pouvait être éliminé de sorte à ramener l'ensemble de la réalité à nos représentations, et donc l'existence de quoi que soit qui puisse exister hors de la conscience.
Descartes n'était assurément pas idéaliste croyant fermement à la possibilité de connaître la réalité, mais il a dû pour s'assurer que les idées ont un double dans la réalité, avoir recours à la bonté divine qui ne peut avoir insufflé en nous des idées ne correspondant à rien.
Qu'est-ce à dire là ? Qu'à la base de tout raisonnement, il y a un principe indémontrable (qui conduit quasi nécessairement à certaines conclusions) et qu'il est de toute façon inutile de vouloir le démontrer sans quoi on s'expose à devoir produire une démonstration à l'infini en démontrant le principe du principe du principe etc. Bref, il n'y a pas de fondement anhypothétique comme l'avait vu Aristote et pourtant cela n'atteint pas l'objectivité de la connaissance. A la base de la connaissance, il y a ce fait étrange qu'il y a de l'être. C'est pourquoi la philosophie chez Aristote commence par l'émerveillement (le thaumazein)
Or cet absence de fondement a constitué un des principes du scepticisme antique qui a tiré de là l'idée qu'il n'y avait aucune possibilité de dire quoi que ce soit de vrai.
Si vous lisez Pascal vous verrez qu'il s'oppose aux mêmes sceptiques, aux "pyrrhoniens" qui concluent à l'impossibilité d'une connaissance vrai. Pascal leur dit que les principes "se sentent" : "car la connaissance des premiers principes, comme qu'il y a de l'espace, temps, mouvement, nombre, est aussi ferme qu'aucune de celle que nos raisonnements nous donnent ..."
Ce débat entre "sceptiques" et "réalistes" on le retrouve encore au 20è siècle. Un disciple de l'épistémologue Karl Popper, Hans Albert a rendu célèbre le trilemme de Munchhausen qui énonce l'idée que 1 toute théorie est fondée sur des propositions non fondées, ou que 2 soit elle repose sur des propositions elles-mêmes fondées sur d’autres propositions qui devraient être fondées sur d’autres selon un processus de régression à l’infini, ou que 3 Soit elle est fondée de façon circulaire sur des propositions qui appartiennent à l’ensemble de ses conséquences. Hans Albert en montrant qu'il n'y a pas de fondement anypothétique était-il un sceptique ou un relativiste ? Non. Mais il a montré comme Aristote (et Popper lui-même dans un autre style) avant lui que ce n'est pas parce qu'une chose ne peut pas être absolument prouvée qu'elle est fausse, et que ce n'est pas parce qu'il n'y pas de principe absolu de la connaissance que l'on doit conclure à l'impossibilité de connaître (et par là même de rejeter la science dans le domaine de la représentation symbolique.)
(Petite parenthèse : Popper avec sa théorie falsificationiste s'est opposé à l'empirisme du Cercle de Vienne et à Carnap (vérificationisme) qui distinguait deux types d'énoncé, les énoncés analytiques comme les énoncés logiques et mathématiques qu'il considère comme étant purement conventionnels (à même titre que la langue) car ils ne se réfèrent à aucune réalité empirique mais qui en vertu de leur cohérence formelle forment un métalangage permettant d'exprimer les théories scientifiques d'une façon claire et précise, le projet de Carnap étant précisément étant de pouvoir retranscrire les énoncés scientifiques en des formules claires et simples, et les énoncés de types scientifiques qui peuvent être dits vrai ou faux à condition d'être empiriquement vérifiables. Il est donc intéressant de constater que pour un rationaliste authentique avec une formation scientifique très poussée comme Carnap, les énoncés mathématiques ou logiques sont hors du domaine du vrai ou du faux précisément parce qu'ils ne sont pas vérifiables. Et cela n'est pas pas choquant si on se donne une base empiriste. Un des grands inspirateur du cercle, le philosophe et mathématicien B. Russell avait d'ailleurs dit que "les mathématiques peuvent être définies comme une science dans laquelle on ne sait jamais de quoi on parle, ni si ce qu'on dit est vrai.")
Pour en revenir à Albert et Hubner, c'est la volonté d'avoir au fondement de la connaissance un principe absolu pouvant être démontré et vérifié qui a fait conclure à Hubner que puisqu'une théorie repose sur des éléments qui ne peuvent pas tous être scientifiquement prouvés, c'est qu'elle repose sur des éléments historiques et sociaux et donc qu'elle n'est pas objective. Il y en tout relativiste et en tout sceptique un dogmatiste déçu qui recherche une explication ultime, car une théorie aurait-elle expliquer toute la réalité, il lui faudrait encore s'expliquer elle-même et se prendre elle-même pour objet. Mais se prendre pour objet par un acte réflexif est un privilège qui n'appartient qu'à l'esprit humain.
Que le scientifique le veuille ou non il se donne lui aussi un principe métaphysique indémontrable, le fait qu'il y a de l'être extérieur à la conscience. C'est Meyerson qui à l'époque avait montré que les scientifiques étaient tous des réalistes "croyant" en une réalité extra-mentale. C'est aujourd'hui malheureusement un principe métaphysique qui passe pour une banalité précisément parce l'idéalisme est mort et qu'il n'est plus là pour les contester et pour nos permettre de revenir sur lui et de constater qu'il n'a rien "d'évident" (au sens de banal).
Il y a d'autre part, dans la possibilité de connaître la réalité un vrai mystère au sens fort du terme comme l'a dit Einstein. On ne peut que le constater et s'en étonner, mais nullement le prouver scientifiquement. Qu'il y ait une affinité entre l'être et l'esprit humain, voilà le mystère. C'est un principe, un point de départ qui s'impose.
A l'époque c'est justement parce que les idéalistes voient dans l'idée d'une affinité entre l'être et l'esprit une absurdité qu'ils rejettent l'idée d'une réalité extérieure comme une naïveté. Ils rejettent l'idée qu'un être puisse avoir une action sur un autre, qu'il puisse être cause de connaissance, et que la conscience puisse sortir d'elle-même et que quelque chose d'extérieur à elle puisse l'influencer. En fait, c'est parce que l'idéalisme cherche à être tellement cohérent qu'il remplace l'ordre et la connexion des choses par l'ordre est la connexion logique des idées.
Je veux dire que ce n'est pas parce qu'une chose ne peut pas être prouvée et démontrée qu'elle est fausse, arbitraire, insensée qu'elle ne peut être l'objet que d'une croyance purement subjective détachée de toute rationalité. L'identification du rationnel avec le fait d'être prouvé, et le non-rationnel avec l'absence de possibilité d'être prouvée ne s'impose aucunement.
"pour vous science=athéisme" : Absolument pas, pour moi on peut être scientifique et à côté être croyant.
J'essaie de m'intéresser à la science, je pense que chacun étudie le réel à sa façon, et à son propre "objet formel" c'est-à-dire la perspective sous laquelle est étudié l'objet. Dans ces conditions, entre l'histoire qui étudie les êtres sous leur aspect singulier et contingent à la physique qui dégage des lois universels auxquels sont soumis les êtres, il y a place pour une diversité d'approches embrassant toute la diversité du réel.
Pour moi il y a des sciences destructrices et littéralement abêtissantes style sociologie (que j'ai étudié) et dont les analyses relèvent souvent de la charlatanerie et de l'idéologie pure et simple.