par MB » mar. 23 août 2005, 14:02
Rebonjour Zef
Puisque je ne me suis pas trompé dans votre lecture, il faut que je me mette à vous critiquer. Il me semble que votre définition du relativisme - selon vous, la situation liée au fait que l'homme prétend penser et/ou faire un choix moral, quelqu'il soit, sans faire d'abord une référence au Dieu des chrétiens - ne va pas du tout. Remarquez, le débat s'est aplani depuis le temps, et j'espère ne froisser personne... tant pis, je me lance.
Donc reprenons : avant de refléchir, dans quelque domaine que ce soit, il faut dire : Dieu existe, le Christ est ressuscité, tirons-en les conséquences, puis pensons. Comme je l'ai dit, un sociologue doit faire de la sociologie d'un "point de vue" chrétien, même chose avec un historien, un philosophe, etc.
3 objections, pour commencer.
1° d'abord, une objection de bon sens, que j'ai déjà formulée. La plupart des sociétés humaines non-chrétiennes ne réfèrent pas leur pensée et leur système de valeurs à une religion transcendante (Grecs, Romains, paiens de l'Europe barbare, Japonais, Chinois etc.). Il faudrait donc admettre que la plupart des sociétés humaines paiennes sont relativistes, ce que je ne crois pas etre le cas : elles ont au contraire des systèmes de valeurs très forts et souvent plus contraignants que le notre, quoique leur justification interne soit fondée sur des critères immanents. Sauf erreur, vous ne m'avez pas répondu sur ce point.
2° autre remarque, plus longue. On est obligé de faire le constat, aujourd'hui, de la présence d'un très grand nombre de points de vue, de religions, de sectes, de philosophies, etc. On n'y peut couper ; c'est comme ça. Cette situation n'est pas née du relativisme, mais de la mise en contact de mondes qui se voyaient peu jusque là. Il faut choisir la bonne voie... mais pour pouvoir choisir, il faut bien, techniquement, mettre toutes ces doctrines cote-à-cote, et avoir l'illusion,
dans un premier temps, qu'elles se valent toutes. Les choses se corsent quand il s'agit du christianisme : car il ne suffit pas de dire une seule fois "oui" au Christ, il faut le faire tous les jours, et plusieurs fois par jour. Cette illusion d'optique provisoire dont je viens de parler est donc renouvelée en permanence. Toute le souci est de ne pas se laisser abuser par elle, et c'est probablement le cas, hélas, de beaucoup de gens qui confondent relativisme et possibilité de libre choix.
Ce qui est amusant, d'ailleurs, c'est que parmi ces gens, on trouve autant de chrétiens sincères, qui se refusent à la possibilité de réfléchir par peur de la réflexion autonome, que de gens pour le coup vraiment pyrrhoniens, qui se renvoient toutes les doctrines dos à dos.
Mais vous me demanderez certainement quel est le rapport entre ce que je viens d'écrire et le sujet de la discussion. Le voici : si j'ai devant moi plusieurs doctrines, et que je me décide pour la chrétienne
en ayant préalablement intégré le cadre chrétien, ne fais-je pas comme une pétition de principe ? N'y a-t-il pas quelque chose de malhonnete là-dedans ? On doit choisir une doctrine parmi toutes celles qui sont là, et donc juger bonne l'une et fausses les autres, mais comme si l'on était juge et partie ?
Cela me fait penser à ce que me disait l'un de mes amis qui critiquait le raisonnement me faisant préférer la démocratie libérale aux autres formes de régime (je disais que ce régime était celui qui garantissait le moins mal les libertés publiques et individuelles, etc.) : forcément, disait-il, si dès le départ on estime que les critères à satisfaire sont démocratiques et libéraux, on ne choisit pas autre chose que la démocratie libérale !
Mutatis mutandis, c'est un peu le cas chez vous, j'ai l'impression... Il serait bon qu'on me réponde là-dessus.
3°. Je reprends l'idée qu'une personne, avant de penser, doit commencer par articuler sa pensée dans le cadre chrétien. Par exemple, un historien doit faire de l'histoire en ayant intégré, au préalable, le dogme chrétien. Fort bien ; mais cela pose un certain nombre de problèmes. S'il faut faire l'histoire d'une société non-chrétienne (donc radicalement
autre par rapport à nous), comment s'y prendre ? Dire que ce qu'ils faisaient n'était pas bien ? Dire en quoi cette société se trompait, et /ou préfigurait l'avènement de christianisme, etc. ? Quel intéret ? Ce qui compte ici, c'est de chercher à savoir comment elle a fonctionné, ce qui s'est passé, quelles solutions intellectuelles les hommes de cette société ont apportées à leurs problèmes (qui, je le répète, pouvaient etre totalement différents des notres). Que faire également si nos concepts chrétiens, tout simplement,
ne fonctionnent pas pour l'analyse de ces sociétés ? Et ces questions, contrairement à ce qu'on s'imagine, peuvent aussi valoir pour des sociétés chrétiennes plus proches de nous... Donc je regrette : pour faire du bon travail, il ne faut pas tenir compte du dogme - en fait, on travaille "chrétiennement" si l'on est d'abord honnete, et non l'inverse.
D'ailleurs, pour en rester à l'histoire : comment faire, si des arguments historiques, cherchés avec la fièvre charitable du missionnaire, censés appuyer une vision apologétique des faits, se révèlent etre faux ? Cela arrive souvent dans les sciences humaines, car elles se renouvellent très vite. Et cela arrive aussi dans les sciences dures... cela me fait penser à je ne sais plus quel personnage, chez Flaubert, qui affirme que l'existence de fossiles d'animaux marins sur les flancs des montagnes est une preuve du Déluge. La chose est dite de manière bouffonne, mais quand on y pense, la formulation de cette idée est cohérente et pas si bete, à une époque où l'on n'a pas encore découvert la derive des continents et la tectonique des plaques : or que doit-on faire de cette "preuve" dès lors qu'elle est annulée par ces théories ?
Restons-en à l'histoire : pour qu'un historien fasse du bon travail, la condition primordiale n'est pas de le faire en partant du dogme chrétien, mais de le rendre
communicable ; son travail aurait tout aussi bien pu etre réalisé par un non-chrétien, et etre aussi bon. Si ce travail doit etre communicable, il faut qu'il puisse etre discuté par tous, chrétiens ou non,
dans un langage commun. Le savoir ne peut plus avancer si ce langage commun, irrédictible aux dogmes et aux religions - même la vraie - n'existe pas. Et si cela est vrai pour les historiens, pour quoi ne le serait-ce pas pour les ethnologues, les philosophes, les moralistes, et tous les autres penseurs ?
J'espère que vous n'appelez pas relativisme la possibilité intellectuelle de l'émergence de ce langage ; d'une part, c'est contradictoire avec cette situation pour le coup relativiste qui veut que chacun emploie les mots qu'il lui plait d'utiliser (ex. de Charles sur la burette et la burnette) ; et d'autre part, dans ce cas, vous laissez entendre que la progression de la connaissance est, soit chose impossible, soit chose contraire au dogme...
Pour toutes ces raisons, je pense que votre manière de voir le relativisme est incertaine, pas toujours honnete, et dangereuse.
Cordialement quand même !
MB

et PS : je suis sur que je suis encore plus tiède que vous...
Rebonjour Zef
Puisque je ne me suis pas trompé dans votre lecture, il faut que je me mette à vous critiquer. Il me semble que votre définition du relativisme - selon vous, la situation liée au fait que l'homme prétend penser et/ou faire un choix moral, quelqu'il soit, sans faire d'abord une référence au Dieu des chrétiens - ne va pas du tout. Remarquez, le débat s'est aplani depuis le temps, et j'espère ne froisser personne... tant pis, je me lance.
Donc reprenons : avant de refléchir, dans quelque domaine que ce soit, il faut dire : Dieu existe, le Christ est ressuscité, tirons-en les conséquences, puis pensons. Comme je l'ai dit, un sociologue doit faire de la sociologie d'un "point de vue" chrétien, même chose avec un historien, un philosophe, etc.
3 objections, pour commencer.
1° d'abord, une objection de bon sens, que j'ai déjà formulée. La plupart des sociétés humaines non-chrétiennes ne réfèrent pas leur pensée et leur système de valeurs à une religion transcendante (Grecs, Romains, paiens de l'Europe barbare, Japonais, Chinois etc.). Il faudrait donc admettre que la plupart des sociétés humaines paiennes sont relativistes, ce que je ne crois pas etre le cas : elles ont au contraire des systèmes de valeurs très forts et souvent plus contraignants que le notre, quoique leur justification interne soit fondée sur des critères immanents. Sauf erreur, vous ne m'avez pas répondu sur ce point.
2° autre remarque, plus longue. On est obligé de faire le constat, aujourd'hui, de la présence d'un très grand nombre de points de vue, de religions, de sectes, de philosophies, etc. On n'y peut couper ; c'est comme ça. Cette situation n'est pas née du relativisme, mais de la mise en contact de mondes qui se voyaient peu jusque là. Il faut choisir la bonne voie... mais pour pouvoir choisir, il faut bien, techniquement, mettre toutes ces doctrines cote-à-cote, et avoir l'illusion, [i]dans un premier temps[/i], qu'elles se valent toutes. Les choses se corsent quand il s'agit du christianisme : car il ne suffit pas de dire une seule fois "oui" au Christ, il faut le faire tous les jours, et plusieurs fois par jour. Cette illusion d'optique provisoire dont je viens de parler est donc renouvelée en permanence. Toute le souci est de ne pas se laisser abuser par elle, et c'est probablement le cas, hélas, de beaucoup de gens qui confondent relativisme et possibilité de libre choix.
Ce qui est amusant, d'ailleurs, c'est que parmi ces gens, on trouve autant de chrétiens sincères, qui se refusent à la possibilité de réfléchir par peur de la réflexion autonome, que de gens pour le coup vraiment pyrrhoniens, qui se renvoient toutes les doctrines dos à dos.
Mais vous me demanderez certainement quel est le rapport entre ce que je viens d'écrire et le sujet de la discussion. Le voici : si j'ai devant moi plusieurs doctrines, et que je me décide pour la chrétienne [i]en ayant préalablement intégré le cadre chrétien[/i], ne fais-je pas comme une pétition de principe ? N'y a-t-il pas quelque chose de malhonnete là-dedans ? On doit choisir une doctrine parmi toutes celles qui sont là, et donc juger bonne l'une et fausses les autres, mais comme si l'on était juge et partie ?
Cela me fait penser à ce que me disait l'un de mes amis qui critiquait le raisonnement me faisant préférer la démocratie libérale aux autres formes de régime (je disais que ce régime était celui qui garantissait le moins mal les libertés publiques et individuelles, etc.) : forcément, disait-il, si dès le départ on estime que les critères à satisfaire sont démocratiques et libéraux, on ne choisit pas autre chose que la démocratie libérale ! [i]Mutatis mutandis[/i], c'est un peu le cas chez vous, j'ai l'impression... Il serait bon qu'on me réponde là-dessus.
3°. Je reprends l'idée qu'une personne, avant de penser, doit commencer par articuler sa pensée dans le cadre chrétien. Par exemple, un historien doit faire de l'histoire en ayant intégré, au préalable, le dogme chrétien. Fort bien ; mais cela pose un certain nombre de problèmes. S'il faut faire l'histoire d'une société non-chrétienne (donc radicalement [i]autre [/i]par rapport à nous), comment s'y prendre ? Dire que ce qu'ils faisaient n'était pas bien ? Dire en quoi cette société se trompait, et /ou préfigurait l'avènement de christianisme, etc. ? Quel intéret ? Ce qui compte ici, c'est de chercher à savoir comment elle a fonctionné, ce qui s'est passé, quelles solutions intellectuelles les hommes de cette société ont apportées à leurs problèmes (qui, je le répète, pouvaient etre totalement différents des notres). Que faire également si nos concepts chrétiens, tout simplement, [i]ne fonctionnent pas[/i] pour l'analyse de ces sociétés ? Et ces questions, contrairement à ce qu'on s'imagine, peuvent aussi valoir pour des sociétés chrétiennes plus proches de nous... Donc je regrette : pour faire du bon travail, il ne faut pas tenir compte du dogme - en fait, on travaille "chrétiennement" si l'on est d'abord honnete, et non l'inverse.
D'ailleurs, pour en rester à l'histoire : comment faire, si des arguments historiques, cherchés avec la fièvre charitable du missionnaire, censés appuyer une vision apologétique des faits, se révèlent etre faux ? Cela arrive souvent dans les sciences humaines, car elles se renouvellent très vite. Et cela arrive aussi dans les sciences dures... cela me fait penser à je ne sais plus quel personnage, chez Flaubert, qui affirme que l'existence de fossiles d'animaux marins sur les flancs des montagnes est une preuve du Déluge. La chose est dite de manière bouffonne, mais quand on y pense, la formulation de cette idée est cohérente et pas si bete, à une époque où l'on n'a pas encore découvert la derive des continents et la tectonique des plaques : or que doit-on faire de cette "preuve" dès lors qu'elle est annulée par ces théories ?
Restons-en à l'histoire : pour qu'un historien fasse du bon travail, la condition primordiale n'est pas de le faire en partant du dogme chrétien, mais de le rendre [i]communicable [/i]; son travail aurait tout aussi bien pu etre réalisé par un non-chrétien, et etre aussi bon. Si ce travail doit etre communicable, il faut qu'il puisse etre discuté par tous, chrétiens ou non, [i]dans un langage commun[/i]. Le savoir ne peut plus avancer si ce langage commun, irrédictible aux dogmes et aux religions - même la vraie - n'existe pas. Et si cela est vrai pour les historiens, pour quoi ne le serait-ce pas pour les ethnologues, les philosophes, les moralistes, et tous les autres penseurs ?
J'espère que vous n'appelez pas relativisme la possibilité intellectuelle de l'émergence de ce langage ; d'une part, c'est contradictoire avec cette situation pour le coup relativiste qui veut que chacun emploie les mots qu'il lui plait d'utiliser (ex. de Charles sur la burette et la burnette) ; et d'autre part, dans ce cas, vous laissez entendre que la progression de la connaissance est, soit chose impossible, soit chose contraire au dogme...
Pour toutes ces raisons, je pense que votre manière de voir le relativisme est incertaine, pas toujours honnete, et dangereuse.
Cordialement quand même !
MB :)
et PS : je suis sur que je suis encore plus tiède que vous...