Radical orthodoxy : un courant de pensée à découvrir

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Re: Radical orthodoxy : un courant de pensée à découvrir

par Laurent L. » jeu. 28 oct. 2010, 22:49

Merci à vous deux, Christophe et Sofia ! :)

Re: Radical orthodoxy : un courant de pensée à découvrir

par Sofia » jeu. 28 oct. 2010, 22:38

Bonsoir Laurent,
Je n'ai pas lu Migrations du sacré, je ne connais ni William Cavanaugh ni la "Radical Othodoxy", mais my brother a eu la bonne idée de demander à recevoir L'Homme Nouveau. Le dernier numéro consacre 5 pages à Cavanaugh.

Pour les détails biographiques : Cavanaugh, marié et père de famille, est né le 14 décembre 1962 dans l'Illinois (États-Unis). Sa thèse de doctorat a été dirigée par Stanley Hauerwas, un théologien chrétien dont vos coreligionnaires parlent d'ailleurs dans ce fil. Il a publié plusieurs ouvrages : "Eucharistie et mondialisation. La liturgie comme acte politique", "Être consommé. Une critique chrétienne du consumérisme", "Le Mythe de la violence religieuse" et "Migrations du sacré". Ancien professeur de théologie à l'Université Saint-Thomas, il travaille actuellement à l'Université américaine catholique DePaul .
http://challengeofcommunion.depaul.edu/ ... naugh.aspx (en anglais)

Il évoque quelques-unes de ses idées dans l'article et dans un question/réponse, et L'Homme Nouveau présente aussi les "idées-clés" de son livre, mais je ne saurais pas tellement vous en dire plus, sauf si vous avez une question plus précise.

Bien à vous,

Re: Radical orthodoxy : un courant de pensée à découvrir

par Christophe » jeu. 28 oct. 2010, 19:53

J'ai lu son livre Être consommé, que j'ai trouvé très pertinent et qui pointe du doigt le rapport pathologique que nous entretenons, dans notre société, avec les biens de consommation… :)

Re: Radical orthodoxy : un courant de pensée à découvrir

par Laurent L. » jeu. 28 oct. 2010, 19:48

Bonjour !

Lu sur le site du périodique catholique L'Homme Nouveau :
Après le succès de ses deux précédents livres, Etre consomméet Le Mythe de la violence religieuse, les Editions de L'Homme Nouveau publient un nouveau livre du théologien catholique américain William Cavanaugh : Migrations du sacré.



Face à la crise mondiale, l'État se présente à nouveau comme le sauveur qui peut éviter une plus grande catastrophe. "Nous n'attendons pas seulement de l'État qu'il apporte des solutions techniques aux déséquilibres du marché,écrit William Cavanaugh. Nous voulons, dans un sens plus profond, que l'État absorbe le risque lié à notre vie humaine mortelle. Nous voulons, en d'autres termes, que l'État nous aide à tricher avec la mort."

La politique moderne n'est pas le crépuscule des dieux : elle présente tous les signes du péché d'idolâtrie, car la garde du sacré a été transférée de l'Église à l'État. Avec sa puissance d'analyse habituelle, le théologien catholique décrypte ces migrations massives du sacré qui accompagnent la dissolution de la société, produisent une liturgie de remplacement et culminent dans le messianisme américain.

Sans éviter le problème du péché dans l'Église, il propose, en s'appuyant sur saint Augustin, de redécouvrir la vision des deux Cités, capable de susciter une "micropolitique chrétienne" libératrice.
Source : http://www.hommenouveau.fr/index.php?id_billet=247.

Quelqu'un a-t-il lu ce livre ?
Quelqu'un en sait-il plus sur ce courant théologique, Radical Orthodoxy ? Sur William Cavanaugh en particulier ?

Bien cordialement,
Laurent.

Re: Radical orthodoxy : un courant de pensée à découvrir

par JAM » mar. 17 mars 2009, 23:11

Bjr a tous

Me voici de retour après de long mois d'absence... J'ai bien sur lu le livre de Denis Sureau : "Pour une nouvelle théologie politique" : ce livre est tout simplement excellent pour toutes les personnes qui veulent prendre un grand bol d'air frais dans une pensée actuelle embourbé dans un vaste trou noir.
Denis Sureau a le mérite de présenter des théologiens "ignorés" en France qui ont pourtant une renommé mondiale et qui par leur pensées vous "donnent à penser" : chose de plus en plus rare aujourd'hui.

Il présente une vingtaine de théologiens hommes et femmes en 5 ou 6 pages en rendant leurs pensées plutôt accessible (même aux néophytes).

Yoder - Hauerwas - Milbank -Pickstock - MacIntyre - Cavanaugh... Des chrétiens de toutes confessions qui démontent tous le systèmes moisis où bcp de théologiens français (et européens) se fourvoient.

A lire de toute urgence pour les personnes qui veulent pousser leur réflexion plus loin que nos pseudo débats : tradi / progo - chrétien de gauche/ chrétien de droite...

Mon avis perso est que ces gens sont en train de renouveler la pensée théologique d'une manière fulgurante :
le chrétien postmoderniste augustinien est né.

Re: Radical orthodoxy : un courant de pensée à découvrir

par jean_droit » mar. 25 nov. 2008, 9:45

Denis Sureau vient de répondre à des questions sur le Forum Catholique :

Je n'ai pas encore lu mais ce devrait intéressant :

http://rendez-vous.leforumcatholique.or ... .php?id=46

Qui a lu son livre ? Compte rendu .

Re: Radical orthodoxy : un courant de pensée à découvrir

par jean_droit » jeu. 20 nov. 2008, 14:21

Simplement pour signaler un livre dans la mouvance de Radical Orthodoxy :

Remarque : Il me semble que l'on ne parle guère en France de ce mouvement intéressant.

http://www.chretiensdanslacite.com/

http://plunkett.hautetfort.com/archive/ ... .html#more

Début :

...........................

L'essai « Pour une nouvelle théologie politique », de Denis Sureau

Par le directeur de L’Homme Nouveau, une réflexion sur notre société autour du mouvement Radical Orthodoxy (la nouvelle génération de théologiens de 30-50 ans qui se lève dans le monde anglo-saxon et qui refuse « la captivité politique de l’Eglise » et la mondialisation libérale).

Re: Radical orthodoxy : un courant de pensée à découvrir

par Christophe » ven. 05 oct. 2007, 13:43

Salut Christian

Rendez à RO ce qui est de RO, et rendez-moi ce qui est de moi !

RO fait une critique du sécularisme. Ce mouvement remet en cause la sécularisation à tous les niveaux : social et politique, mais aussi artistique, scientifique... en renouant avec le concept de "participation en Dieu". Dans ce que j'ai lu, mais je n'ai pas lu le principal auteur "politique" de RO (William Cavanaugh), pas un mot sur la "laïcité". Bien évidemment, les deux notions de sécularisation et de laïcité sont liées, mais - sauf à extrapoler la pensée de RO - on ne peut pas dire que RO fasse une critique de la laïcité...

Ce qui par contre est mon cas !
Je vous répondrais donc au sujet de la laïcité dans l'autre fil d'où vous avez extrait mes citations, afin d'appliquer ce que la modération exige des intervenants : essayer de ne pas faire dévier les fils de discussions...

Que Dieu vous bénisse.
Christophe

Re: Radical orthodoxy : un courant de pensée à découvrir

par Métazét » ven. 05 oct. 2007, 12:08

Cher Christian,

J'avais préparé une réponse à votre dernière intervention, mais comme elle partait un peu en digression, je me suis permis de la reprendre sur un nouveau fil :

http://www.cite-catholique.org/viewtopi ... =27&t=3875

Bien à vous,

Mikaël

PS : Voilà Christophe, j'ai réparé ma bêtise :saint:

Re: Radical orthodoxy : un courant de pensée à découvrir

par Christian » jeu. 04 oct. 2007, 23:57

Bonjour Christophe, Bonjour Stéphane,
Stéphane :
je répond brièvement à Christian. Je reçois ses arguments mais je crois qu'il y a un contresens sur l'objectif que se fixe Millbank dans l'article cité (voir mon post plus haut): en effet, il aurait mieux valu considérer cette intervention comme ayant un rapport au "sécularisme" et à la modernité plutôt qu'au libéralisme.
Personnellement et considérant ce sujet précis (qui n’est pas l’économie, ou le pacifisme, ou l’éducation, etc.), je ne vois pas où se situe la différence entre sécularisme et libéralisme. :| Pouvez-vous préciser ?

Il me semble que Christophe vise plus juste dans son intervention :
Christophe :
La laïcité républicaine postule plus que le refus de l'immixtion du théologique dans le politique : elle postule la séparation radicale du théologique et du politique. En cela, elle est fille de la modernité, et c'est notamment sur cette idée de "sécularisation de l'espace public" - qui s'est développée originellement chez les penseurs chrétiens - que le courant de théologie philosophique Radical Orthodoxy entend revenir.
La France est un cas particulier, la laïcité y est vécue comme un dogme religieux. On peut cependant ne pas accepter cette politique sans adopter son pendant qui serait d’imposer à tous une vision religieuse, nécessairement rejetée par certains. Au lieu de sécularisation, parlez plutôt de neutralité ou d’indifférence. Tant qu’il existe (et l’on peut discuter de sa privatisation), l’espace public n’a de sens que s’il est l’espace de tous, y compris des minoritaires, des hérétiques et des farfelus. Sinon il n’est que l’extension de l’espace privé de ceux qui contrôlent le gouvernement. Ils interdiront toutes les manifestations politiques, culturelles ou religieuses qui leur déplaisent (tout en réclamant à ceux qui en sont exclus les moyens d’entretenir cet espace public).

Je suis intransigeant là-dessus, je refuse de me soumettre à la charia ; n’importe où sur cette planète, je veux mon saucisson et boire mon vin rouge, et je ne veux pas que ma femme sorte voilée dans la rue si elle ne le souhaite pas elle-même. Je ne le veux pas à Londres et à Paris, et je ne le veux pas à Alger et à Ryad. Et donc j’admets totalement dans l’espace public de mon pays parce que je le revendique dans tous les pays de la planète toutes les manifestations gays, islamiques, socialistes, républicaines, catholiques, qu’elles me soient sympathiques ou pas (la seule exclusion étant l’agression physique contre une personne et ses biens).

Si un quidam m’invite chez lui, dans son « espace privé », j’accepte de me soumettre aux pratiques qu’il me demande (ou je décline l’invitation). Mais telle est la différence entre les lieux publics et privés. Dans un lieu privé, le propriétaire peut légitimement exiger tel ou tel comportement que vous avez le droit de refuser en quittant son espace. En revanche, personne n’étant propriétaire d’un lieu public par définition, vous pouvez y faire tout ce qui ne viole pas une propriété privée (le corps ou les biens d’autrui).

L’idée qu’il faut se conformer aux normes culturelles du pays d’accueil est inacceptable. Un chrétien dans les rues du Caire et d’Islamabad n’a pas à se conformer au folklore musulman. Il doit réclamer le droit de vivre et de pratiquer ostensiblement sa religion et les coutumes de son pays. De même un musulman doit avoir tous les droits d’exhiber son folklore dans les rues de nos villes.

Je soutiens donc Radical Orthodoxy lorsqu’elle réclame le retour des processions publiques, les carillons de nos églises, la reconnaissance en droit du mariage catholique, et je réclame les mêmes prérogatives pour les autres religions, appels du muezzin, fêtes religieuses, régime alimentaire casher ou hallal dans les écoles publiques, etc.
Christophe :
Qu'il y ait - d'un point de vue catholique - subordination du politique au théologique, cela est indéniable. Le politique vise au bien commun, lequel bien commun étant lui-même ordonné à la fin dernière du théologique : le salut des âmes. […] Le "confessionnalisme ouvert", où il y a une religion officielle et où la liberté civile en matière religieuse est respectée […] C'est à cette solution que devrait logiquement souscrire tout démocrate français puisque le catholicisme est la religion d'une majorité de Français
Il est vrai que la liberté religieuse est bien mieux respectée au Royaume-Uni, qui possède une religion officielle, qu’en France qui se gargarise de sécularisme. Mais je me demande quel pourrait être l’avantage pratique d’instaurer une religion officielle en France. :?:

Car si nous réclamons chez nous de retour de la « subordination du théologique au politique », nous nous privons de tout argument pour critiquer ceux qui pratiquent encore cette subordination, notamment les musulmans, avec les résultats que l’on voit.

Bien à vous

Christian


Défendons la liberté d'expression, elle permet plus facilement le repérage des crétins

Re: Radical orthodoxy : un courant de pensée à découvrir

par Christophe » jeu. 04 oct. 2007, 21:04

Salut Stéphane
Stéphane a écrit :Dans RO, il existe une version plus "politique" chez William Cavanaugh.
Oui, c'est effectivement ce qu'il ressort de la lecture de ce fil. Etrangement, la présentation du mouvement chez Ad Solem omet complètement (il me semble) cet auteur et les thèmes qu'il développe.

Bien à vous en Eglise.
Christophe

Re: Radical orthodoxy : un courant de pensée à découvrir

par Stéphane » jeu. 04 oct. 2007, 21:00

Certes, comme je le disais, un dominicain de mes amis considère Millbank comme "abscon", ce qui chez un dominicain...
Ceci dit, je répond brièvement à Christian. Je reçois ses arguments mais je crois qu'il y a un contresens sur l'objectif que se fixe Millbank dans l'article cité (voir mon post plus haut): en effet, il aurait mieux valu considérer cette intervention comme ayant un rapport au "sécularisme" et à la modernité plutôt qu'au libéralisme.
Dans RO, il existe une version plus "politique" chez William Cavanaugh.
Cordialement
Stéphane

Re: Radical orthodoxy : un courant de pensée à découvrir

par Christophe » mar. 02 oct. 2007, 21:29

Pour ce que j'en ai lu - seulement la présentation du mouvement chez Ad Solem - le mouvement Radical Orthodoxy n'a pas de pensée proprement "politique" - ou alors seulement "à la marge". Comme mouvement de théologie philosophique, Radical Orthodoxy souhaite renouer avec la scolastique patristique et médiévale, pour l'enrichir de certains apports de la philosophie post-moderne (notamment la philosophie du langage) et répondre aux critiques qui lui ont été faites. Son grand combat est de dénoncer la dérive "séculariste" de la scolastique tardive qui a engendrée la philosophie moderne, en insistant sur le concept de participation en Dieu et en réhabilitant la théologie comme science maitresse. Ce faisant, elle se propose non seulement de redynamiser la pensée théologique catholique, mais également d'enterrer la philosophie post-moderne. Comme ouvrage de philosophie, ce n'est pas forcément ce qu'il y a de plus abordable...

Re: Radical orthodoxy : un courant de pensée à découvrir

par Christian » mer. 26 sept. 2007, 18:31

Bonjour Stéphane,
Lisez l'article en lien dans mon premier post. Nous en reparlerons plus tard
J’ai profité de l’ennui d’un long trajet en avion pour lire attentivement le texte que vous recommandez. Il est important et il est faux. Important, parce que l’Eglise doit réinvestir l’espace qu’elle a abandonné aux hommes de l’Etat, et Radical Orthodoxy s’y emploie. Faux, à cause de l’opposition que Milbank croit repérer entre RO et le libéralisme. Cette opposition n’existe que dans son esprit. Je vais le démontrer.

Mais un point de méthode d’abord. La pensée libérale fut formalisée au 17ème siècle sur des racines remontant à Aristote, Epicure, Jésus-Christ, Thomas d’Aquin et les Jésuites de l’Ecole de Salamanque. Cette pensée est riche d’apports de centaines de théoriciens. Or Milbank fonde tout son propos sur l’œuvre du seul Pierre Manent. Un peu léger quand même. Manent est un bon esprit, mais plus proche des conservateurs à la Tocqueville que des libéraux pur jus.

Le procédé qui consiste à ériger une figure imaginaire de l’ennemi pour lui décocher publiquement ses flèches est assez fréquent, ce qui ne le rend pas plus honnête. En rhétorique, on appelle ça créer un homme de paille. Procédons honnêtement. Désignons correctement l’adversaire, le libéralisme, et voyons si les critiques de Milbank sont encore pertinentes.

Piqûre de rappel : le libéralisme est une théorie juridique. Elle est celle que nous suivons naturellement dans notre vie quotidienne. Nous n’attaquons pas physiquement autrui qui ne nous a rien fait, nous ne tuons, violons, volons ni trompons sciemment personne. C’est tout ce que le libéralisme nous demande. Le Patagon ou le Persan qui débarque à Paris sait que les langues, les coutumes, les religions locales, l’économie, vont être différentes des siennes, mais il s’attend légitimement à ce minimum de protection juridique contre l’agression physique et le mensonge. Il sait qu’il peut l’obtenir puisqu’il est dans les capacités de tout le monde de ne pas agresser. Cette abstention ne dépend ni de la culture ni du niveau de prospérité (contrairement à d’autres prétendus droits « à la santé », « à une bonne éducation », etc., qui n’ont forcément pas le même contenu à Paris qu’à Tombouctou). Le Droit libéral est donc universel, je l’écrirai ici avec une majuscule.

Bien entendu, ce Droit n’est qu’un minimum. Il fonctionne comme une plate-forme sur laquelle chaque groupe humain (familial, religieux …) peut développer d’autres normes, d’autres morales et règles de conduite. Tant que ces règles ne violent pas le Droit, elles permettent la cohabitation pacifique de tous les êtres humains. Voilà le projet libéral.

Cette précision rappelée, nous pouvons examiner le texte de Milbank. J’ai pris des citations qui sont les arguments forts de sa démonstration pour les commenter. Si vous croyez que mon choix est biaisé, nous pouvons analyser d’autres passages. En attendant, mettons-nous en route :
Singulier et improbable, le libéralisme l’est parce qu’il commence par inventer un être humain totalement artificiel, qui n’a jamais réellement existé, et qu’il prétend ensuite que nous appartenons tous à cette espèce imaginaire : l’individu. Le pur individu est obtenu par abstraction du genre, de la naissance, des fréquentations, des croyances, etc. Plus encore, et cela est déterminant, le pur individu abstrait ne peut être observé que par un observateur s’étant lui-même abstrait de ses opinions religieuses ou philosophiques, comme celle de savoir si cet individu est une créature de Dieu, ou bien seulement un amas de matière, ou encore le fruit d’une évolution naturelle, et ainsi de suite.
Oui, puisque le libéralisme est une théorie juridique qui a valeur universelle, il pose un être humain sujet de droit. Comme le Droit est également applicable à tous, il n’est pas pertinent de savoir si le sujet est blond ou brun, homme ou femme, catholique ou musulman, vieux ou jeune, français ou chinois… Un voleur ne cesse pas d’être un voleur parce qu’il est « une créature de Dieu » ou un « amas de matière », ou d’une autre origine que sa victime.

Faire grief au libéralisme de ne considérer que des sujets abstraits manifeste soit que l’on a rien compris au Droit, soit (ce qui est la même chose) que l’on est partisan de la ségrégation et de la discrimination légales entre humains.
À cette entité vierge on attache des « droits », par exemple le droit d’être libre de la peur ou d’être libre à l’égard des besoins matériels.
L’ami Milbank commet un contresens sur le mot libéral. L’erreur est bien la sienne, car Pierre Manent, qui est francophone et cultivé, sait que ce vocable français a connu un glissement sémantique en franchissant l’Atlantique. Liberal aux Etats-Unis désigne ceux que nous appelons ici sociaux-démocrates ou socialistes. Les Américains appellent nos vrais libéraux : libertarians.

Aucune constitution ni régime politique ne nous « libèrera de la peur » ni ne nous rendra « libres à l’égard des biens matériels ». Cette formule socialiste elle-même n’a d’ailleurs aucun sens politique. Seule une ascèse personnelle peut opérer cette double libération. Le libéralisme, qui est une pensée juridique, n’entre pas en matière ici.
le libéralisme suppose que le mal est plus réel que le bien ; le libéralisme commence par se passer de l’âme, ou plutôt il s’appuie sur une psychologie grossière, surtout pour des raisons de commodité administrative. Comme le diagnostiquèrent des libéraux tels que Rousseau, Constant et Tocqueville, il écartèle dans la pratique la conscience, en affirmant qu’elle doit se soumettre à la tyrannie de ce qui n’est qu’une opinion, étant entendu que pour lui aucune opinion n’est en elle-même bonne ou mauvaise.
Cette soumission à « la tyrannie de l’opinion » n’est nullement le libéralisme, mais son enfant bâtard non reconnu, la démocratie. Bien des libéraux ont soutenu l’idée du suffrage universel ; il s’agissait pour eux que le peuple se choisisse un représentant, comme le conclave des cardinaux élit un Pape, qui parle au nom de l’Eglise. En aucun cas, pour un libéral comme pour un catholique, le vote ne saurait légitimer un changement de principes et faire que le crime devienne vertu et le Mal un Bien.

Milbank se goure grave en assimilant le libéralisme à un relativisme. Comment qualifier ainsi une doctrine qui affirme avec force l’inviolabilité du Droit ?
Avant 1548, les rois de France avaient accordé des privilèges au commerce et à l’industrie de la ville de Lyon, à l’issue d’une visite au cours de laquelle des présents et des spectacles pompeux avaient été offerts par la cité. Bien qu’étant son souverain, le roi avait alors remis une partie de son pouvoir à la ville. Ainsi donc, lorsqu’il déléguait un pouvoir de gouvernement à la cité, il recevait quelque chose en retour. La façon de régner de ces rois considérés traditionnellement comme sacrés ne consistait pas seulement à donner, mais se traduisait également par un échange de dons qui, en somme, obligeait les rois. Mais en 1548, Henri II décida de cesser ce type de relation : il resta à Paris, ne reçut rien et se contenta d’accorder simplement ses privilèges sous forme de documents écrits. La cité de Lyon en déduisit qu’elle aurait pu aussi bien ne rien recevoir, qu’elle n’était plus gouvernée mais commandée, et que les privilèges dont avait été gratifiée n’étaient plus des présents, mais de simples moyens d’une politique d’État manipulée par des politiques (en français dans le texte - NdT), de surcroît meurtriers .
Passage sidérant ! Manent en est sûrement l’auteur, je doute que Milbank soit un spécialiste du règne d’Henri II, mais ce n’en est que plus affligeant.

La Ville remercie le Roi de lui déléguer un pouvoir de gouvernement ; mais ce pouvoir appartenait à la Ville et aux gens avant que la monarchie absolue ne le confisque. Et le Roi accorde des privilèges, sans doute le monopole d’une foire ou de la fabrication d’un produit, qui est une façon d’arnaquer le reste du Royaume.

La politique n’a jamais cessé d’être cette compétition entre différents groupes d’intérêts pour obtenir des privilèges (Sécu, retraites, subventions, monopoles…) aux dépens d’autrui. On pouvait espérer que RO ne reprendrait pas ce triste projet à son compte.
si l’Église est trop parfaite pour « détenir » des biens, on en conclut que toute possession est déshonorante et on encourage l’existence d’un domaine radicalement sécularisé . À l’opposé, si la richesse est un don de la grâce, l’acquisition honnête de biens légitime une authentique propriété privée, une propriété qui ne sera pas déshonorante et dont la référence sera (saint Thomas d’Aquin ne dit pas autre chose) la situation d’Adam au Paradis
Oui, c’est tout à fait cela. La richesse est un don de la grâce, et l’acquisition de propriétés, même des plus grandes, par l’échange et par le don (héritage compris) n’est nullement déshonorante. Milbank aurait pu partir de là et se serait épargné bien des sophismes.
Si donc existe de nos jours un problème de recrudescence de l’intolérance religieuse, ce n’est pas le libéralisme qui peut le résoudre car il en est plutôt l’auteur. Nous ne pouvons nous y opposer au nom des droits de l’homme, parce que cette notion libérale est circulaire : on affirme que les droits de l’homme sont naturels, mais on conçoit dans le même temps cette nature comme inerte et non-créée, sans se rendre compte qu’une telle nature ne peut qu’être sourde au langage du droit. Les droits de l’homme n’existent, dit-on aussi, que lorsque l’État les rend publics, mais si l’État seul peut les légitimer ils cessent d’être naturels et, de ce fait, universels et objectifs. Ou encore : les droits d’un individu ne deviennent réalité que si un autre les reconnaît. Mais dans ce cas, le devoir de l’autre constitue la réalité intrinsèque du droit. Pourquoi ne peut-on torturer quelqu’un ? Est-ce parce que le droit lui octroie la possession de son corps ? Si c’est le cas, dans les situations d’urgence l’État libéral pourra toujours modifier le droit lorsque les droits de la majorité justifieront de telles atteintes.
Voilà une analyse juste, même si elle n’est pas nouvelle. Le problème est celui-ci : Nous ne pouvons plus dans nos sociétés modernes fonder le Droit sur une prescription divine, puisque trop de non croyants pourraient la rejeter. Je ne crois pas qu’Allah m’ait donné la charia, pourquoi y serais-je soumis ?

Le Droit (tel que les libéraux l’entendent — voir ci-dessus) est le fondement nécessaire de toute société. Nous ne pouvons pas imaginer une société qui poserait que le meurtre, le vol, la tromperie sont licites.

Malheureusement, la tentation de s’affranchir du Droit demeure. Après tout, si peu de gens volent, la société pourra supporter cette nuisance et les voleurs prospèreront. C’est alors qu’intervient la politique. La politique est l’exercice par lequel certains individus, les hommes de l’Etat, s’affranchissent du Droit. Ils tuent impunément, c’est par raison d’Etat. Ils volent impunément, ils l’appellent impôts, etc. Lorsque la prédation est trop grande, comme en Union Soviétique, le système se bloque, mais dans nos démocraties occidentales, les hommes de l’Etat ont su maintenir les violations du Droit à un niveau supportable.

Et donc l’Etat ne légitime pas le Droit, l’Etat est conçu dans la seule intention de permettre à certains de violer le Droit impunément.

Survient alors l’objection de Milbank. Si le Droit peut être violé impunément, il est un arbitraire. S’il tolère des exceptions au nom de la « défense nationale », de l’impôt, de la « justice sociale » et autres chansons, pourquoi pas la torture ? Milbank a raison, mais sans comprendre pourquoi. Il perçoit bien que le Droit ne peut être respectable que s’il est « inviolable et sacré ». Or la seule pensée politique qui affirme cette haute conception du Droit est paradoxalement celle que Milbank attaque, le libéralisme. :exclamation:

Pour résumer

Le Droit existe en dehors de l’Etat parce qu’il est la règle nécessaire de fonctionnement de toute société humaine. Dieu ne pouvait pas nous donner d’autres Commandements que ne pas tuer, ne pas voler, ne pas tromper, ne pas adorer d’idoles (y compris l’Etat), etc., parce que ces règles sont celles de l’être humain social qu’Il a créé. Et les athées non plus ne peuvent pas avoir d’autres règles, parce que pas plus que nous, ils ne souhaitent être agressés, violés etc. Sur ce socle dur du Droit, nous pouvons tous nous retrouver.

Ensuite, les catholiques ajouteront d’autres règles, qui ne contrediront pas le Droit universel, des règles qui les définissent en tant que catholiques, valables pour eux et pas pour les non chrétiens : pratique religieuse, mariage monogamique indissoluble, abstention de « pilule », préservatif, pornographie, prostitution… ; de même, les musulmans ajouteront au Droit universel leurs règles propres, applicables aux seuls musulmans qui se déclarent tels, circoncision, polygamie, tabous alimentaires, etc. Et les socialistes de même ajouteront au Droit universel la mise en pratique de leurs idéaux, le partage de leurs revenus, la mise en commun de leurs moyens de production…

On peut décliner le Droit libéral ad libitum. Les partisans de M Le Pen n’emploieront pas d’étrangers et ne leur loueront pas d’appart’, les autres ne seront que trop heureux de trouver de bons plombiers polonais et de riches locataires russes. On ne voit pas pourquoi les uns imposeraient leurs préférences aux autres.

La non imposition ne signifie ni la tolérance ni le retrait. Il faut avoir l’esprit totalement perverti par la politique pour exiger que la législation interdise tout ce qui nous déplaît. Jésus n’a jamais envoyé une pétition à une quelconque autorité politique, Il a prêché, Il a enseigné, Il a montré l’exemple avec Ses disciples. Il se souciait peu de changer les lois, Il convertissait les cœurs.

RO, donc l’Eglise, doivent entrer dans la bataille des idées, pas celle pour le pouvoir, elles doivent investir le champ associatif, caritatif, syndical, médiatique, elles doivent chercher la conversion des cœurs… Si les gens sont convertis, les lois sont inutiles ; si les gens ne sont pas convertis, les lois conduisent au pharisaïsme et à l’hypocrisie. Très précisément le comportement que le Christ condamnait avec le plus de vigueur.

Pardon d’avoir été si long.

Cordialement

Christian



L'État, c'est la grande fiction à travers laquelle tout le monde
s'efforce de vivre aux dépens de tout le monde.

Frédéric Bastiat

Re: Radical orthodoxy : un courant de pensée à découvrir

par LumendeLumine » sam. 22 sept. 2007, 20:28

Bonjour, simplement pour dire que je ne ferai pas de présentation complète du livre de Stanley Hauerwas, "Le Royaume de Paix". J'ai abandonné ce livre avant d'en avoir lu la moitié.

Peut-être faut-il le lire en anglais, mais dans sa traduction française, le texte est d'une pesanteur et d'un manque d'élégance rébarbatifs. Ensuite, l'auteur me semble plutôt s'amuser à remettre en question toutes sortes d'idées catholiques sans avancer quoi que ce soit de très cohérent. Beaucoup de questions et des réponses plutôt vagues, ou alors pas du tout vagues mais pas assez argumentées.

De plus courageux que moi en feront peut-être un commentaire plus constructif. En tout cas j'ai trouvé que cet auteur n'était pas exactement ma tasse de thé.

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