par etienne lorant » mer. 09 déc. 2009, 20:10
Un commentaire de Lise Genz sur "La Joie"
Bernanos, La Joie
En 1929, lorsque Georges Bernanos reçoit le Prix Fémina pour La Joie, le lectorât français n’était pas encore effarouché par une oeuvre qui parlait de Foi, de Charité, d’Amour .. Baste, disons le mot clairement : par une oeuvre qui parlait de DIEU. S’il vivait aujourd’hui, Georges Bernanos serait relégué au banc des minables par cette nouvelle intellectuenza qui, n’ayant aucun moyen de faire mieux, s’acharne à détruire ce qu’elle ne comprendra jamais. Ainsi, les choses sont bien faites, Georges Bernanos devait naître en 1888, et non un siècle plus tard.
J’ai repris La Joie, hier soir. Comme toujours dans l’oeuvre de Bernanos, je suis emportée par la minutie des détails, par les portraits des personnages : de Clergerie, le père de Chantal, un historien médiocre, obsédé par le seul but qu’il ait jamais poursuivi dans la vie, faire carrière, et passant ainsi à coté de sa vie ; sa mère, la Mama (grand-mère) de Chantal, murée dans la folie, dans le mensonge et la cupidité symbolisés par le trousseau de clés qu’elle transporte partout avec elle.
” Mes clés ? crois-tu que je prenne un malheureux trousseau de cléss pour le Saint-Sacrement ? Je t’étonnerais beaucoup, ma petite, si je te disais ce qu’il en est… “
Mademoiselle de la Clergerie posa doucement sa joue sur l’oreiller.
- Pas tant que ça, peut-être, dit-elle. Vous savez très bien que vos clés n’ouvrent pas une porte ici, pas un tiroir. ; vous ne vous en servez jamais, ce sont des clés pour rire. Seulement, vous ne voulez pas avoir l’air de vous en apercevoir… Oui, mama, laissez-moi vous dire, ne vous fâchez pas… A votre âge, si près de Dieu, c’est encore trop d’un petit mensonge ! l’âme n’est plus de force à le supporter. Et il y a encore les autres mensonges, pensez donc, ceux de toute la vie!… Il en reste toujours quelque chose ; ils doivent empoisonner les vieilles gens. Arrachez du moins celui-là, les autres viendront avec, tous ensemble, comme les liserons d’un groseillier. Alors vous serez réconciliée avec les vivants et les morts, c’est moi qui vous le jure : vous pourrez dormir en paix.
- Tu as deviné! Est-ce possible, dit la folle d’une voix qui tremblait de joie. Tu devines tout, c’est merveilleux. Oui, oui, je le savais. Elles ne sont bonnes à rien. Je pourrais te dire quel jour on les a mises sur ma table à la place des vraies. L’homme les avait frottées la veille au sable sous ma fenêtre. N’importe, prends-les, je te les donne. A présent que tu sais, à quoi veux-tu qu’elles me servent ? D’ailleurs, je suis lasse, mon coeur lui-même s’endort. Désormais, vois-tu, je m’en vais pouvoir être lasse tout mon saoul ” Ses épaules eurent à peine un léger frisson. Elle dormait.
Chantal est le personnage principal. Tout, autour d’elle, s’acharne à la détruite, à travers sa joie, à cause de sa joie. D’abord l’abbé Cénabre, imposteur, dangereux, cuirassé d’orgueil et de détachement. Et puis, le psychiatre La Pérouse :
” Votre tour viendra, mademoiselle, dit-il. Oui, l’heure viendra où vous chercherez avidemment, parmi tant d’autres aujourd’hui dédaignés, le dernier misérable mensonge pour vous aider à vivre et à mourir. J’ai vu des jeunesses plus insolentes que la vôtre et elles ont fini par se rendre… elle se sont rendues corps et âme “
- Est-il possible ? fit-elle, en regardant le psychiatre avec une surprise indicible. Peut-on se rendre ?
Il se mit à rire de façon si basse, si féroce, avec un tel désir de l’humilier qu’elle devint pourpre. On n’entendait plus que le souffle menu de la vieille femme et le grincement d’une branche sur la vitre.
- Comprenez-moi, dit-elle. A qui se rend-on? A qui rendrait-on son âme ? je crois qu’on se refuse, ou qu’on se donne. Mais se rendre ? “ Sa voix s’épuisait de plus en plus et s’éteignit sur ce dernier mot. “
Puis les personnages de moyenne importance, tous hauts en couleur : Fiodor, le valet russe, mystique et étheromane ( aujourd’hui, il utiliserait d’autres drogues plus modernes pour ses highs). La cuisinière bien plantée les deux pieds dans la vie terre à terre, et son dévouement pour Chantal, comme un garde-fou ; la jeune servante Francine, envoutée par Fiodor et droguée par lui, avec lui.
Et au milieu, Chantal, lumineuse, belle, simple et remplie de joie – une joie dont elle est prête à faire le sacrifice pour le salut des autres. Qui aujourd’hui comprendrait cela ? C’était il y a près de quatre vingt ans, et j’ai bien conscience que Bernanos est périmé : ces sentiments, ces mots n’ont plus cours. Qui s’intéresse encore à la suggestive approche d’une vocation de sainteté ?
Un commentaire de Lise Genz sur "La Joie"
Bernanos, La Joie
En 1929, lorsque Georges Bernanos reçoit le Prix Fémina pour La Joie, le lectorât français n’était pas encore effarouché par une oeuvre qui parlait de Foi, de Charité, d’Amour .. Baste, disons le mot clairement : par une oeuvre qui parlait de DIEU. S’il vivait aujourd’hui, Georges Bernanos serait relégué au banc des minables par cette nouvelle intellectuenza qui, n’ayant aucun moyen de faire mieux, s’acharne à détruire ce qu’elle ne comprendra jamais. Ainsi, les choses sont bien faites, Georges Bernanos devait naître en 1888, et non un siècle plus tard.
J’ai repris La Joie, hier soir. Comme toujours dans l’oeuvre de Bernanos, je suis emportée par la minutie des détails, par les portraits des personnages : de Clergerie, le père de Chantal, un historien médiocre, obsédé par le seul but qu’il ait jamais poursuivi dans la vie, faire carrière, et passant ainsi à coté de sa vie ; sa mère, la Mama (grand-mère) de Chantal, murée dans la folie, dans le mensonge et la cupidité symbolisés par le trousseau de clés qu’elle transporte partout avec elle.
” Mes clés ? crois-tu que je prenne un malheureux trousseau de cléss pour le Saint-Sacrement ? Je t’étonnerais beaucoup, ma petite, si je te disais ce qu’il en est… “
Mademoiselle de la Clergerie posa doucement sa joue sur l’oreiller.
- Pas tant que ça, peut-être, dit-elle. Vous savez très bien que vos clés n’ouvrent pas une porte ici, pas un tiroir. ; vous ne vous en servez jamais, ce sont des clés pour rire. Seulement, vous ne voulez pas avoir l’air de vous en apercevoir… Oui, mama, laissez-moi vous dire, ne vous fâchez pas… A votre âge, si près de Dieu, c’est encore trop d’un petit mensonge ! l’âme n’est plus de force à le supporter. Et il y a encore les autres mensonges, pensez donc, ceux de toute la vie!… Il en reste toujours quelque chose ; ils doivent empoisonner les vieilles gens. Arrachez du moins celui-là, les autres viendront avec, tous ensemble, comme les liserons d’un groseillier. Alors vous serez réconciliée avec les vivants et les morts, c’est moi qui vous le jure : vous pourrez dormir en paix.
- Tu as deviné! Est-ce possible, dit la folle d’une voix qui tremblait de joie. Tu devines tout, c’est merveilleux. Oui, oui, je le savais. Elles ne sont bonnes à rien. Je pourrais te dire quel jour on les a mises sur ma table à la place des vraies. L’homme les avait frottées la veille au sable sous ma fenêtre. N’importe, prends-les, je te les donne. A présent que tu sais, à quoi veux-tu qu’elles me servent ? D’ailleurs, je suis lasse, mon coeur lui-même s’endort. Désormais, vois-tu, je m’en vais pouvoir être lasse tout mon saoul ” Ses épaules eurent à peine un léger frisson. Elle dormait.
Chantal est le personnage principal. Tout, autour d’elle, s’acharne à la détruite, à travers sa joie, à cause de sa joie. D’abord l’abbé Cénabre, imposteur, dangereux, cuirassé d’orgueil et de détachement. Et puis, le psychiatre La Pérouse :
” Votre tour viendra, mademoiselle, dit-il. Oui, l’heure viendra où vous chercherez avidemment, parmi tant d’autres aujourd’hui dédaignés, le dernier misérable mensonge pour vous aider à vivre et à mourir. J’ai vu des jeunesses plus insolentes que la vôtre et elles ont fini par se rendre… elle se sont rendues corps et âme “
- Est-il possible ? fit-elle, en regardant le psychiatre avec une surprise indicible. Peut-on se rendre ?
Il se mit à rire de façon si basse, si féroce, avec un tel désir de l’humilier qu’elle devint pourpre. On n’entendait plus que le souffle menu de la vieille femme et le grincement d’une branche sur la vitre.
- Comprenez-moi, dit-elle. A qui se rend-on? A qui rendrait-on son âme ? je crois qu’on se refuse, ou qu’on se donne. Mais se rendre ? “ Sa voix s’épuisait de plus en plus et s’éteignit sur ce dernier mot. “
Puis les personnages de moyenne importance, tous hauts en couleur : Fiodor, le valet russe, mystique et étheromane ( aujourd’hui, il utiliserait d’autres drogues plus modernes pour ses highs). La cuisinière bien plantée les deux pieds dans la vie terre à terre, et son dévouement pour Chantal, comme un garde-fou ; la jeune servante Francine, envoutée par Fiodor et droguée par lui, avec lui.
Et au milieu, Chantal, lumineuse, belle, simple et remplie de joie – une joie dont elle est prête à faire le sacrifice pour le salut des autres. Qui aujourd’hui comprendrait cela ? C’était il y a près de quatre vingt ans, et j’ai bien conscience que Bernanos est périmé : ces sentiments, ces mots n’ont plus cours. Qui s’intéresse encore à la suggestive approche d’une vocation de sainteté ?