La juste vengeance est-elle légitime ?

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La juste violence est-elle légitime?

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Popeye
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La juste vengeance est-elle légitime ?

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Bonjour tout le monde, et pardon pour ceux que j'oublie :P


L'inquisition, la Croisade, la guerre juste, la légitime défense ... sont autant d'applications du principe de le juste vengeance. On traite donc du seul principe, ce qui fait déjà 10 pages ! ;-)

Les entrecrochets dans les citations de S.Thomas sont des ajouts : ils glosent, pour la commodité du lecteur.

Le résumé synthétique est en fin, pour les paresseux. :P

Ajout d'une nouvelle option au sondage. | Franck
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Popeye
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La vengeance est le désir d’user ou l’action usant de moyens punitifs pour satisfaire ou réparer l’offense ou le dommage dont soi ou autrui est victime.





1/ La distinction entre violence vertueuse et vicieuse.



a/ S.Thomas, De Malo, Q. XII a.1, réponse :

« Sur cette question, il y eut autrefois une controverse parmi les philosophes, car les Stoïciens dirent que toute colère était mauvaise, mais les Péripétaticiens affirmaient qu’une certaine colère était bonne. Pour que se dégage ce qui est le plus vrai à ce sujet, il faut remarquer que, dans la colère comme dans n’importe quelle passion, nous pouvons considérer deux points de vue : l’un qui est comme formel, l’autre qui est comme matériel. Ce qui est formel dans la colère, c’est ce qui vient de l’âme appétitive, c’est-à-dire que la colère est un désir de vengeance ; ce qui est matériel, par contre, c’est ce qui regarde le mouvement corporel : la colère est la montée du sang au cœur.

« Donc, si l’on considère ce qui est formel dans la colère, elle peut se trouver à la fois dans l’appétit sensitif [irascible] et dans l’appétit intellectuel, qui est la volonté, selon laquelle quelqu’un peut vouloir se venger ; et à ce point de vue [volontaire], il est évident que la colère peut être bonne ou mauvaise. Il est évident, en effet, que lorsqu’on recherche la vengeance selon l’ordre requis par la justice, c’est un acte de vertu ; lorsque, par exemple, on recherche la vengeance pour corriger le péché, étant sauf l’ordre du droit : et cela, c’est s’irriter contre le péché ; par contre, lorsqu’on recherche la vengeance d’une manière désordonnée, c’est un péché, soit parce qu’on recherche la vengeance en dehors du droit, soit parce qu’on la recherche en visant d’avantage la suppréssion du pécheur qu’à l’abolition du péché : et celà, c’est se mettre en colère contre son frère. À ce point de vue, il n’y aurait pas eu de divergence entre Stoïciens et Pérapéticiens, car même les Stoïciens auraient accordé que parfois la volonté de vengeance est vertueuse.

« Mais toute la controverse se portait sur le second aspect, sur ce qui est matériel dans la colère, à savoir le mouvement du cœur, parce que ce genre de mouvement empêche [toujours, selon les stoïciens,] le jugement de la raison, dans lequel consiste principalement le bien de la vertu ; et c’est pourquoi, quel que soit quelque soit le motif pour lequel quelqu’un s’irrite, cela paraît être au détriment de la vertu, et il semble ainsi que toute colère soit mauvaise.

« Mais, si l’on considère la chose comme il faut, on découvrira que les Stoïciens se sont triplement trompés dans leur façon de voir :
« - D’abord … parce que la nature de l’homme est composée d’une âme et d’un corps, et d’une nature intellectuelle et sensitive, il appartient au bien de l’homme de se soumettre tout entier à la vertu, c’est-à-dire à la fois en sa partie intellectuelle, et en sa partie sensitive, et en son corps. Et c’est pourquoi il est requis pour la vertu de l’homme que l’appétit de juste vengeance se situe non seulement dans la partie rationnelle de l’âme, mais encore dans sa partie sensitive, et dans le corps lui-même, et que le corps lui-même soit mû au service de la vertu.

« - Secondement, ils n’ont pas réfléchi que la colère et les autres passions de ce type peuvent se rapporter au jugement de la raison d’une double manière : D’abord de façon antécédente et, dans ce cas, il est nécessaire que la colère et toute passion de ce type empêchent toujours le jugement de la raison, parce que l’âme ne peut juger de la vérité sinon dans une certaine tranquilité de l’esprit, aussi le Philosophe dit-il même que c’est en s’apaisant que l’âme devient instruite et prudente. D’une autre manière, la colère peut se rapporter au jugement de la raison de façon conséquente : après que la raison a jugé et établi le mode de vengeance, la passion s’élève alors pour l’exécution, et dans ce cas, la colère et les autres passions de ce type n’empêchent pas le jugement de la raison qui a déjà précédé, mais elles apportent leur secours à la promptitude de l’exécution, et sont en cela utiles à la vertu ; aussi S.Grégoire dit-il dans ses Moralia in Job (V 45) : “Il faut veiller avec le plus grand soin à ce que la colère, dont on se sert comme l’instrument de la vertu, ne domine pas l’esprit, ni ne prenne le pas sur lui comme une maîtresse, mais que, comme une servante prête à obéir, elle ne quitte en rien la raison ; car c’est alors qu’elle se dresse avec le plus de fermeté contre les vices, lorsqu’elle se met avec soumission au service de la raison.” … »

Remarques : 1/ Rien à objecter quant à l’aspect formel de la colère : la vengeance désirée ou exercée selon l’ordre requis par la justice est vertu ; d’une manière désordonnée est vice. Une nuance à apporter quant à l’aspect matériel, tel que présenté par S.Thomas, puisqu’à le suivre, toute colère antécédente au jugement de la raison serait vicieuse dès lors qu’empèchant le jugement de s’exercer sereinement. C’est oublier que Dieu a doté la nature humaine d’instincts, mouvement naturels voulus comme tels par Dieu. Si donc, voyant mon enfant maltraité par un tiers, mon instinct paternel débouche sur une violente colère, telle qu’avant tout jugement de raison je venge mon enfant du coupable, ma vindicte ne sera coupable que pour autant que dépassant la mesure en imposant une peine disproportionnée à l’agression. Mais si la mesure est respectée, qu’importe la raison, puisque l’usage de celle-ci n’est précisément requis que pour fixer la juste mesure, de sorte qu’ici, bien que s’opposant accidentellement à la raison en ne permettant pas qu’elle s’exerce, elle lui est essentiellement conforme, puisque opérant dans les limites raisonnables ; de sorte que tout mouvement antécédent ne rend pas vicieux l’acte de vengeance, encore qu’il puisse lui nuire. À moins qu’il ne faille dire que s’opposant essentiellement à la raison en faisant obstacle à son jugement, elle lui serait accidentellement conforme, en tant que conforme à la mesure qu’aurait prescrit la raison ; de sorte alors que fautive par soi, cet ajustement accidentel rendrait la faute véniel (c’est la solution thomasienne, développée à l’article 3). Tout dépend donc de ce qui est essentiel : l’usage de la raison, où la juste mesure. Dans la mesure où l’usage de la raison est pour déterminer la juste mesure, celle-ci est la fin. Est donc évident qu’à correspondre à la juste mesure, le mouvement antécédent de colère est essentiellement conforme et accidentellement contraire à la raison. Et d’autre part, y aurait-il dépassement de la juste mesure, les circonstances peuvent atténuer voire excuser, ou au contraire majorer, la faute née du défaut de mesure. 2/ Quant à l’aspect formel de la colère, désordonnée en tant que « visant d’avantage la suppression du pécheur qu’à l’abolition du péché », cela ne signifie évidemment pas que la vengeance soit mauvaise dès qu’aboutissant à la mort du coupable, mais seulement qu’elle est mauvaise quand cette mort est voulue pour elle-même et non comme moyen idoine d’abolir le péché.


b/ S.Thomas, De Malo, Q. XII a.2, réponse :

« La colère comporte un certain mouvement de l’appétit, mais elle ne comporte pas la fuite, mais la recherche : elle est, en effet, l’appétit d’une chose à obtenir… La colère comporte bien le désir d’un mal, savoir le dommage qu’elle entend infliger au prochain, mais elle ne le désire pas en tant que mal, mais en tant que bien, comme juste vengeance … Ainsi donc il faut dire pour notre propos que si la colère est le désir de la vengeance, en tant qu’elle est vraiment juste elle sera bonne et vertueuse, et on l’appelera “colère par zèle” ; si par contre c’est le désir d’une vengeance juste en apparence mais non réellement, alors la colère est un péché ; c’est cette dernière que S.Grégoire qualifie dans les Moralia in Job (V 45) de “colère venant du vice”. Or la vengeance ainsi désirée est juste en apparence, à cause de l’injustice qui a précédée, et dont la raison prescrit qu’elle doit être vengée ; elle n’est cependant pas juste à véritablement et absolument parler, parce que l’ordre requis de la justice n’y est pas observé : peut-être cherche-t-on une vengeance plus grande qu’on ne doit, ou cherche-t-on à se venger de par sa propre autorité alors que ce n’est pas permis, ou recherche-t-on une vengeance dans une fin non justifiée. Et c’est pourquoi le Philosophe dit dans l’Éthique (VII 6) que le coléreux commence bien par écouter la raison, dans la mesure où elle juge que l’injustice doit être vengée, mais que pourtant il ne l’écoute pas parfaitement, parce qu’il ne s’attache pas à suivre l’ordre de la juste vengeance prescrit par la raison ; aussi compare-t-il la colère à des serviteurs qui se hâtent d’exécuter un ordre avant de l’avoir entendu en son entier, et qui se trompent à cause de cela. »


c/ S.Thomas, De Malo, Q. XII a.3, réponse :

« Comme les actes moraux tirent leur espèce de leur objet, il faut considérer selon leurs objets s’ils sont bons ou mauvais par leur genre ; et s’ils sont mauvais, ce sont des péchés mortels ou véniels… Or il arrive que dans le genre du péché de colère on trouve le péché véniel… : d’abord en tant qu’un mouvement subit de colère auquel la raison ne consent pas est un péché véniel ; et selon l’autre manière, à cause de la légéreté du dommage... Mais lorsqu’on cherche à se venger sans respecter la justice, en causant un grave dommage, avec le consentement délibéré de la raison, une telle colère est toujours un péché mortel. »

Remarque : Il ne suffit pas que la colère soit non voulue pour être vénielle. Car si de soi non voulue, elle produisait un grave et injuste dommage à un tiers, cette circonstance rendrait le péché mortel. Les deux conditions envisagées par S.Thomas sont donc cumulatives. Et quant à la première, qu’on se reporte à la première des remarques précédentes.


d/ S.Thomas, De Malo, Q. XII a.4, réponse :

« Le péché de colère s’accorde avec trois péchés en son objet : l’objet de la colère est en effet, comme on l’a dit, d’infliger un mal sous la raison d’un certain bien. Donc, en ce qui concerne le mal, elle s’accorde avec la haine qui désire le mal, et avec l’envie qui s’attriste de son bien ; par contre, en ce qui concerne le bien désiré, elle s’accorde avec la concupiscence, qui est aussi un désir désordonné du bien. Mais à parler proprement, la colère est moins grave que ces trois vices. Car si la haine cherche le mal du prochain sous la raison de mal, l’envie s’oppose au bien du prochain sous la raison de bien, alors que la colère ne cherche pas le mal du prochain ni ne convoite son bien… Semblablement, le péché de concupiscence vient de ce qu’on recherche un bien délectable pour les sens, alors que la colère [peccamineuse] vise de façon désordonnée un bien qui est apparemment juste, c’est-à-dire selon la raison [même la colère antécédente vise un bien raisonnable, la justice, la vengeance visant non à la délectation d’un bien sensible mais à la satisfaction d’une offense ou d’un dommage, donc à agir conformément à la justice, du moins en apparence] ; c’est pourquoi, comme le bien de la raison est meilleur que celui du sens, le mouvement de colère est plus voisin de la vertu que le mouvement de concupiscence, et donc, absolument [abstraction faite des circonstances], c’est un péché moindre. Aussi le Philosophe dit-il que celui qui ne maîtrise pas la concupiscence est plus vil que celui qui ne maitrise pas la colère. Ce rapport s’observe, il est vrai, selon le genre même des péchés, car rien n’empêche qu’en certaines circonstances la colère soit plus grave que les autres. »

Remarques : 1/ « De même que tout être se trouve en consonance ou harmonie naturelle avec ce qui lui convient -ce qui est l’amour naturel-, de même, à l’égard de ce qui s’oppose à lui et le détruit, tout être manifeste une dissonance naturelle, qui est haine naturelle. Ainsi donc, dans l’appétit animal ou dans l’appétit intellectuel, l’amour est une espèce de consonance de l’appétit avec ce qui est saisi comme lui convenant ; la haine, au contraire, est une sorte de dissonance à l’égard de ce qui est perçu comme opposant et nuisible. Or tout ce qui convient, en tant que tel, a raison de bien ; pareillement, tout ce qui s’oppose, en tant que tel, à raison de mal. Par conséquent, de même que le bien est l’objet de l’amour, ainsi le mal est l’objet de la haine. » (Ia IIæ Q.29 a.1). « L'amour, avons nous dit à l'article précédent, consiste en une certaine convenance de l'aimant à l'aimé, et la haine en une sorte d'opposition ou de dissonance. Or, en toutes choses, il faut considérer ce qui s'accorde avant de considérer ce qui oppose ; car si une chose s'oppose à une autre, c'est parce qu'elle est de nature à détruire ou empêcher ce qui s'accorde. Il s'en suit nécessairement que l'amour précède la haine et que rien ne peut être objet de haine sinon parce qu'il est contraire au bien que l'on aime. C'est ainsi que toute haine est causée par l'amour ». (Ia IIæ Q.29 a.2). « L'amour et la haine sont contraires quant ils portent sur le même objet. Mais quant ils portent sur des objets contraires, ils ne sont plus contraires, ils sont corrélatifs et s'engendrent l'un l'autre : aimer une chose et haïr son contraire relèvent d'un même principe. Ainsi l'amour d'une chose cause la haine de son contraire. » (Ia IIæ Q.29 a.2 sol.2). Par suite, la haine est un péché en tant qu’elle veut du mal non à un mal, mais à un bien, par exemple un être de nature, bon en tant qu’il est. Mais vouloir le mal au mal affectant cet être de nature, c’est vouloir le bien de cet être. Et c’est pourquoi une telle haine, loin de s’opposer à la charité, en découle. 2/ Quant à la justice vindicative, juste vengeance poursuivant un bien, savoir la satisfaction de l’ordre juste bafoué par le coupable, elle veut directement le mal de peine frappant le coupable, comme moyen de satisfaire à la justice. D’où il conste que le mal de peine n’est pas de soi un mal de faute (un péché), puisque moyen légitime là où une fin bonne ne justifie jamais d’un moyen mauvais. Un tel mal de peine n’est qu’accidentellement peccamineux, en tant que la peine est disproportionnée, par excès ou par défaut. 3/ Par ailleurs, si la colère désordonnée s’assimile à la haine en voulant d’avantage le mal du pécheur que celui du péché, la juste colère peut, voulant principalement l’extinction du péché (fin), vouloir accessoirement la mise à mort du pécheur (moyen), pour autant que cette peine soit proportionnée à son péché, et qu’elle soit de facto le seul moyen possible de l’empécher de nuire. Dans ce cas, il n’y a pas à conclure qu’un moyen mauvais serait voulu pour une fin bonne, le moyen directement voulu (mise à mort du pécheur) n’étant pas mauvais de son genre, l’homicide n’étant peccamineux qu’en tant qu’il frappe un innocent. Mais la mise à mort du coupable sera mauvaise à raison des circonstances si la peine est disproportionnée à la culpabilité, ou si un autre chatiment pourrait être substitué sans préjudice pour le corps social. Dans cette dernière hypothèse, la vengeance sera injuste, mauvaise, homicide, appelant à son tour un châtiment proportionné au méfait.
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Popeye
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2/ La vengeance, acte de justice :


S.Thomas, Somme de Théologie, IIa IIae, Q. 108.


a/ Article 1 : La vengeance est-elle licite ?

Sed contra : « On ne doit attendre de Dieu rien que de bon et de licite. Mais on doit attendre de lui la vengeance sur nos ennemis, car il est dit en Luc (1 8, 7): “Et Dieu ne vengerait pas ses élus qui crient vers lui jour et nuit ?”, ce qui revient à dire : “Au contraire, il le fera.” Donc la vengeance n'est pas par elle-même mauvaise et illicite.

Réponse : « La vengeance se réalise par un mal de peine infligé au pécheur. Il faut donc considérer l'intention de celui qui l'exerce. Car si son intention se porte principalement sur le mal de celui dont il se venge, et s'attarde sur ce mal, c'est absolument illicite, parce que se réjouir du mal d'autrui relève de la haine, opposée à la charité dont nous devons chérir tous les hommes. Et ce n'est pas une excuse que de vouloir du mal à celui qui nous en a causé injustement, de même qu'on n'est pas excusé de haïr ceux qui nous haïssent. Un homme ne doit jamais pécher contre un autre sous prétexte que celui-ci a commencé de pécher contre lui, car c'est là se laisser vaincre par le mal, ce que l'Apôtre nous interdit (Rm 12, 21): « Ne te laisse pas vaincre par le mal, mais triomphe du mal en faisant le bien. » Mais si l'intention, dans la vengeance, se porte principalement sur un bien que doit procurer le châtiment du pécheur, par exemple son amendement, ou du moins sa répression, le repos des autres, le maintien de la justice et l'honneur de Dieu, la vengeance peut être licite, en observant les autres circonstances requises. » Remarque : Il n’y a pas à s’étonner de la place de l’intention (fin), qui rend la vengeance bonne ou mauvaise : la moralité d’un acte se prend : de son objet, de ses circonstances, de sa fin. Infliger un mal de peine est de soi indifférent, et devient mauvais si l’intention est mauvaise (haine), ou si les circonstances l’impliquent (disproportion…) ; bon en le cas contraire.

Objection 1 : « Il semble que non, car on pèche en usurpant ce qui appartient à Dieu. Or la vengeance lui apprtient, car il est dit dans le Deutéronome (XXXII 35) : “À moi la vengeance et la rétribution.” Donc toute vengeance est illicite. » Solution 1 : « Celui qui, selon sa condition et son rang, exerce la vengeance contre les méchants, n'usurpe pas ce que Dieu s'est réservé, mais use d'un pouvoir que Dieu lui a concédé, comme il est dit du prince, dans l'épître aux Romains (I 3-4), “qu’il est le ministre de Dieu pour tirer vengeance de celui qui fait le mal.” Mais exercer la vengeance en dehors de l'ordre établi par Dieu serait usurpation sur ses droits, et donc péché. »

Objection 2 : « Ce dont on tire vengeance n'est pas tolérable. Or on doit tolérer les méchants. Car sur la parole du Cantique (II 2): “Comme un lis parmi les épines”, la Glose commente : “Il n'est pas bon, celui qui ne peut tolérer les méchants”. Donc on ne doit pas tirer vengeance des méchants. » Solution 2 : « Les bons tolèrent les méchants en ce sens qu'ils supportent patiemment les offenses qui les atteignent personnellement, autant qu'il le faut ; mais cela ne signifie pas qu'ils doivent agir de même pour celles qui sont faites à Dieu ou au prochain. “La patience à supporter les offenses qui s'adressent à nous, dit S. Chrysostome, c'est de la vertu ; mais rester insensible à celles qui s'adressent à Dieu, c'est le comble de l’impiété.” »

Objection 3 : « La vengeance s'accomplit par des châtiments, qui inspirent la crainte servile. Mais, dit S. Augustin “la loi nouvelle n'est pas une loi de crainte, mais d'amour.” Donc, au moins sous la nouvelle alliance, on ne doit exercer aucune vengeance. Solution 3 : « La loi évangélique est une loi d'amour. C'est pourquoi ceux qui font le bien par amour, les seuls d'ailleurs qui appartiennent vraiment à l’Évangile, ne doivent pas être terrorisés par des menaces qu'il faut réserver à ceux que l'amour ne pousse pas à bien agir. Ceux-ci ont beau être comptés parmi les fidèles, ils n'en sont pas par le mérite. »

Objection 4 : « On dit qu'un homme se venge quand il punit les offenses qu'il a subies. Mais le juge lui-même n'a pas le droit de punir ceux qui pèchent contre lui. S. Jean Chrysostome dit en effet : “Apprenons par l'exemple du Christ à supporter avec magnanimité les offenses qui nous sont faites. Mais celles qui atteignent Dieu, nous ne devons pas même les entendre.” » Solution 4 : « Il peut arriver que l'offense faite à une personne rejaillisse sur Dieu et l'Église; cette personne doit alors venger l'injure qui lui est faite. C'est ainsi qu’Élie fit descendre le feu du ciel sur ceux qui venaient l'arrêter (2 R II 9 s.), qu'Élisée maudit les enfants qui se moquaient de lui (2 R II 23), et que le pape Silvestre excommunia ceux qui l'avaient condamné à l'exil. Mais dans la mesure où l'offense est purement personnelle, il faut la supporter avec patience, à moins d'avoir des raisons d'agir différemment. Car ces préceptes de patience doivent s'entendre en ce sens qu'il faut avoir l'âme prête à les observer quand les circonstances l'exigent, comme l'explique S. Augustin. »

Objection 5 : « Le péché de la multitude est plus nuisible que le péché d'un seul. Or on lit dans l'Ecclésiastique (26, 5): « Trois choses me font peur: une calomnie qui court la ville, une émeute populaire, une fausse accusation. » Or on ne doit pas tirer vengeance du péché de la multitude, car sur Matthieu (13, 29.30): « Laissez-les pousser ensemble, pour ne pas arracher le froment », la Glose explique: « Il ne faut retrancher de la communauté ni la multitude ni le prince. » Donc aucune autre vengeance n'est licite. Solution 5 : « Quand la multitude tout entière a péché, la vengeance doit s'exercer, soit sur la totalité, comme il advint à l'armée de Pharaon engloutie dans la mer Rouge (Ex XIV 22), et de tous les habitants de Sodome, soit sur une partie notable, ainsi que fut punie l'adoration du veau d'or (Ex XXXII 27). - D'autres fois, lorsqu'on peut espérer qu'un grand nombre viendront à résipiscence, la vengeance tombera sur quelques-uns des principaux coupables dont le châtiment effraiera les autres, comme nous le lisons dans les Nombres (XXV 4) où Dieu ordonne de pendre les chefs pour le péché de la foule. Si le péché n'a pas été commis par tous et s'il est possible de connaître les coupables, c'est sur eux que tombera la vengeance, à moins que cette rigueur ne risque de scandaliser les autres ; car alors, mieux vaudrait renoncer à punir et accorder un pardon général. Il en va de même pour le prince : il faut fermer les yeux si le châtiment de sa faute doit causer du trouble parmi le peuple ; à moins que cette faute elle-même n'ait des effets spirituels ou temporels pires encore que le scandale à redresser. » Remarque : Le tempérament à trait au volontaire indirect. Un acte moralement bon mais entrainant indirectement un effet peccamineux ne peut être posé que pour autant qu’il n’y ait pas obligation positive ou négative d’empécher l’effet mauvais. Ainsi, si l’effet peccamineux indirectement voulu est disproportionné à l’effet bon directement voulu, il y a obligation de s’abstenir de l’acte causant ces deux effets, pour éviter de scandaliser autrui en l’incitant à pécher, à moins que cela « n'ait des effets spirituels ou temporels pires encore que le scandale à redresser. »


b/ Article 2 : La vengeance est-elle une vertu spéciale ?

Réponse : « Selon Aristote la nature nous donne des aptitudes pour la vertu qui reçoivent leur complément de l'habitude ou de toute autre cause. Les vertus viennent donc nous parfaire et nous permettre de suivre, d'une manière convenable, les penchants innés qui sont de droit naturel. À tout instinct nettement défini correspond donc une vertu spéciale. Or, nous sommes naturellement portés à repousser les choses nuisibles; c'est pour cela que les animaux sont doués de l'appétit irascible, distinct de l'appétit concupiscible. L'homme suit ce penchant en repoussant les offenses pour ne pas en être atteint, ou en les punissant s'il en a été atteint déjà, non pas dans l'intention de nuire, mais pour éviter d'en être victime. Cette manière d'agir constitue la vengeance qui, dit Cicéron, “repousse et punit la violence, l'injustice et tout ce qui peut nuire.” Elle est donc bien une vertu spéciale. »

Objection 1 : « Il apparaît que non, car de même qu'on récompense les bons d'avoir bien agi, on punit les mauvais pour leurs mauvaises actions. Mais la rétribution des bons ne relève pas d'une vertu spéciale, car elle est un acte de la justice commutative. Donc, au même titre, la vengeance ne doit pas être considérée comme une vertu spéciale. » Solution 1 : « Le paiement d'une dette légale appartient à la justice commutative; celui d'une dette morale, en réponse à un bienfait personnel, appartient à la reconnaissance. De même, le châtiment des fautes, quand il est infligé par le pouvoir social, est un acte de justice commutative; quand il est le fait d'une personne privée qui se protège contre l'offense, c'est un acte de la vertu de vengeance. » Remarque : S.Thomas parle indifférement de vertu de vengeance pour signifier la juste vengeance, privée ou publique. Mais publique, il la classe comme partie de la vertu de justice commutative ; privée, comme vertu annexe à la vertu de justice.

Objection 2 : Il n'y a pas lieu d'ordonner une vertu spéciale à un acte auquel l'homme est suffisamment disposé par d'autres vertus. Or pour venger le mal, l'homme est suffisamment disposé par les vertus de force et de zèle. Solution 2 : « La vertu de force est l'auxiliaire de la vengeance en dominant la crainte du danger à braver. Le zèle, à entendre par là un amour brûlant, est la racine première de la vengeance ; on venge les injures faites à Dieu et au prochain, parce que la charité les considère comme nôtres. Or, tout acte de vertu a pour racine la charité, dit S. Grégoire: “La bonne œuvre est un rameau sans verdure, si elle n'a pas la charité pour racine.” » Remarque : N’y a-t-il pas contradiction entre cette solution et la solution 2 de l’article précédent ? Si la charité pour le prochain considère comme nôtres les offenses qui l’assaillent, en quoi la vertu vengeance s’opposerait-elle à ce qu’on se venge des offenses et dommages qui nous frappent personnellement ? En rien, d’où la pleine validité de la légitime défense de soi. Pourquoi alors s’en abstenir par vertu de patience ? Parce que le Christ est mort pour nos péchés, et que nous avons chacun individuellement à expier pour nos fautes ou celles d’autrui, conformément au mot de l’Apôtre : « qui maintenant me réjouis dans mes souffrances pour vous, et accomplis dans ma chair ce qui manque aux souffrances du Christ, pour son corps qui est l’Église. » (Col. I 24). Mais précisément parce que ceci ne peut aller contre la loi naturelle [car de même que la lumière de la foi ne peut contredire la lumière de la raison, de même la loi divine positive ne peut contredire la loi divine naturelle], s’en suit que le refus de se venger d’une offense ou d’un dommage personnel ne peut pas être un commandement, mais seulement un conseil évangélique, lequel ne s’oppose d’ailleurs pas à l’exercice de la juste vengeance de Dieu ou du prochain. Pour une explication plus globale, voyez le résumé.

Objection 3 : À toute vertu spéciale s'oppose un vice spécial. Mais on ne voit pas de vice qui s'oppose à la vengeance. Solution 3 : « À la vengeance s'opposent deux vices. L'un par excès, qui est la cruauté ou sévérité, qui dépasse la mesure dans les châtiments. L'autre par défaut consiste à punir trop mollement, selon les Proverbes (XIII 24) : “Celui qui ménage la baguette hait son fils.” La vertu de vengeance consiste en ce que, compte tenu de toutes les circonstances, on garde une juste mesure en exerçant la vengeance. »


c/ Article 3 : Comment exercer la vengeance ?

Réponse : « La vengeance est licite et vertueuse dans la mesure où elle tend à réprimer le mal. Or certains, qui n'ont pas l'amour de la vertu, sont retenus de pécher par la crainte de perdre des biens qu'ils préfèrent à ceux qu'ils obtiennent par le péché ; autrement la crainte ne réprimerait pas le péché. C'est pourquoi la vengeance sur le péché doit s'exercer par la suppression de tout ce que l'on aime davantage. Or ce sont la vie, l'intégrité corporelle, la liberté et les biens extérieurs : richesse, patrie, réputation. A ce sujet S. Augustin cite Cicéron: « Il y a dans les lois huit catégories de châtiments : la mort qui enlève la vie ; les fouets et le talion (qui fait perdre “oeil pour oeil”), qui enlèvent l'intégrité corporelle ; l'esclavage et la captivité, qui enlèvent la liberté; l'exil, qui éloigne de la patrie; la confiscation, qui enlève les richesses ; le déshonneur, qui fait perdre la réputation. »

Solution 1 : « Le Seigneur défend d'arracher l'ivraie quand on risque “d'arracher aussi le froment”. Mais il est parfois possible de supprimer les méchants par la mort, non seulement sans danger, mais avec grande utilité pour les bons. En pareil cas, on peut infliger la peine de mort.

Solution 2 : « Tous ceux qui pèchent mortellement paraissent mériter le même châtiment. Donc, si quelques-uns de ceux qui pèchent mortellement sont punis de mort, il semble que la mort doit les punir tous. Ce qui est évidemment faux. »

Solution 3 : « Quand la faute est rendue publique, mais que la peine l'est aussi, peine de mort ou autre châtiment dont les hommes ont horreur, leur volonté est par là même détournée de la faute ; parce que la punition les effraie plus encore que la faute ne les attire. »  


d/ Article 4 : Envers qui doit-on exercer la vengeance ?

Réponse : « On peut considérer la peine de deux points de vue. D'abord selon sa racine de peine, et à ce titre la peine n'est due qu'au péché, parce que la peine rétablit l'égalité de la justice, en tant que celui qui par le péché a suivi indûment sa volonté, souffre quelque chose de contraire à celle-ci. Aussi, puisque tout péché est volontaire, même le péché originel, comme nous l'avons établi antérieurement, il s'ensuit que personne n'est puni de cette façon sinon pour un acte volontaire.
Mais on peut considérer la peine autrement: comme un remède destiné non seulement à guérir le péché passé, mais aussi à prévenir le péché futur et à exciter au bien. De ce point de vue, on est parfois puni sans avoir commis de faute, mais non pas sans motif.
Il faut remarquer cependant que jamais un remède n'enlève un bien plus grand pour promouvoir un bien moindre ; c'est ainsi que la médecine ne crève pas l'oeil pour guérir le talon. Cependant elle sacrifie parfois ce qui a moins de valeur pour venir en aide à ce qui en a davantage. Or les biens spirituels sont les plus grands, et les biens temporels les moindres. Aussi, quand un innocent est puni dans ses biens temporels, ce sont pour la plupart des peines de la vie présente infligées par Dieu pour l'humilier ou l'éprouver; mais personne n'est puni dans ses biens spirituels s'il n'a commis une faute personnelle, ni ici-bas ni dans l'au-delà, parce que les peines n'y sont plus des remèdes mais la conséquence de la damnation spirituelle. »

Solution 1 : « Un homme n'est jamais puni d'une peine spirituelle pour le péché d'un autre, parce que la peine spirituelle atteint l'âme, selon laquelle chacun est libre. Mais parfois on est puni d'une peine temporelle pour le péché d'un autre pour trois motifs.
Parce qu'un homme, sur le plan temporel, est la propriété d'un autre, et la punition de celui-ci l'atteint lui-même; c'est ainsi que par leur corps les enfants appartiennent à leur père et les esclaves à leurs maîtres.
En tant que le péché de l'un se transmet à l'autre, soit par imitation : ainsi les enfants imitent les péchés de leurs parents, et les esclaves ceux de leurs maîtres pour pécher plus hardiment ; soit par mode de mérite : ainsi les péchés des sujets leur méritent un chef pécheur, selon cette parole de Job (XXXIV 30 Vg) : « Il fait régner l'hypocrite à cause des péchés du peuple. » C'est ainsi que le peuple d'Israël fut puni à cause du recensement opéré par David (2 S XXIV) ; soit par une certaine connivence ou lâcheté : parfois les bons partagent la punition temporelle des méchants parce qu'ils n'ont pas condamné leurs péchés, dit S. Augustin.
3° Pour insister sur l'unité de la société humaine, en vertu de laquelle chacun doit veiller à ce que les autres ne pèchent pas ; et aussi pour faire détester le péché, puisque la peine due à l'un rejaillit sur tous, comme ne faisant qu'un seul corps, selon S. Augustin parlant du péché d'Akan (Quæst. in Heptat.). »
Quant à la parole du Seigneur: « je punis les péchés des parents sur les enfants jusqu'à la troisième et quatrième génération », elle vient de la miséricorde plutôt que de la sévérité, puisque Dieu diffère la vengeance pour permettre aux descendants de se corriger ; mais si la perversité augmente, il devient nécessaire de punir. »

Solution 3 : « Les tout-petits partagent la punition temporelle due à leurs parents non seulement parce qu'ils sont la chose de leurs parents, et que leurs parents sont punis en eux, mais aussi parce que cela est à leur avantage, car s'ils survivaient ils pourraient imiter la malice de leurs parents et mériter ainsi de plus graves châtiments. Sur les bêtes et toutes les autres créatures sans raison, la vengeance s'exerce pour punir leurs propriétaires, et pour inspirer l'horreur du péché. »

Remarque : Les solutions 1 et 3 donnent à comprendre l’Holocauste.
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3/ La juste vengeance et les Béatitudes :


a/ S.Thomas, Commentaire de l’Évangile selon S.Matthieu.

« Le Seigneur dit donc : VOUS AVEZ ENTENDU QU’IL A ÉTÉ DIT. Il ne dit pas à qui, pour indiquer que ceux-là avaient le cœur dur : ŒIL POUR ŒIL, DENT POUR DENT, en quoi la loi du talion avait été établie pour le tort subi, comme dit Augustin, Ex 21, 24 et Dt 19, 21.

Question : Pourquoi Moïse a-t-il concédé la loi du talion ?

Réponse : Moïse les a vus se lancer sans réfléchir dans des injures et des vengeances, et c’est pourquoi, comme il ne pouvait les ramener autrement, il voulut tempérer la vengeance pour éviter qu’ils n’exercent des vengeances démesurées par rapport aux torts subis, et pour qu’ils rendent, dans la plupart des cas, le talion, c’est-à-dire une vengeance équivalente au tort subi. Il y a aussi une glose d’Augustin sur ce sujet : « La loi constitue la mesure de la vengeance. »

Objection : Lv 19, 18 : “Ne cherche pas la vengeance, ne te souviens pas de l’injure de tes concitoyens.” 

Réponse : La loi du talion était dans un commandement adressé au juge, pour qu’il l’exerce avec la passion de la justice, et non avec la passion de la vengeance, et pour empêcher les méchants d’agir. C’est ainsi qu’Augustin l’entend. Mais, comme il était permis de faire un tort égal, les Juifs croyaient qu’on pouvait se venger [de manière disproportionnée, donc injustement], et c’est pourquoi la vengeance [injuste] est interdite dans le Lévitique. Encore Augustin, au même endroit : « C’est la justice des injustes, car une vengeance établie par la loi n’est pas injuste. » Donc la vengeance était licite. Réponse : la vengeance était permise au juge lui-même par amour de la justice, non par amour de la vengeance [démesurée]. La Glose se comprend donc ainsi : la juste vengeance des injustes, c’est-à-dire de ceux qui exigent injustement une vengeance [qui cesse lors d’être juste]. » « MAIS MOI, comme s’il disait : Cette concession leur a été faite. MAIS MOI JE VOUS DIS, c’est-à-dire je vous exhorte en disant de NE PAS RÉSISTER AU MÉCHANT (ou AU MAL), c’est-à-dire ne repoussez pas l’injustice reçue en vous vengeant ou en ayant l’intention de vous venger. Quand il dit : AU MAL, il entend le mal temporel, ou la souffrance, comme disent Augustin et Jérôme, et non pas le mal de la faute [le péché], auquel il faut résister jusqu’à la mort. Chrysostome [écrit] : “Il prescrit cela, non pour que nous nous arrachions mutuellement les yeux, mais plutôt pour que nous protégions les innocents, ou que nous contenions nos mains, et ainsi il a freiné l’élan d’injure par une telle menace.” Encore le même : “La colère n’est pas réprimée par la colère.” » Au sujet du châtiment du méchant, il faut comprendre qu’il est triple, comme dit Augustin : le supplice corporel, la confiscation des biens, les travaux forcés.

Question : NE PAS RÉSISTER AU MAL, est-ce un commandement ou un conseil  ?

Réponse : Le dommage qu’il appelle ici MAL est ou particulier et privé, ou public. S’il est public, alors il doit être repoussé sur ordre du prince, Rm XIII 4 : “Il est le serviteur de Dieu, pour faire justice et châtier celui qui fait le mal.” Augustin [écrit] : “Le courage qui défend la patrie contre les barbares, ou défend les faibles à la maison, ou les compagnons contre les voleurs, est la pleine justice. Et ainsi c’est un commandement pour les sujets, et pas seulement pour les princes.” Ou bien le dommage peut être particulier, et alors il peut être repoussé de trois façons. Premièrement, en l’empêchant, comme Paul qui empêcha à l’aide de soldats les injures des Juifs. Deuxièmement, en donnant des arguments, comme le Seigneur a fait à celui qui lui donnait une gifle, Jn XXII 23, et de cette façon c’est permis à tous, parfaits et imparfaits. Troisièmement, ou bien on le repousse en cas de nécessité urgente, par exemple, quand une blessure ne peut être évitée ni par la fuite ni par autre parade, et alors, on le repousse soit sans armes, et de cette façon c’est permis aux clercs comme aux laïcs, soit avec armes, et ainsi ce n’est pas permis aux clercs, même si pour les laïcs cela est occasionnellememnt permis par «dommage manifeste avec protection contrôlée irréprochable», comme dit la loi. Et ainsi, c’est un commandement pour les clercs, un conseil pour les laïcs. Ou bien on le repousse avec esprit de vengeance [injuste], ou désir de revanche, et ainsi c’est interdit à tout le monde, et c’est un commandement. »


b/ S.Thomas, Chaine d’or.

« LA GLOSE. Après avoir interdit toute injustice contre le prochain, toute irrévérence envers Dieu, le Seigneur nous enseigne comment un chrétien doit se conduire à l’égard de ceux qui lui font quelque injure “Vous avez appris ce qui a été dit : ‘œil pour œil, dent pour dent’ (Ex 21, 24; Lv 24, 20; Dt 19, 21). » — S. AUG. (contre Fauste, 19, 25). “Ce commandement a été donné pour éteindre le feu de ces haines violentes qui éclataient entre des ennemis acharnés les uns contre les autres, et pour mettre un frein à des colères sans mesure. Car quel est celui qui se contente d’une vengeance égale seulement à l’injure qu’il a reçue ? Ne voyons-nous pas au contraire des hommes légèrement offensés tramer le meurtre, avoir soif du sang et trouver à peine de quoi l’assouvir dans les maux dont ils accablent leurs ennemis ? C’est à cette vengeance aussi excessive qu’elle est injuste que la loi a posé de justes bornes en créant la peine du talion, qui mesure rigoureusement le châtiment à l’offense. Le but de cette loi n’est pas de dominer une nouvelle force à la fureur, mais de la contenir et de la réprimer ; ce n’est pas de rallumer une flamme assoupie, mais de circonscrire celle qui brûlait déjà. En effet, la vengeance, réglée ici par la justice, ne dépasse pas les droits que l’injure donne à celui qui en est offensé. Il peut céder ce qui lui est dû, et c’est bonté de sa part ; mais il peut le demander sans injustice. Or, comme il y a péché à poursuivre une vengeance sans mesure tandis qu’il n’y en a aucun à ne vouloir qu’une vengeance modérée, il est évident que celui qui refuse toute vengeance est le moins exposé à pécher, et c’est pourquoi Notre-Seigneur ajoute : ‘Et moi, je vous dis de ne pas résister au mal.’ Je pourrais traduire ainsi ces paroles ‘Il a été dit aux anciens: Vous ne vous vengerez pas injustement ; pour moi, je vous dis : Ne vous vengez pas (ce qui est vraiment accomplir la loi)’, si ces paroles paraissaient être dans la pensée du Christ un complément de la loi. Mais il est plus naturel de penser qu’il n’a eu d’autre but que celui même que se proposait la loi de Moïse, c’est-à-dire qu’il recommande de ne se venger en aucune manière, afin d’être plus assuré d’observer ce précepte et de ne pas dépasser les bornes d’une légitime vengeance.” — S. CHRYS. (sur S. Matth.) “Sans ce nouveau commandement, celui de la loi de Moïse ne peut se soutenir, car si nous usons de cette concession de la loi pour rendre à tous le mal pour le mal, nous deviendrons tous mauvais, parce que ceux qui nous persécutent sont malheureusement très nombreux ; tandis que si, d’après le précepte du Christ, on ne résiste pas au mal, les bons restent bons, quand bien même ils ne pourraient adoucir les méchants.” — S. JÉR. “Le Seigneur, en nous ôtant le droit de nous venger, tranche donc jusqu’à la racine du péché; dans la loi, la faute est corrigée; ici, les commencements mêmes du péché sont détruits.” »
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4/ En résumé :

1/ La loi du talion fut donnée aux israélites pour tempérer leurs désirs démesurés de vengeance ; elle ne fut pas concédée aux individus mais seulement aux juges, et pour autant que le talion s’exerça dans les limites de la justice, c’est-à-dire des règles morales qui déterminent la juste vengeance [fin et circonstances].

2/ La juste vengeance publique ressort du pouvoir de juridiction, et un particulier n’a pas, sauf circonstances très particulières (ex : tyranicide), à agir sans ordre de l’autorité constituée. La juste vengeance privée de soi ou d’autrui est permise pour les laïcs ; pour les clercs, S.Thomas est tributaire des canons de son temps, qui iront en s’assouplissant.

3/ De sorte que ce que signifie la Béatitude, c’est de ne pas se venger injustement du méchant en cherchant d’avantage à punir le pécheur que le péché, où en voulant punir le péché par une peine disproportionnée. EN AUCUN CAS LE SEIGNEUR N’ENSEIGNE À VIOLER LA LOI NATURELLE, QUI REQUIERT QUE JUSTICE SOIT RENDUE. MAIS IL NOUS INCITE À LA MISÉRICORDE, ET NOUS DONNE NON LE COMMANDEMENT MAIS LE CONSEIL ÉVANGÉLIQUE DE NE PAS NOUS VENGER JUSTEMENT, SAUF À CE QUE LA JUSTICE L’EXIGE. Ainsi, lors de sa Passion, Notre Seigneur Jésus Christ ne s’est pas vengé de ses ennemis, parce qu’il avait à satisfaire par sa Passion aux péchés du monde entier. Mais c’est pourtant par lui que Dieu rétribuera tout homme au Jour du Jugement.

4/ Quant à nous, SI LA JUSTE VENGEANCE PRIVÉE NOUS DEMEURE PERMISE, IL NOUS EST CONSEILLÉ DE NOUS EN ABSTENIR, SOIT POUR PARTICIPER À LA PASSION DU CHRIST, conformément à l’enseignement paulinien (Col I 24) ; SOIT POUR NOUS SOUVENIR QUE NOUS SOMMES TOUS COUPABLES ET AVONS TOUS BESOIN DE LA MISÉRICORDE (Mt XVIII 23-35) ; SOIT QU’IL NOUS DEMANDE DE NOUS ABSTENIR DE NOUS VENGER PAR CRAINTE QUE NOUS EN VENIONS À DÉPASSER LES BORNES.

5/ QUANT À L’EXERCICE DU PARDON (MT XVIII 21-22), IL SUPPOSE À TOUT LE MOINS QUE LE CHÂTIMENT DU COUPABLE NE SOIT PAS REQUIS, À RAISON DES CIRCONSTANCES. S.Thomas écrit : « La correction du fautif est un remède que l’on doit employer contre le péché du prochain. Or un péché peut être envisagé sous deux aspects : comme un acte nuisible à celui qui le commet ; et comme un préjudice porté aux autres, qu’il lèse ou scandalise, et même au bien commun dont le bon ordre s’en trouve troublé. Il y a, en conséquence, deux sortes de corrections du fautif. La première remédie au péché en tant qu’il est un mal pour le pécheur, et c’est précisément la correction fraternelle, qui a pour but d’améliorer le fautif. Or, enlever un mal à quelqu’un est un acte de même valeur que lui procurer un bien. Et cela est un acte de la charité, qui nous pousse à vouloir et à faire du bien à notre ami. C’en est donc un aussi de corriger son frère, car par là nous lui ôtons son mal, c’est-a-dire son péché. Et cette délivrance importe plus à la charité que la délivrance d’un dommage extérieur ou même d’un préjudice corporel, dans la mesure même où le bien opposé, celui de la vertu, a plus d’affinité avec la charité que le bien du corps ou les biens extérieurs. C’est ainsi que la correction fraternelle est un acte de la charité, plus que le soin des malades ou le soulagement des pauvres. La seconde espèce de correction remédie au péché en tant qu’il porte préjudice aux autres, et surtout au bien commun. Une telle correction est un acte de justice, qui a pour objet de régler équitablement les rapports entre les hommes. » (IIa IIæ Q.33 a.1). La correction du fautif, en tant qu’acte de charité, ne peut évidemment pas être empéchée au nom du pardon. Le pardon ne peut faire obstacle à la correction fraternelle qu’en tant qu’elle est un acte de justice, pour autant seulement que les circonstances n’obligent pas à punir : « Aristote remarque que quand des amis tombent dans le péché , il ne faut pas leur retirer les bienfaits de l’amitié, aussi longtemps qu’on peut espérer leur guérison. Il faut les aider à recouvrer la vertu, plus qu’on ne les aiderait à recouvrer une somme d’argent qu’ils auraient perdue ; d’autant plus que la vertu a plus d’affinité avec l’amitié que n’en a l’argent. Mais lorsqu’ils tombent dans une extrême malice et deviennent inguérissables, alors il n’y a plus à les traiter familièrement comme des amis. C’est pourquoi de tels pécheurs, dont on s’attend qu’ils nuisent aux autres plutôt que de s’amender, la loi divine comme la loi humaine prescrivent leur mort. Cependant, ce châtiment, le juge ne le porte point par haine, mais par l’amour de charité, qui fait passer le bien commun avant la vie d’une personne. Et pourtant, la mort infligée par le juge sert au pécheur, s’il se convertit à l’expiation de sa faute ; et s’il ne se convertit pas, elle met un terme à sa faute, en lui ôtant la possibilité de pécher d’avantage. » (IIa IIæ Q.25 a.6 sol.2). En effet, « La patience déraisonnable sème les vices, nourrit la négligence et invite au mal non seulement les mauvais, mais même les bons. » (S. Jean Chrysostome, Hom XI in Mt.). De surcroit, « La patience à supporter les offenses qui s'adressent à nous, c'est de la vertu ; mais rester insensible à celles qui s'adressent à Dieu, c'est le comble de l’impiété. » (S. Jean Chrysostome, Hom V in Mt.). On doit encore noter que la juste vengeance publique devra être restrictive dans l’application des règles de mansuétude et de miséricorde, la justice publique visant au premier chef le bien commun.
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Juste vengeance ou juste condamnation ?

Message non lu par jean_droit »

J'avoue que le mot "vengeance" ne me plait guère.
Je ne suis pas sûr qu'il faille agir par vengeance.
Par contre il me semble normal que soit condamné celui qui a fauté et que le niveau de la condamnation soit proportionnel à l'acte reproché.
Ceci est, aussi, vrai pour le péché.
Je m'oppose tout à fait à cette tendance moderne déresponsabilisante du "bon Dieu" qui pardonne tout.
Cela s'appelle le "jugement derrnier" à propos duquel il n'a pas été dit que nous irons tous, confortablement, auprès du Père !
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Re: Juste vengeance ou juste condamnation ?

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jean_droit a écrit :J'avoue que le mot "vengeance" ne me plait guère.

"Ils marcheront contre Madiân pour exercer la vengeance du Seigneur sur Madiân" Nb XXXI 3
"A moi la vengeance et la rétribution" Dt XXXII 35
"le Seigneur a tiré vengeance" Jg XI 36
"C'est pour le Seigneur un jour de vengeance" Is XXXIV 8
"C'est la vengeance du Seigneur notre Dieu, la vengeance du ciel" Jr L 28
"Pour faire monter ma fureur, pour exercer ma vengeance" Ez XXIV 8
"Je tirerais d'eux une grande vengeance - oracle du Seigneur Dieu" Ez XXV 17
"rapidement, je ferais tomber la vengeance sur vos têtes" Mi V 14
"je tirerais vengeance des nations qui n'ont pas obéi"Jl IV 4
"Le juste se réjouira en voyant la vengeance" Ps LVIII 11
"Celui qui se venge [injustement] éprouvera la [juste] vengeance du Seigneur" Si XXVIII 1
"Sur les nation il fera retomber sa vengeance" Si XXXV 23
"Ce seront des jours de vengeance" Lc XXI 22
"A moi la vengeance, c'est moi qui rétribuerai" Rm XII 19 ; HeX 30
"car le Seigneur tire vengeance de tout cela" I Th IV 6
"le Seigneur Jésus, qui viendra avec les anges de sa puissance, dans un feu flamboyant, pour tirer vengeance de ceux qui ne connaissent pas Dieu et qui n'obéissent pas à l'Evangile de Notre Seigneur Jésus" II Th I 8

"Le Seigneur est un Dieu jaloux et vengeur" Na I 2
"Le Seigneur est vengeur, sa colère est terrible" Na I 2

"le Seigneur ton Dieu, un Dieu grand et terrible" Dt VII 21
"Ni leur argent ni leur or ne pourra les délivrer : au jour de la fureur du Seigneur, au feu de sa jalousie, toute le terre sera dévorée ; car il va faire l'extermination - et ce sera terrible - de tous les habitants de la terre." So I 18

"Nous le connaissons celui qui a dit : 'A moi la vengeance, c'est moi qui rétribuerai !' Et encore : 'Le Seigneur jugera son peuple'. Il est terrible de tomber aux mains du Dieu vivant." He X 30-31
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Message non lu par jean_droit »

Oui, oui, je t'entends, Popeye,
Le seul problème c'est qu'il s'agit de citations de l'ancien testament.
Et il me semble qu'un certain Jésus est, entre temps, passé par là ....
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jean_droit a écrit :Oui, oui, je t'entends, Popeye,
Le seul problème c'est qu'il s'agit de citations de l'ancien testament.
Et il me semble qu'un certain Jésus est, entre temps, passé par là ....
Bonjour Jean Droit.

Sur la forme, pourriez vous ne pas me tutoyer. Et sur le fond, j'ignorais que l'Evangile selon S.Luc, l'épître aux Romains, les deux épîtres aux Thessalonissiens, et l'épître aux Hébreux fissent partie de l'Ancien Testament. De plus, tant l'Ancien que le Nouveau Testament ont Dieu pour auteur : cette proposition est de foi.


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Karol W a écrit :M'enfin c'est dur de répondre à ce sondage, il y a tant de choix possibles !

:lol: :lol: :lol:
Un vrai cas de conscience ! :roll:
« N'ayez pas peur ! » (365 occurrences dans les Écritures)
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