Serge BS a écrit :
Outre le fait que je pense que dans ce passage de la Somme théologique, Thomas d'Aquin est plus théologien que philosophe (ce qui fait que je ne le classais pas ici uniquement dans cette catégorie), pensez-vous réellement que les trois premières de ses cinq voies (pour en rester à elles) soient exclusives de toute ontologie ? Par ailleurs, ne faudrait-il pas aussi tenir compte dans une telle approche de sa Somme contre les Gentils, ainsi que de son Sur le De Trinitate de Boèce, entre autres ?
L'enjeu ici est de prouver l'existence de Dieu, par conséquent les articles de foi et les articles d'autorité ne sont pas recevables. Saint Thomas d'Aquin est bien conscient de cet enjeu, voilà pourquoi il n'emploie que des principes logiques, en grande partie tirée de la logique aristotélicienne. Si ses démonstrations contenaient des arguments du type "Puisque la tradition rapporte que Dieu existe alors il existe" ou "Puisque la Bible parle de Dieu, alors il existe" ou encore "Je suis intimement convaincu de l'existence de Dieu alors il existe", ses démonstrations seraient de fait nulles et non avenues.
Tel n'est pas le cas, pour trancher ce point précis, il accepte provisoirement de retirer "l'armure de la foi", il accepte que la philosophie s'affranchisse ponctuellement de son rôle de servante de la théologie.
Un fidéiste n'aurait jamais adopté une telle attitude, il n'aurait jamais renoncé à son blindage, allant jusqu'à se blinder contre sa propre raison s'il le fallait, par exemple Luther:
"La raison, c'est la plus grande putain du diable ... qu'on devrait fouler aux pieds et détruire, elle et sa sagesse. Jette-lui de l'ordure au visage pour la rendre laide. Elle est et doit être noyée dans le baptème. Elle mériterait, l'abominable, qu'on la relègue dans le plus dégoûtant lieu de la maison, aux chiottes"
("La philosophie du droit de Martin Luther", Tome IV, p. 142).
Il n'y a d'ailleurs pas lieu de stigmatiser les protestants sur ce point, car cette attitude de défiance envers la raison se retrouve à peu près partout, par exemple chez Pascal:
"Parlons maintenant selon les lumières naturelles. S'il y a un Dieu il est infiniment incompréhensible puisque n'ayant ni parties ni bornes, il n'a nul rapport à nous. Nous sommes donc incapables de connaître ni ce qu'il est, ni s'il est. Cela étant qui osera entreprendre de résoudre cette question? ce n'est pas nous qui n'avons aucun rapport à lui.
Qui blâmera donc les chrétiens de ne pouvoir rendre raison de leur créance, eux qui professent une religion dont ils ne peuvent rendre raison, ils déclarent en l’exposant au monde que c'est une sottise, stultitiam, et puis vous vous plaignez de ce qu'ils ne la prouvent pas. S'ils la prouvaient ils ne tiendraient pas parole. C’est en manquant de preuve qu'ils ne manquent pas de sens.
("Pensées", 418, Pascal)
Au delà du voeux pieu et orthodoxe d'allier foi et raison, nous pourrions nous demander, nous hommes du XXIème siècle, si concrètement et au final la raison a bien fortifié la foi ou si au contraire elle ne lui a pas fait plus de mal que de bien, question qui n'a rien d'évident.
La posture du fidéiste a ceci de confortable que quelques soient les arguments qui lui seront opposés il leur opposera systématiquement et invariablement le contre-argument de la "raison déchue" et qu'il s'épargnera la peine d'ordonner rationnellement sa foi. Le revers de la médaille, à supposer qu'il soit dans une optique de diffusion de sa foi et non d'un repli sectaire, sera la difficulté à faire passer le message auprès de ses contemporains, qui eux continueront de demander des raisons avant de croire.
Quant à celui, qui ayant déposé l'armure de la foi, va à la rencontre des hommes sans foi avec sa nue raison, il prend le risque de perdre le combat, il n'est plus protégé par sa cuirasse, il court un risque énorme, car il y a un risque énorme pour la foi à engager celle-ci dans les critères de preuve exigés par la raison.
Mais le risque en vaut la chandelle, car si il remporte le combat, non seulement sa foi en sera fortifiée, mais en plus il aura prouvé que l'athéisme est une voie déraisonnable, et que l'athée suffisamment instruit et disposant matériellement du temps nécessaire pour analyser les preuves n'a plus aucune excuse: il est condamnable.
En revanche s'il ne parvient à rien prouver l'athée pourra retourner contre lui l'argument de l'hypothèse gratuite.
Notez qu'aujourd'hui il n'y a plus grand monde pour se risquer à avancer des preuves de l'existence de Dieu.
Quoiqu'il en soit Saint Thomas d'Aquin s'inscrit dans ce grand projet, peut-être aujourd'hui dépassé, de prouver par la seule raison l'existence de Dieu.
Nous pourrons ultérieurement discuter de la validité de ses preuves, plus problématiques que probantes pour tout dire. Pour l'heure attardons nous sur cette preuve qu'il invalide, à savoir la preuve ontologique.
Serge BS a écrit :
Maintenant, réfuter, y compris la preuve ontologique, par la négation, la contradiction ou même l'emploi de la même preuve ontologique n'est-il pas admission d'une manière ou d'une autre de l'importance de cette dite preuve ontologique , ... d'autant plus que l'on peut la définir de plusieurs manières, et pas seulement en définissant séparément preuve et ontologique, mais aussi en son tout ?
La quadrature du cercle est importante en algèbre, pour autant elle a été réfutée, seulement la réfutation de cette construction mythique a été l'occasion d'ouvrir un nouveau chapitre sur les extensions de corps algébriques. Les chercheurs ont tendance à dire qu'il existe des erreurs géniales et des petites vérités sans lendemain. Mais l'importance ne nous renseigne pas sur la validité.
Venons en à la preuve ontologique, ontologique car son point de départ est une définition de l'être dont il s'agit de prouver l'existence, une preuve d'essence mathématique donc, par opposition à la preuve cosmologique, preuve d'essence physique, partant des effets pour remonter à la cause.
Lorsqu'un crime a eu lieu, pour établir la culpabilité, la police peut suivre deux voies: soit elle a déjà un coupable désigné et elle va le cuisiner, c'est à dire qu'elle va essayer d'en savoir un maximum sur lui jusqu'à le conduire aux aveux, elle travaille donc directement sur l'être (humain), sur ce qu'il est, a été et a fait, jusqu'à établir sa culpabilité, ou alors elle suit le cheminement inverse, elle part du fait reproché pour remonter de fils en aiguilles jusqu'à son auteur.
La première voie est celle de la preuve ontologique.
La structure logique de cette preuve est la suivante:
1) Définition d'un ensemble d'objets A
2) Définition d'une relation d'ordre sur A
3) Définition d'un maximum m sur A
4) Partition de A en deux sous-ensembles B et C
5) Raisonnement par l'absurde: si m est élément de C alors il est possible de définir un élément n de A tel que n > m, ce qui contredit la maximalité de m.
6) Conclusion: m est dans B
Exemple 1:
1) A est l'ensemble des couples de nombres suivants: { (0,0), (0,1), (1,0), (1,1) }
2) Soit la relation d'ordre suivante: (a,b) > (c,d) si et seulement si (a > c et b > d) ou (a > c et b=d) ou (a=c et b > d) , cette relation permet d'ordonner partiellement l'ensemble A:
ainsi (0,1) > (0,0), (1,1) > (0,1) mais par exemple (0,1) et (1,0) ne sont pas comparables, voilà pourquoi on parle de relation d'ordre partielle.
3) soit (x,y) le maximum de A
4) soit B le sous-ensemble de A constitué des éléments de la forme (1,b) et soit C le sous-ensemble de A constitué des éléments de la forme (0,b). A est bien la réunion disjointe de B et C
5) si (x,y) est élément de C alors x=0, définissons alors l'élément (1,y): (1,y) est bien élément de A et (1,y) > (0,y), contradiction avec (0,y) maximum de A
6) donc le maximum (x,y) est bien dans B.
Pour que cet exemple soit plus parlant, interprétons chaque couple comme représentant un être: le premier chiffre indique si l'être possède l'existence actuelle ou non: si oui il est égal à 1, sinon il est égal à 0, le deuxième chiffre indique si l'être est bon ou non. Cela donne alors ceci:
1) A est l'ensemble des êtres suivants: { (inexistant, mauvais), (inexistant,bon), (existant, mauvais), (existant, bon) }
2) Soit la relation d'ordre suivante: un être est supérieur à un autre si et seulement si à bonté égale le premier existe et l'autre non, ou si à existence égale, le premier est meilleur que l'autre, ou encore si le premier est supérieur en existence et en bonté au second. Suivant cette relation d'ordre un être inexistant et bon n'est pas comparable avec un être existant et mauvais.
3) Soit Maximus le plus grand des êtres de A
4) Soit B le sous-ensemble de A constitué des êtres existants, soit C le sous-ensemble de A constitué des êtres inexistants.
5) Si Maximus est élément de C, c'est à dire s'il n'existe pas, définissons Maximus(+) aussi bon que Maximus et existant, nous vérifions qu'il est bien dans A et qu'il est supérieur à Maximus, contradiction.
6) Donc Maximus est bien dans B, c'est à dire qu'il est existant.
Dans cet exemple la preuve marche, il est facile de vérifier que le couple (1,1) ou (existant, bon) est bien le maximum de l'ensemble A.
Exemple 2:
1) Cette fois-ci A={ (a,b) avec a=0 ou 1 et b un nombre entier quelconque }, a à toujours la même signification que précédemment et b est le degré de bonté, degré pouvant varier de 0 à l'infini.
Dans ce cas la preuve ne marche pas, c'est le point 3) qui est mis en défaut: en effet l'ensemble A ne possède pas de maximum. S'il en possédait un alors il pourrait s'écrire (1,n) avec n nombre entier, mais alors (1,n+1) lui serait supérieur, contradiction.
Ici nous voyons que, comme le degré de bonté est sans limite, quelque soit le degré de bonté de l'être considéré je peux toujours définir un être dans A qui lui est supérieur.
Cette difficulté pourrait être évitée si le degré de bonté convergeait à l'infini vers une limite et que l'objet correspondant à cette limite soit toujours dans A. Mais la bonté possède t-elle une limite ? Et cette limite est-elle atteinte dans l'ensemble des êtres? Voilà le type de question à résoudre au préalable.
Notez aussi que selon la relation d'ordre choisie vous pouvez avoir un maximum ou non, si par exemple vous ordonnez les êtres selon leur degré de justice et de miséricorde et que justice et miséricorde ne soient compatibles que jusqu'à un certain point, vous n'avez pas un maximum mais deux éléments maximaux: l'être juste au plus haut point et l'être miséricordieux au plus haut point.
Supposons que toutes ces difficultés soient levées, ce qui n'est pas peu demandé, il reste cependant un défaut rédhibitoire: il s'agit du point 5:
Le raisonnement par l'absurde du point 5) s'articule sur un être dont l'existence est comprise dans sa définition, inclure l'existence de cet être dans sa propre définition est en effet la seule façon de majorer le maximum supposé inexistant, et de faire en sorte que le raisonnement par l'absurde porte.
Si supposer l'existence d'un objet est une opération valide, en revanche inclure l'existence de l'objet dans sa définition ne l'est pas.
Prenons un exemple simple: définissons le nombre m comme "le maximum des nombres entiers et existant". Il se trouve que m n'existe pas, nous avons donc défini comme existant un nombre qui de fait n'existe pas, contradiction.
Si nous reprenons l'exemple 1, nous constatons que le point 5 ne pose pas de réelles difficultés car l'élément Maximus(+) est déjà donné existant dans l'ensemble A.
Nous avons donc des cas où nous pouvons définir un objet comme existant et il existe bel et bien, et d'autres cas où nous définissons un objet comme existant et il n'existe pas.
Comme un raisonnement déductif est tout le contraire de la loterie, cette opération d'inclusion de l'existence de l'objet dans sa définition n'est donc pas valide, et il faudra au préalable fournir une preuve d'existence avant de déclarer un objet existant.