Jean-Baptiste, vous proposez un abord philosophique de cette interview, mais ses implications légalitaires ou sociales étant de près liées au débat de fond, je me permet de rebondir sur ce que j'ai vu.
A regarder simplement la vidéo plusieurs constats sautent aux yeux:
1) La question du droit à l’avortement n’est débattue que parce qu’il y a réaction des pro-avortement, alors que le souhait des tenants de cette loi, (les familles, le législateur et les médecins psy en charge de familles en souffrance) c’est de voir reconnue une souffrance immense, jusque-là déniée pour des raisons politiques et des crispations de mouvement féministe. Le souhait d’une telle loi est en soi légitime, parce qu’il pose la question du deuil et du devenir du corps, questions inscrites dans l’humanité depuis son hominisation. Mais ce souhait ne saurait être légal au-delà d’un certain seuil, celui que les mouvements féministes imposent à grand coup d’ »OMS a dit », celui de la viabilité fœtale. Cela engage le débat en deux axes : celui que vous posez, Jean-Baptiste, et celui d’une validation extérieure à la famille pour voir reconnue ou non une souffrance réelle, et pas des moindres, celle du deuil.
2) Le débat est biaisé à souhait pour créer la confusion :
Le journaliste présente la loi comme ouvrant le débat suivant : "est-il normal qu’un fœtus de 22 semaines ait un prénom, ait droit à des obsèques, qu’il ne soit pas considéré comme un déchet humain ?"
Et aussitôt il pose son débat télévisé en ces termes : "faire du fœtus un bébé n’est-il pas la porte ouverte à la remise en cause de l’avortement ?"
J’aimerais bien qu’on m’explique philosophiquement puis juridiquement la def de « normal » !
« Faire du fœtus un bébé », là est le nœud du problème, tel que vécu par Mme Albagly, comme on va le voir.
3) Le journaliste parle de « déchet humain ». (il devrait revoir la def de cette expression :
http://www.cnrtl.fr/lexicographie/d%C3%A9chet). Un tel amalgame est regrettable quand on parle en public...
La loi de mars 2008 cite elle :
http://www.assemblee-nationale.fr/13/pr ... on0761.asp
C’est ainsi que ces enfants décédés sont, la plupart du temps, qualifiés de « pièces anatomiques », de « déchets hospitaliers », de « produits innomés » ou de « débris humains » et sont incinérés dans les services hospitaliers avec les autres pièces opératoires.
On joue à quoi ? Aux doux euphémismes ?
Quand il s’agit de morts lors d’un conflit, comment qualifie-t-on les « débris humains » ? De corps d’un père ou d’un fils, d’événement relevant d’atrocité.
Mais il s’agit d’humain, alors que pour les bébés non-nés, il ne s’agit que d’amas d’organes (pièces anatomiques, produits innomés, débris humains, sont des appellations médicales d’organes abîmés, non récupérables).
Ici on rejoint la question de la définition sociale de l’être humain, pas forcément sa définition philosophique ou bio-éthique.
4) Mme Albagly se réfugie systématiquement sur le plan du droit pour se situer dans le dialogue. Vous pouvez me dire que comme c’est un avis personnel, l’argu ne tient pas, mais j’insiste quand même, elle « oublie » soigneusement tout argument qui glisserait vers une vision psychologique ou bio-éthique des choses.
Elle décrit un débat en « usine à gaz », explosif donc, où elle se sent coincée :
à la question du journaliste sur l’emploi d’une telle métaphore, elle situe sa réponse en deux axes :
-inégalité des droits des femmes (ce qui au passage n’est pas explosif, simplement parce que tous les cas de figure de ce type de deuil sont juridiquement cadrables en peu de temps)
-et le fait qu’un deuil est « plus facile » que quand on fait « tout un tas de procédures administratives », parce que « c’est quelque chose qui pèse sur les familles » !
Ah bon, n’est –il pas dans l’essence même de l’humanisation de l’homme que de s’occuper de ses morts pour aider à en faire le deuil ? Tout acte posé pour reconnaître un individu dans un cadavre est une aide psychologique énorme pour un parent en deuil, et c’est justement le point que Mr Legros, psycholoque, soulève et développe de par son expérience de 20 ans auprès des familles en deuil et qui l’ont poussé, lui et d’autres, à demander une loi !
De plus, administrativement parlant, un décès se déclare tout simplement en mairie, comme une naissance, avec livret de famille et certificat du médecin, et pas plus. Même si tout est pesant dans ces moments-là, je ne vois pas ce qu’il y a d’administrativement compliqué.
http://www.obseques-liberte.com/pompes- ... -deces.htm
Ces deux arguments relèvent de la fuite et de la méconnaissance du problème réel soulevé par cette loi (et des conséquences philosophiques de cette loi). A moins qu’il ne s’agisse d’une mauvaise foi consommée ? Toujours est-il que le malaise de Mme Albagly est palpable.
Ah, je peux pas m’empêcher d’en rajouter un : à propos du soulagement des femmes qui avortent, elle dit « quand il y a la décision de faire un avortement, c’est parce que les femmes n’ont pas le …
choix… de faire autrement, donc ce qui ne veut pas dire que c’est …
rien, puisque c’est un choix : chaque fois qu’on choisit quelque chose, on est disposé à perdre quelque chose. »
Ah, je laisse les philosophes apprécier la notion de …choix !
Mais la question n'est pas là ! La seule et unique question qui compte dans cette affaire est celle-ci : le fœtus est-il ou non un être vivant "humain".
A mes yeux, la question exacte serait : le fœtus d’humain est-il un être potentiellement vivant ou un être humain potentiellement vivant ? A partir de 22 semaines, il est légalement et scientifiquement viable, mais la question de son humanité reste entière.
S'il l'est, alors l'avortement est un meurtre. S'il ne l'est pas, il n'est alors "que" de la mise à mort d'un être vivant (nous passerons sur l'incohérence des personnes qui défendent l'avortement mais sont choqués par la pratique de la chasse). Car, qu'on le veuille ou non, le fœtus est biologiquement vivant.
On peut être lourdement condamné pour le meurtre d’un chat, jusqu’à la prison. Humain ou pas, un meurtre est un meurtre (
http://www.cnrtl.fr/lexicographie/meurtre)
Soyons franc, l'argument selon lequel les connexions neuronales ne se réalisent qu'à la 22e semaine et que cela justifie l'idée selon laquelle le fœtus n'est pas humain, me semble singulièrement douteuse.
Non, l’argument exact est que l’OMS, appuyé sur des investigations scientifiques sans regard éthique, purement mécanique, ont déclaré que le fœtus était viable à partir de 22 semaines, et que la loi en a fait un point de légalité.
Il me semble que dans ce genre d'affaires, qui s'appuie sur des conception scientifiques très récentes et qui ne considère la personne humaine, en plein accord en cela avec leur méthode, que du point de vue du mécanisme, il me semble qu'il faille faire preuve d'une grande PRÉCAUTION !
Oui, définir ainsi un être humain relève de la science la plus « mécanicienne ».
Si demain nous nous rendons compte que l'activité cérébrale, la conscience en générale, est active plus tôt que nous l'avions "prévue", cela signifie-t-il que nous avons massacrés des millions d'êtres humains par simple ignorance ?
Que nous aurons massacré des millions d’êtres humains, oui, par ignorance véritable, non ; n’oublions pas que nous savons, enfin les féministes, qu’il y a le bémol « potentiellement » viable, donc pour rejoindre leur regrettable raccourci, « potentiellement » reconnaissable socialement comme humain… D’autant que l’ignorance ne recouvre pas toute la notion d’innocence : personne n’est complètement innocent de ce qu’il fait sous le coup de l’ignorance, car ce serait nier que nous sommes pensants, intelligents et capables de précaution.
La question de fond est de savoir si nous tuons de simples êtres vivants, ou des êtres humains.
Non, la question est de savoir si nous tuons des êtres humains potentiellement vivants ou si nous débarrassons la femme d’un tas d’organes qui n’est pas elle, qui est une entité potentiellement viable et qui n’est pas son corps.
Car il est au moins quelque chose d'absolument certains pour chacun d'entre nous : l'enfant dans le ventre de sa mère N'EST PAS sa mère.
Oui, là je suis d’accord.
Il est possible de conserver la pratique de l'avortement en se débarrassant de tous les problèmes que je viens de soulever. Il suffit de considérer qu'un être humain n'est humain que s'il est reconnu sur l'espace public, c'est-à-dire : inscrit sur le registre d'état civil, citoyen.
Ainsi, tout comme pour les grecs, la vie n'est pas sacrée, n'est pas à défendre. Ce qui compte c'est son statut public.
Oui, nous pouvons nous débarrasser de ce lourd héritage catholique : la sacralisation de la vie.
Mais sommes-nous alors prêt à voir des personnes donner leurs nouveaux-nés à manger aux cochons ? Sommes-nous prêt à voir débarquer l'eugénisme dans les pratiques médicales courantes ? (Rappelons que Platon défendait ce que nous appelons aujourd'hui eugénisme). Sommes-nous prêt à ignorer tous les individus qui ne sont politiquement pas viables ? (c'est-à-dire inutiles à la société).
Oui, il est possible d'inscrire l'avortement comme pratique parfaitement cohérente dans nos sociétés. Mais cela suppose que nous transformions radicalement le regard que nous portons sur la personne humaine. Et je ne suis pas certains que les personnes mêmes qui défendent cette pratique soit prête à le faire.
…
