Bonjour à tous,
Melki soulève une question de fond, notée déjà par Tolstoï : l’appartenance religieuse dans une société laïque n’engage à rien. Disons, c’est une option, comme au bac ; on peut y gagner des points, on ne peut pas en perdre. Les croyants mettent en avant leur religion quand ça leur chante et ils l’oublient quand elle dérange.
Déballons l’argument. La religion pour ceux qui la professent constitue un élément identitaire fort. C’est notre vie ici-bas et dans l’au-delà qui se trouve en jeu. Rien de moins. L’Etat laïc veut ignorer cette identité. Par exemple, les catholiques tiennent le mariage pour indissoluble. Mais lorsque deux catholiques ont réuni leur famille et leurs amis pour les rendre témoins du sacrement qu’ils ont demandé à un prêtre de leur administrer, en connaissance de cause, après un long délai et une préparation spéciale, l’Etat s’en fiche. Il ne reconnaît pas la promesse irrévocable des époux. Ils pourront divorcer civilement sur simple requête, et donc ceux qui demandent le sacrement de mariage savent qu'au bout du compte ils ne font bénir qu’un CDD.
De même, l’Etat français reconnaît l’existence de la religion musulmane, tout en s’arrogeant le droit de choisir au sein du Coran quelles dispositions sont applicables et quelles autres ne le sont pas : OK pour les lieux de prières, mosquées, etc. et pour la viande hallal, pas OK pour la polygamie et pour le régime pénal de la charia. Les hommes de l’Etat laïc deviennent les juges de la loi islamique. Quelle ineptie.
Si l’Etat a un rôle légitime dans la société, c’est celui de gardien des promesses. Lorsque deux époux ont contracté avec leur Eglise un mariage indissoluble, pourquoi l’Etat ne ferait-il pas respecter ce contrat dans tous ses effets, y compris civils et financiers, et admettre que seule l’Eglise puisse dissoudre le lien ? Et de même, si un quidam a affirmé sa foi musulmane, prié tous les vendredis à la mosquée, jeûné tous les mois de Ramadan, pourquoi ne lui couperait-on pas les doigts de la main, comme le veut la religion qu’il a embrassée, s’il a piqué dans la caisse du patron ?
Ah, objecterez-vous, vertueusement offusqués, on commet ces horreurs en Arabie, pas chez nous, civilisés, dans le 93 ! C’est bien mon propos. Nous ne prenons pas la religion au sérieux. Musulmans et catholiques (et les autres) jouent sur les deux tableaux. Religieux quand ça fait bien dans le tableau, mais laïcs lorsque ça gêne aux entournures. Il y aurait peut-être moins de mariages à l’église et moins de musulmans déclarés si on plaçait les gens face à leurs engagements. Mais ceux qui se seraient engagés seraient les authentiques croyants.
L’Etat laïc n’a pas refoulé la religion dans le domaine privé, car les contrats privés ont encore une valeur juridique. L’Etat laïc a tout simplement stérilisé la religion ; il l’a privée de tout effet social. Pour lui, elle est du cinéma. Beau, émouvant, lourd de sens, peut-être, mais tout ce qui se fait et se dit au cinéma, nous le savons, c’est pas pour de vrai.
Il existe deux moyens pour un Etat de se moquer de la religion. Consciemment ou inconsciemment. Le premier moyen, celui des fondamentalistes, consiste à rendre la pratique obligatoire, même pour ceux qui n’ont pas la foi. Afin d’éviter les sanctions, chacun feint de prier et d’observer en public les rites dont ils se bat l’œil en privé. Ainsi une théocratie se vante de présenter à Dieu des adeptes, qui ne sont en réalité que des hypocrites et des menteurs. Quelle insulte à Dieu !
L’autre moyen de faire fi de la religion est celui du laïcisme à la française. Il consiste à dire aux religieux : «
Cause toujours. Seul, je fais les lois, donc tout ce que les prêtres ordonnent et interdisent, ça compte pour du beurre. »
Du travail le dimanche au mariage des homosexuels, toute la fausseté du rapport de la religion et de l’Etat est flagrante. Les religieux réclament du pouvoir que les prescriptions qui ne devraient concerner que les croyants soient obligatoires pour tous et l’Etat ne fait pas appliquer les obligations les plus solennelles que les croyants se sont librement données.
Cordialement
Christian
PS pour Frank
Les réductions jésuites du Paraguay, que Chateaubriand décrit avec tant de sympathie lyrique, font plus penser au régime de la plantation qu’à celui d’une république de citoyens aux droits identiques. Peut-être eussent-elles évoluées en ce sens, qui sait ? Mais l’orientation professionnelle des enfants décidée à l’âge de 7 ans, la ségrégation des sexes, la prohibition du commerce et l’interdiction de visite des étrangers plus de trois jours, ne fleurent pas comme un idéal .
Si tu ne le pratiques pas, tu ne le crois pas