Fleur Nabert et les loisirs créatifs
Publié : mar. 03 juin 2008, 23:25
Suite au passage de Fleur Nabert sur Radio Notre-Dame, voici une exploration de l'oeuvre de cette "artiste chrétienne".
I. Les textes
"Et puis regarder le fruit sans se savoir arbre. Et dans cette absence à soi-même, toujours retrouver le chemin du silence gravide et de la peine féconde.
Donner au-delà de toute mesure des forces à transfigurer.
Et pour toujours : NE PAS SAVOIR, l'or des mains, la chaleur des flammes choisies, la chute et l'envol...
17/05/06"
"Croire et voir le flamboiement sous la cendre
...et faire lever les braises.
28/05/06"
On a là une croyance commune qui consiste se croire poétique parce qu'on utilise des mots poétiques : "silence", "flammes", "envol", "flamboiement", "braises"... Notez aussi le procédé systématique d'associations qui redoublent la charge poétique des mots : "silence gravide", "peine féconde" "flammes choisies", "faire lever les braises". Tout ce qu'elle écrit est du même style : une saturation de mots et d'expressions qui doivent être en eux-mêmes poétiques.
"L’atelier est le lieu de cette violence première, de cette fécondation des profondeurs. Il y naît un bonheur, comme une quête jamais apaisée, celle de la trace nourricière, de l’inscription du sens, du temps éternellement présent et toujours à parfaire, de l’inépuisable richesse de l’humain."
Qu'est-ce que la "trace nourricière" ? "L'inscription du sens" ? On aimerait bien savoir. La vérité est que si cela ressemble un peu à une pensée du fait du registre de langage, cela correspond surtout à la définition platonicienne de la rhétorique comme "simulacre" (Gorgias, 463 d) et "procédé de persuasion propre à faire croire, devant des gens qui ne savent pas, que ce qu'on ne sait pas, on le sait mieux que celui qui sait" (Gorgias, 459 d).
"Le regard poreux, l'âme à découvert, le cœur atteignable et les mains dans le feu...
Vie d'artiste, sur le fil. 28/05/06"
Fleur Nabert semble vouloir nous persuader qu'elle mène une "vie d'artiste" pleine de risque. Mais dans l'émission de RND, elle avait répété trois fois que sa sculpture pesait 300 kilos. Comme s'il était question de sculpture au poids. En quoi le poids d'une oeuvre a-t-il le moindre intérêt esthétique ? Il semblerait que les 300 kilos de bronze aient à jouer le rôle d'une valeur objective, qui défende d'émettre le doute que cela ne vaut rien. Au moins la sculpture pèse ses 300 kilos de bronze. C'est une sorte de plancher en dessous duquel on ne peut descendre. Tout comme la mention dans un article de FC des 20 000 francs de son premier bronze. Ou encore dans un autre journal : "J'ai fait une marche de 250 kms dans le désert du Sahara, j'ai ramassé du sable et l'ai collé sur la toile"... Mais il est impossible de comprendre, de faire tenir ensemble, à la fois la vie aventureuse évoquée par "Vie d'artiste, sur le fil" et l'insistance matérialiste de ces 250 km, 20 000 francs et 300 kilos d'art.
"Dans le silence de l’atelier, dans ce lieu de l’âme, je me demande si les arbres souffrent de la croissance de leurs branches, de la turgescence de leurs fruits. Qui tombent, offerts. Sont suivis d’autres. Jusqu’à épuisement."
Le commentaire est ici à peine nécessaire mais il est intéressant d'observer le phénomène d'emballement. Le procédé de juxtaposition et de saturation de "mots poétiques" peut surchauffer sans que la moindre alarme ne résonne en elle. C'est le goût qui aurait dû l'alerter, mais elle a signé ce texte et l'a fait publier, sans doute très contente d'elle-même. C'est terrible qu'elle ait pu se relire bien des fois sans voir tout ce qu'a d'outrancier ce passage. Et plus terrible encore que personne n'ait osé le lui signaler.
II. Les oeuvres
Le spectacle de ses "oeuvres" semble confirmer la première impression donnée par ses textes :
http://www.fleurnabert.com/media/.gallery/image241.jpg
Celle-ci, par exemple, est annoncée à 2 500 euros. Mais sa valeur est justifiée par la poudre d'or utilisée. Au cas où nous serions sceptiques et formulerions des doutes sur cette valeur, la présence de l'or les censure immédiatement. Recouvrir ses tableaux avec de l'or, c'est comme agrafer dessus des billets de 100 euros. C'est faire comprendre au public qu'au-delà de toute considération esthétique, on ne peut pas dire que cela ne vaut rien, parce que cela vaut le poids de l'or badigeonné dessus.
Ce "travail" relève plus de la performance, du happening ou du théâtre, que des beaux-arts. Il évoque immanquablement le personnage de Pier Paolo Pasolini dans son film Théorème, le fils, qui du jour au lendemain veut être "peintre" et se met à produire des tableaux par un procédé lui permettant de simuler l'art :
Pasolini, "Théorème", la scène du peintre.
"Personne ne doit reconnaître que l'artiste ne vaut rien (...) Personne ne doit surprendre sa naïveté. Tout doit être présenté comme parfait, basé sur des règles maîtisées et indiscutables... (...) tout le monde doit croire que ce n'est pas l'oeuvre d'un artiste sans talent. (...) Ils doivent penser que c'est une décision sûre, sans crainte, aisée et presque arrogante. Personne ne doit savoir qu'un coup de pinceau réussit par chance (...)" (Pasolini, Théorème)
"Nous devons essayer d'inventer de nouvelles techniques, non reconnaissables, qui soient différentes de toute technique antérieure pour éviter l'infantilisme et le ridicule, établir un univers dans lequel les comparaisons soient impossibles et pour lequel il n'existe pas de critères de jugement antérieurs..." (Pasolini, Théorème)
Il y a une nécessité d'erreur unanime qui est répétée par le personnage. C'est très important pour lui, apparemment, qu'il y ait unanimité, que tous se laissent prendre à l'imposture, que personne ne la démasque. Il fait porter tout son effort dans ce sens. Mais jusqu'où serait-il prêt à aller pour préserver son secret, celui de son impuissance artistique ? A quelles escalades ou à quelles menaces ?
Rapportons le discours de Fleur Nabert dans son entretien de FC :
"Je n'achète que les miennes [couleurs], je n'ai nul besoin d'une palette complète" ; je ne choisis une couleur que quand elle impressionne ma rétine" et "Je préfère peindre à l'eau plutôt qu'à l'huile. Je ne fais pas de croquis, je vois le tableau avec précision avant de commencer et jusqu'à ce qu'il soit achevé" (FC)
...à la scène de Pasolini : "Ils doivent penser que c'est une décision sûre, sans crainte, aisée et presque arrogante." On peut creuser tant qu'on voudra le personnage de Fleur Nabert et son oeuvre, plus on avance, plus on les voit correspondre aux analyses de Pasolini. Avec une réserve cependant à apporter au "je vois le tableau avec précision avant de commencer et jusqu'à ce qu'il soit achevé" qui est le "devant la toile (...) tout n'est pas prévu au départ" qu'elle affirme, en se contredisant, dans un autre journal...
Il faut aussi relever : "je n'ai nul besoin d'une palette complète ; je ne choisis une couleur que quand elle impressionne ma rétine". Si elle ne choisit une couleur que quand elle impressionne sa rétine et qu'elle n'a nul besoin d'une palette complète, c'est donc que seul un nombre limité de couleurs impressionne sa rétine. Ce qui est un aveu proprement stupéfiant. Quand on voit sa palette :
http://www.fleurnabert.com/media/.gallery/image382.jpg ,
on remarque effectivement que seules quelques couleurs sont utilisées, pures, telles que sortant du tube (et aussi, au passage, son aspect quasi hygiénique). Quand elle dit aussi "je n'achète que les miennes", elle va plus loin dans l'aveu : car ces seules couleurs qui impressionnent sa rétine et dont elle dit qu'elles sont "les miennes" sont, là aussi nécessairement, les couleurs du fabricant. Ses couleurs ne seront donc pas celles du monde visible, dans lequel nous baignons tous les jours, ni celles d'un monde rêvé, mais quelques unes parmi celles proposées par tel industriel. Elle aurait pu dire qu'elle n'avait nul besoin d'une palette complète parce qu'elle produisait une gamme illimitée de couleurs en en mélangeant quelques unes, mais elle a laissé échapper "je n'achète que les miennes" et "je ne choisis une couleur que quand elle impressionne ma rétine." Elle tente ici de faire passer cette impression de la rétine pour une une décision esthétique qui lui appartiendrait, elle identifie la dyschromatopsie et le regard du peintre. Ce qui est absolument indéfendable. Le moment de sa revendication d'originalité s'est mué en aveu de faiblesse...
Fleur Nabert use avec talent de ce vieux procédé de l'art contemporain et des avants-gardes du XX° siècle, et qui est de s'en remettre à une audace illimitée. Quand on lit ses textes, c'est à une fuite en avant qu'on assiste. Bientôt, Fleur Nabert sera conduite à affirmer qu'elle est géniale, à le dire explicitement. C'est la logique de sa démarche. Elle le dit déjà implicitement par la saturation et par tout ce vocabulaire outrancier de l'intensité, de l'extrême et du maximal. La logique de "faire lever les braises" est d'arriver à "je suis une flamme inouïe". Et il s'avère que Fleur NAbert s'est effectivement identifiée de manière explicite à une flamme : "c'est comme un processus de combustion, en fait, je fais de la vie que je mène un bois que je brûle par la création et c'est un feu très positif" (entretien sur Omegatv). La logique étant un chemin implacable.
Cela avec la complicité d'une journaliste de FC qui se fend d'un impressionnant :
"Ces deux oeuvres [ici et là] quoique résolument du XXI° siècle, rejoignent l'esprit du grand art baroque"
"L'esprit du grand art baroque" : l'esprit de Rubens et du Bernin, donc. Il ne semble y avoir ici aucune limite, aucune référence, rien qui puisse borner le discours selon la raison, la prudence, la culture ou l'histoire de l'art. Cela ne serait-il qu'un dérapage accidentel d'une journaliste confessant par ailleurs que l'artiste est "une blonde ravissante" et "jolie comme un coeur" (FC) ? On pourrait le croire... Cependant :
"le dialogue postulant l'égalité, organiser un supposé dialogue entre, d'une part, les authentiques chefs-d'œuvre du passé et, d'autre part, les impostures actuelles permet de proclamer la haute valeur artistique de celles-ci. L'art contemporain, qui n'est pas de l'art, cherche à se donner une légitimité artistique en établissant une confrontation forcée avec les plus grands chefs-d'œuvre de l'art. Il les vampirise pour tenter de s'affirmer réellement comme art." (Jean-Louis Harouel,Le Figaro du 16.04.08)
Pour Jean-Louis Harouel, le genre d'excès de la journaliste de FC n'est pas accidentel : c'est la nécessité même d'une imposture que de chercher partout où elle le peut son impossible légitimité. Dire des oeuvres de Fleur Nabert qu'elles rejoignent l'esprit du grand art baroque est nécessaire, tout comme le sont sa rhétorique de l'intensité, la mention de l'or, des poids et des prix...
Mais la possibilité de simuler l'art a été repérée il y a encore plus longtemps, par Léon Tolstoï, et analysée dans son essai Qu'est-ce que l'art ? (Puf/Quadrige).
"A force de voir sa matière s'appauvrir et de devenir inintelligible dans sa forme, l'art des classes supérieures en est venu aujourd'hui à manquer même des caractères élémentaires de l'art, et à n'être plus qu'une contrefaçon de l'art." (p 113)
"une pièce toute faite d'emprunts, où il n'y a certainement pas un seul atome d'art, ni de poésie, ce qui ne l'empêche pas de paraître très poétique à une foule de gens, et probablement aussi à l'auteur lui-même." (p 116)
On peut se reporter au chapitre X -La contrefaçon de l'art, de son essai. Tolstoï mais aussi Adorno proposent des analyses très aiguisées de ces simulacres si répandus.
Ici : http://www.fleurnabert.com/media/.gallery/image227.jpg (2 100 €)
le travail de Fleur Nabert ressemble terriblement à celui de Lucio Fontana :
http://www.leblogart.com/images/2007/12 ... ontana.jpg
La ressemblance est telle qu'on n'arrive plus à choisir entre les concepts d'emprunt, de citation, d'imitation, de copie, de plagiat, de récupération ou de détournement. Enfin, la série s'appelle Blessures et l'idée est de faire aussi une blessure à la toile ou au support.... N'y a-t-il pas quelque étrangeté à prétendre qu'une telle idée puisse à elle seule justifier l'existence d'une oeuvre d'art, qu'elle puisse justifier sa réalisation et plus encore son exposition ?
Là, Fleur Nabert atteint un sommet : http://www.fleurnabert.com/media/.gallery/image368.jpg
Pour ses coulures bleues, elle met une légende :" "Ce qui est à penser s'est déjà retiré" - Heidegger "
Je réponds : "L'un des aspects du kitsch susceptibles de la définir serait la simulation de sentiments non existants et par conséquent leur neutralisation aussi bien que celle du phénomène esthétique." (Adorno, Théorie esthétique, p 437)
Car il n'y a évidemment aucun lien entre les coulures bleues de Fleur Nabert et la pensée de Heidegger. Mais elle l'utilise pour simuler le contenu de son "oeuvre". Le reste est de la même eau : Nabert simule et par conséquent il se pourrait bien qu'elle neutralise et le phénomène esthétique et le sentiment religieux. Elle fait l'inverse de l'art sacré tel que nous l'avons toujours pratiqué dans le christianisme : elle produit un étouffoir du sentiment religieux.
Remarquons aussi l'intention d'ajouter un "plus" à ces coulures dont elle a dû se dire que les présenter verticalement était sans doute insuffisant. Et qu'il fallait mieux les présenter horizontalement. C'est l'essentiel, ici précisément, de son "travail" d'artiste, puisque ce sont les lois de la physique qui produisent les coulures - faire faire un quart de tour à sa feuille de papier est sa fécondité.
Dans l'émission de RND, elle développait d'ailleurs plutôt sur les effets de matière. Dans cette sorte de néo-naturalisme dont Adorno disait :
"De nombreuses productions musicales et picturales actuelles pourraient être subsumées sous le concept d'un second naturalisme, en dépit de toute absence de figuration et d'expression. Des procédures grossièrement calquées sur celles de la physique, dans le matériau, des relations mesurables entre les paramètres refoulent maladroitement l'apparence esthétique, la vérité sur le fait qu'elle a été instaurée. Dans la mesure où cette instauration a disparu dans l'autonomie de leur cohérence, elle a abandonné l'aura comme reflet de l'humain qui s'objectivise en eux. L'allergie à l'aura, à laquelle aucun art ne peut échapper, est inséparable de l'inhumanité naissante. Cette récente réification, la régression des oeuvres d'art à la littéralité barbare de ce qui est esthétiquement effectif et la culpabilité qui s'attache à la fantasmagorie sont intimement mêlées de façon inextricable. (...) Mais la légitimité de la rébellion contre l'apparence considérée comme illusoire et le caractère illusoire de cette rébellion, c'est-à-dire l'espoir que l'apparence esthétique puisse de son propre chef se sortir de la fange, se confondent l'une et l'autre. Il semble bien que le caractère d'apparence inhérent aux oeuvres d'art ne puisse être débarassé d'un aspect lié à l'imitation du réel, aussi latent soit-il, et donc de l'illusion." (Théorie esthétique p 150-151)
Voir par exemple :
http://www.fleurnabert.com/media/.gallery/image363.jpg
ou
http://www.fleurnabert.com/media/.gallery/image611.jpg
Et si l'on prend les coulures bleues, on a une oeuvre qui correspond exactement à ce qu'Adorno décrivait : "en dépit de toute absence de figuration et d'expression. Des procédures grossièrement calquées sur celles de la physique" et "la régression des oeuvres d'art à la littéralité barbare de ce qui est esthétiquement effectif". On peut donc dire avec Adorno : Fleur Nabert ou "l'espoir que l'apparence esthétique puisse de son propre chef se sortir de la fange"...
Fleur Nabert déclare par ailleurs :
"Le coeur de mon métier, c'est l'art, et la création, et l'émergence d'un réel encore plus beau, encore plus accompli que le réel. Mon travail, c'est l'enrichissement du réel..." (Source)
Sans parler du décalage entre l'ambition et la réalisation, on peut déjà noter la conception presque hégélienne qu'elle se fait de l'art : "le beau artistique est supérieur au beau naturel, parce qu'il est un produit de l'esprit. L'esprit étant supérieur à la nature, sa supériorité se communique également à ses produits et, par conséquent à l'art (...) La plus mauvaise idée qui traverse l'esprit d'un homme est meilleure et plus élevée que la plus grande production de la nature (...) Ce qui existe n'existe que dans la mesure où il est spiritualité. Le beau naturel est donc un réflexe de l'esprit. Il n'est beau que dans la mesure où il participe de l'esprit. Il doit être conçu comme un mode incomplet de l'esprit" (Hegel, Esthétique). Car si Fleur Nabert enrichit le réel, cela suppose qu'il demande à être complété, et que cette indigence et infériorité soient rectifiées par la supériorité de l'artiste. Fleur Nabert prétend que dans son oeuvre - ses gouaches et ses visages défigurés que nous connaissons - émerge "un réel plus accompli que le réel". Elle prétend cela avec sérieux, sans la moindre ironie. Ce n'est pas seulement le "naturel" qui serait parachevé par l'art de Fleur Nabert, c'est le "réel" même. Pour atteindre ce comble de la vanité, il n'y a que l'esprit du monde, qu'il soit hégélien ou autre...
Comment ne pas revenir encore à Jean-Louis Chrétien et sa conception authentiquement chrétienne, elle, de l'art ? Il écrit : "Jamais notre joie devant la beauté ne sera aussi belle que la beauté elle-même." Notre joie, déjà, est plus pauvre. Et pour ce qui est de notre réponse, c'est encore plus difficile. Quant à pratiquement enrichir le réel, lui dispenser accomplissement et beauté... Une conception chrétienne de l'art ne peut être qu'absolument humble. Cela ne peut qu'être une louange défaillante, une épreuve de notre propre indigence, une réponse impossible mais qu'on ne peut retenir. Voir L'appel et la réponse (Editions de minuit) et L'effroi du beau (Cerf)
Pour clore donc cette méditation sur l'art sacré en compagnie de Tolstoï, Jean-Louis Chrétien, Harouel, Platon, Patrice de la Tour du Pin, Hegel et Pasolini, entendons une dernière fois Adorno :
"L'habitude bourgeoise qui se cramponne avec une lâcheté cynique à ce dont on a percé la fausseté et la non-vérité se comporte à l'égard de l'art selon le schéma suivant : ce qui me plaît peut bien être mauvais, imposture fabriquée pour me mystifier, mais je n'aimerais pas qu'on me le rappelle car mes loisirs ne sont pas faits pour ce genre d'effort et de contrariété." (Théorie esthétique, p 433)
------------
Sources :
http://www.fleurnabert.com/
http://www.fleurnabert.com/media/telech ... tienne.jpg
Theodor Adorno, Theorie esthétique, Klincksieck
Jean-Louis Chrétien, L'arche de la parole, PUF/Epiméthée
Léon Tolstoï, Qu'est-ce que l'art ?, PUF/Quadrige
Pier Paolo Pasolini, Théorème
Platon, Gorgias, Gallimard/Pléiade
Patrice de la Tour du Pin, Une somme de poésie, Gallimard
Jean-Louis Harouel, La vampirisation du Louvre par l'art contemporain, Le Figaro du 16.04.08
Hegel, Esthétique, Aubier
I. Les textes
"Et puis regarder le fruit sans se savoir arbre. Et dans cette absence à soi-même, toujours retrouver le chemin du silence gravide et de la peine féconde.
Donner au-delà de toute mesure des forces à transfigurer.
Et pour toujours : NE PAS SAVOIR, l'or des mains, la chaleur des flammes choisies, la chute et l'envol...
17/05/06"
"Croire et voir le flamboiement sous la cendre
...et faire lever les braises.
28/05/06"
On a là une croyance commune qui consiste se croire poétique parce qu'on utilise des mots poétiques : "silence", "flammes", "envol", "flamboiement", "braises"... Notez aussi le procédé systématique d'associations qui redoublent la charge poétique des mots : "silence gravide", "peine féconde" "flammes choisies", "faire lever les braises". Tout ce qu'elle écrit est du même style : une saturation de mots et d'expressions qui doivent être en eux-mêmes poétiques.
"L’atelier est le lieu de cette violence première, de cette fécondation des profondeurs. Il y naît un bonheur, comme une quête jamais apaisée, celle de la trace nourricière, de l’inscription du sens, du temps éternellement présent et toujours à parfaire, de l’inépuisable richesse de l’humain."
Qu'est-ce que la "trace nourricière" ? "L'inscription du sens" ? On aimerait bien savoir. La vérité est que si cela ressemble un peu à une pensée du fait du registre de langage, cela correspond surtout à la définition platonicienne de la rhétorique comme "simulacre" (Gorgias, 463 d) et "procédé de persuasion propre à faire croire, devant des gens qui ne savent pas, que ce qu'on ne sait pas, on le sait mieux que celui qui sait" (Gorgias, 459 d).
"Le regard poreux, l'âme à découvert, le cœur atteignable et les mains dans le feu...
Vie d'artiste, sur le fil. 28/05/06"
Fleur Nabert semble vouloir nous persuader qu'elle mène une "vie d'artiste" pleine de risque. Mais dans l'émission de RND, elle avait répété trois fois que sa sculpture pesait 300 kilos. Comme s'il était question de sculpture au poids. En quoi le poids d'une oeuvre a-t-il le moindre intérêt esthétique ? Il semblerait que les 300 kilos de bronze aient à jouer le rôle d'une valeur objective, qui défende d'émettre le doute que cela ne vaut rien. Au moins la sculpture pèse ses 300 kilos de bronze. C'est une sorte de plancher en dessous duquel on ne peut descendre. Tout comme la mention dans un article de FC des 20 000 francs de son premier bronze. Ou encore dans un autre journal : "J'ai fait une marche de 250 kms dans le désert du Sahara, j'ai ramassé du sable et l'ai collé sur la toile"... Mais il est impossible de comprendre, de faire tenir ensemble, à la fois la vie aventureuse évoquée par "Vie d'artiste, sur le fil" et l'insistance matérialiste de ces 250 km, 20 000 francs et 300 kilos d'art.
"Dans le silence de l’atelier, dans ce lieu de l’âme, je me demande si les arbres souffrent de la croissance de leurs branches, de la turgescence de leurs fruits. Qui tombent, offerts. Sont suivis d’autres. Jusqu’à épuisement."
Le commentaire est ici à peine nécessaire mais il est intéressant d'observer le phénomène d'emballement. Le procédé de juxtaposition et de saturation de "mots poétiques" peut surchauffer sans que la moindre alarme ne résonne en elle. C'est le goût qui aurait dû l'alerter, mais elle a signé ce texte et l'a fait publier, sans doute très contente d'elle-même. C'est terrible qu'elle ait pu se relire bien des fois sans voir tout ce qu'a d'outrancier ce passage. Et plus terrible encore que personne n'ait osé le lui signaler.
II. Les oeuvres
Le spectacle de ses "oeuvres" semble confirmer la première impression donnée par ses textes :
http://www.fleurnabert.com/media/.gallery/image241.jpg
Celle-ci, par exemple, est annoncée à 2 500 euros. Mais sa valeur est justifiée par la poudre d'or utilisée. Au cas où nous serions sceptiques et formulerions des doutes sur cette valeur, la présence de l'or les censure immédiatement. Recouvrir ses tableaux avec de l'or, c'est comme agrafer dessus des billets de 100 euros. C'est faire comprendre au public qu'au-delà de toute considération esthétique, on ne peut pas dire que cela ne vaut rien, parce que cela vaut le poids de l'or badigeonné dessus.
Ce "travail" relève plus de la performance, du happening ou du théâtre, que des beaux-arts. Il évoque immanquablement le personnage de Pier Paolo Pasolini dans son film Théorème, le fils, qui du jour au lendemain veut être "peintre" et se met à produire des tableaux par un procédé lui permettant de simuler l'art :
Pasolini, "Théorème", la scène du peintre.
"Personne ne doit reconnaître que l'artiste ne vaut rien (...) Personne ne doit surprendre sa naïveté. Tout doit être présenté comme parfait, basé sur des règles maîtisées et indiscutables... (...) tout le monde doit croire que ce n'est pas l'oeuvre d'un artiste sans talent. (...) Ils doivent penser que c'est une décision sûre, sans crainte, aisée et presque arrogante. Personne ne doit savoir qu'un coup de pinceau réussit par chance (...)" (Pasolini, Théorème)
"Nous devons essayer d'inventer de nouvelles techniques, non reconnaissables, qui soient différentes de toute technique antérieure pour éviter l'infantilisme et le ridicule, établir un univers dans lequel les comparaisons soient impossibles et pour lequel il n'existe pas de critères de jugement antérieurs..." (Pasolini, Théorème)
Il y a une nécessité d'erreur unanime qui est répétée par le personnage. C'est très important pour lui, apparemment, qu'il y ait unanimité, que tous se laissent prendre à l'imposture, que personne ne la démasque. Il fait porter tout son effort dans ce sens. Mais jusqu'où serait-il prêt à aller pour préserver son secret, celui de son impuissance artistique ? A quelles escalades ou à quelles menaces ?
Rapportons le discours de Fleur Nabert dans son entretien de FC :
"Je n'achète que les miennes [couleurs], je n'ai nul besoin d'une palette complète" ; je ne choisis une couleur que quand elle impressionne ma rétine" et "Je préfère peindre à l'eau plutôt qu'à l'huile. Je ne fais pas de croquis, je vois le tableau avec précision avant de commencer et jusqu'à ce qu'il soit achevé" (FC)
...à la scène de Pasolini : "Ils doivent penser que c'est une décision sûre, sans crainte, aisée et presque arrogante." On peut creuser tant qu'on voudra le personnage de Fleur Nabert et son oeuvre, plus on avance, plus on les voit correspondre aux analyses de Pasolini. Avec une réserve cependant à apporter au "je vois le tableau avec précision avant de commencer et jusqu'à ce qu'il soit achevé" qui est le "devant la toile (...) tout n'est pas prévu au départ" qu'elle affirme, en se contredisant, dans un autre journal...
Il faut aussi relever : "je n'ai nul besoin d'une palette complète ; je ne choisis une couleur que quand elle impressionne ma rétine". Si elle ne choisit une couleur que quand elle impressionne sa rétine et qu'elle n'a nul besoin d'une palette complète, c'est donc que seul un nombre limité de couleurs impressionne sa rétine. Ce qui est un aveu proprement stupéfiant. Quand on voit sa palette :
http://www.fleurnabert.com/media/.gallery/image382.jpg ,
on remarque effectivement que seules quelques couleurs sont utilisées, pures, telles que sortant du tube (et aussi, au passage, son aspect quasi hygiénique). Quand elle dit aussi "je n'achète que les miennes", elle va plus loin dans l'aveu : car ces seules couleurs qui impressionnent sa rétine et dont elle dit qu'elles sont "les miennes" sont, là aussi nécessairement, les couleurs du fabricant. Ses couleurs ne seront donc pas celles du monde visible, dans lequel nous baignons tous les jours, ni celles d'un monde rêvé, mais quelques unes parmi celles proposées par tel industriel. Elle aurait pu dire qu'elle n'avait nul besoin d'une palette complète parce qu'elle produisait une gamme illimitée de couleurs en en mélangeant quelques unes, mais elle a laissé échapper "je n'achète que les miennes" et "je ne choisis une couleur que quand elle impressionne ma rétine." Elle tente ici de faire passer cette impression de la rétine pour une une décision esthétique qui lui appartiendrait, elle identifie la dyschromatopsie et le regard du peintre. Ce qui est absolument indéfendable. Le moment de sa revendication d'originalité s'est mué en aveu de faiblesse...
Fleur Nabert use avec talent de ce vieux procédé de l'art contemporain et des avants-gardes du XX° siècle, et qui est de s'en remettre à une audace illimitée. Quand on lit ses textes, c'est à une fuite en avant qu'on assiste. Bientôt, Fleur Nabert sera conduite à affirmer qu'elle est géniale, à le dire explicitement. C'est la logique de sa démarche. Elle le dit déjà implicitement par la saturation et par tout ce vocabulaire outrancier de l'intensité, de l'extrême et du maximal. La logique de "faire lever les braises" est d'arriver à "je suis une flamme inouïe". Et il s'avère que Fleur NAbert s'est effectivement identifiée de manière explicite à une flamme : "c'est comme un processus de combustion, en fait, je fais de la vie que je mène un bois que je brûle par la création et c'est un feu très positif" (entretien sur Omegatv). La logique étant un chemin implacable.
Cela avec la complicité d'une journaliste de FC qui se fend d'un impressionnant :
"Ces deux oeuvres [ici et là] quoique résolument du XXI° siècle, rejoignent l'esprit du grand art baroque"
"L'esprit du grand art baroque" : l'esprit de Rubens et du Bernin, donc. Il ne semble y avoir ici aucune limite, aucune référence, rien qui puisse borner le discours selon la raison, la prudence, la culture ou l'histoire de l'art. Cela ne serait-il qu'un dérapage accidentel d'une journaliste confessant par ailleurs que l'artiste est "une blonde ravissante" et "jolie comme un coeur" (FC) ? On pourrait le croire... Cependant :
"le dialogue postulant l'égalité, organiser un supposé dialogue entre, d'une part, les authentiques chefs-d'œuvre du passé et, d'autre part, les impostures actuelles permet de proclamer la haute valeur artistique de celles-ci. L'art contemporain, qui n'est pas de l'art, cherche à se donner une légitimité artistique en établissant une confrontation forcée avec les plus grands chefs-d'œuvre de l'art. Il les vampirise pour tenter de s'affirmer réellement comme art." (Jean-Louis Harouel,Le Figaro du 16.04.08)
Pour Jean-Louis Harouel, le genre d'excès de la journaliste de FC n'est pas accidentel : c'est la nécessité même d'une imposture que de chercher partout où elle le peut son impossible légitimité. Dire des oeuvres de Fleur Nabert qu'elles rejoignent l'esprit du grand art baroque est nécessaire, tout comme le sont sa rhétorique de l'intensité, la mention de l'or, des poids et des prix...
Mais la possibilité de simuler l'art a été repérée il y a encore plus longtemps, par Léon Tolstoï, et analysée dans son essai Qu'est-ce que l'art ? (Puf/Quadrige).
"A force de voir sa matière s'appauvrir et de devenir inintelligible dans sa forme, l'art des classes supérieures en est venu aujourd'hui à manquer même des caractères élémentaires de l'art, et à n'être plus qu'une contrefaçon de l'art." (p 113)
"une pièce toute faite d'emprunts, où il n'y a certainement pas un seul atome d'art, ni de poésie, ce qui ne l'empêche pas de paraître très poétique à une foule de gens, et probablement aussi à l'auteur lui-même." (p 116)
On peut se reporter au chapitre X -La contrefaçon de l'art, de son essai. Tolstoï mais aussi Adorno proposent des analyses très aiguisées de ces simulacres si répandus.
Ici : http://www.fleurnabert.com/media/.gallery/image227.jpg (2 100 €)
le travail de Fleur Nabert ressemble terriblement à celui de Lucio Fontana :
http://www.leblogart.com/images/2007/12 ... ontana.jpg
La ressemblance est telle qu'on n'arrive plus à choisir entre les concepts d'emprunt, de citation, d'imitation, de copie, de plagiat, de récupération ou de détournement. Enfin, la série s'appelle Blessures et l'idée est de faire aussi une blessure à la toile ou au support.... N'y a-t-il pas quelque étrangeté à prétendre qu'une telle idée puisse à elle seule justifier l'existence d'une oeuvre d'art, qu'elle puisse justifier sa réalisation et plus encore son exposition ?
Là, Fleur Nabert atteint un sommet : http://www.fleurnabert.com/media/.gallery/image368.jpg
Pour ses coulures bleues, elle met une légende :" "Ce qui est à penser s'est déjà retiré" - Heidegger "
Je réponds : "L'un des aspects du kitsch susceptibles de la définir serait la simulation de sentiments non existants et par conséquent leur neutralisation aussi bien que celle du phénomène esthétique." (Adorno, Théorie esthétique, p 437)
Car il n'y a évidemment aucun lien entre les coulures bleues de Fleur Nabert et la pensée de Heidegger. Mais elle l'utilise pour simuler le contenu de son "oeuvre". Le reste est de la même eau : Nabert simule et par conséquent il se pourrait bien qu'elle neutralise et le phénomène esthétique et le sentiment religieux. Elle fait l'inverse de l'art sacré tel que nous l'avons toujours pratiqué dans le christianisme : elle produit un étouffoir du sentiment religieux.
Remarquons aussi l'intention d'ajouter un "plus" à ces coulures dont elle a dû se dire que les présenter verticalement était sans doute insuffisant. Et qu'il fallait mieux les présenter horizontalement. C'est l'essentiel, ici précisément, de son "travail" d'artiste, puisque ce sont les lois de la physique qui produisent les coulures - faire faire un quart de tour à sa feuille de papier est sa fécondité.
Dans l'émission de RND, elle développait d'ailleurs plutôt sur les effets de matière. Dans cette sorte de néo-naturalisme dont Adorno disait :
"De nombreuses productions musicales et picturales actuelles pourraient être subsumées sous le concept d'un second naturalisme, en dépit de toute absence de figuration et d'expression. Des procédures grossièrement calquées sur celles de la physique, dans le matériau, des relations mesurables entre les paramètres refoulent maladroitement l'apparence esthétique, la vérité sur le fait qu'elle a été instaurée. Dans la mesure où cette instauration a disparu dans l'autonomie de leur cohérence, elle a abandonné l'aura comme reflet de l'humain qui s'objectivise en eux. L'allergie à l'aura, à laquelle aucun art ne peut échapper, est inséparable de l'inhumanité naissante. Cette récente réification, la régression des oeuvres d'art à la littéralité barbare de ce qui est esthétiquement effectif et la culpabilité qui s'attache à la fantasmagorie sont intimement mêlées de façon inextricable. (...) Mais la légitimité de la rébellion contre l'apparence considérée comme illusoire et le caractère illusoire de cette rébellion, c'est-à-dire l'espoir que l'apparence esthétique puisse de son propre chef se sortir de la fange, se confondent l'une et l'autre. Il semble bien que le caractère d'apparence inhérent aux oeuvres d'art ne puisse être débarassé d'un aspect lié à l'imitation du réel, aussi latent soit-il, et donc de l'illusion." (Théorie esthétique p 150-151)
Voir par exemple :
http://www.fleurnabert.com/media/.gallery/image363.jpg
ou
http://www.fleurnabert.com/media/.gallery/image611.jpg
Et si l'on prend les coulures bleues, on a une oeuvre qui correspond exactement à ce qu'Adorno décrivait : "en dépit de toute absence de figuration et d'expression. Des procédures grossièrement calquées sur celles de la physique" et "la régression des oeuvres d'art à la littéralité barbare de ce qui est esthétiquement effectif". On peut donc dire avec Adorno : Fleur Nabert ou "l'espoir que l'apparence esthétique puisse de son propre chef se sortir de la fange"...
Fleur Nabert déclare par ailleurs :
"Le coeur de mon métier, c'est l'art, et la création, et l'émergence d'un réel encore plus beau, encore plus accompli que le réel. Mon travail, c'est l'enrichissement du réel..." (Source)
Sans parler du décalage entre l'ambition et la réalisation, on peut déjà noter la conception presque hégélienne qu'elle se fait de l'art : "le beau artistique est supérieur au beau naturel, parce qu'il est un produit de l'esprit. L'esprit étant supérieur à la nature, sa supériorité se communique également à ses produits et, par conséquent à l'art (...) La plus mauvaise idée qui traverse l'esprit d'un homme est meilleure et plus élevée que la plus grande production de la nature (...) Ce qui existe n'existe que dans la mesure où il est spiritualité. Le beau naturel est donc un réflexe de l'esprit. Il n'est beau que dans la mesure où il participe de l'esprit. Il doit être conçu comme un mode incomplet de l'esprit" (Hegel, Esthétique). Car si Fleur Nabert enrichit le réel, cela suppose qu'il demande à être complété, et que cette indigence et infériorité soient rectifiées par la supériorité de l'artiste. Fleur Nabert prétend que dans son oeuvre - ses gouaches et ses visages défigurés que nous connaissons - émerge "un réel plus accompli que le réel". Elle prétend cela avec sérieux, sans la moindre ironie. Ce n'est pas seulement le "naturel" qui serait parachevé par l'art de Fleur Nabert, c'est le "réel" même. Pour atteindre ce comble de la vanité, il n'y a que l'esprit du monde, qu'il soit hégélien ou autre...
Comment ne pas revenir encore à Jean-Louis Chrétien et sa conception authentiquement chrétienne, elle, de l'art ? Il écrit : "Jamais notre joie devant la beauté ne sera aussi belle que la beauté elle-même." Notre joie, déjà, est plus pauvre. Et pour ce qui est de notre réponse, c'est encore plus difficile. Quant à pratiquement enrichir le réel, lui dispenser accomplissement et beauté... Une conception chrétienne de l'art ne peut être qu'absolument humble. Cela ne peut qu'être une louange défaillante, une épreuve de notre propre indigence, une réponse impossible mais qu'on ne peut retenir. Voir L'appel et la réponse (Editions de minuit) et L'effroi du beau (Cerf)
Pour clore donc cette méditation sur l'art sacré en compagnie de Tolstoï, Jean-Louis Chrétien, Harouel, Platon, Patrice de la Tour du Pin, Hegel et Pasolini, entendons une dernière fois Adorno :
"L'habitude bourgeoise qui se cramponne avec une lâcheté cynique à ce dont on a percé la fausseté et la non-vérité se comporte à l'égard de l'art selon le schéma suivant : ce qui me plaît peut bien être mauvais, imposture fabriquée pour me mystifier, mais je n'aimerais pas qu'on me le rappelle car mes loisirs ne sont pas faits pour ce genre d'effort et de contrariété." (Théorie esthétique, p 433)
------------
Sources :
http://www.fleurnabert.com/
http://www.fleurnabert.com/media/telech ... tienne.jpg
Theodor Adorno, Theorie esthétique, Klincksieck
Jean-Louis Chrétien, L'arche de la parole, PUF/Epiméthée
Léon Tolstoï, Qu'est-ce que l'art ?, PUF/Quadrige
Pier Paolo Pasolini, Théorème
Platon, Gorgias, Gallimard/Pléiade
Patrice de la Tour du Pin, Une somme de poésie, Gallimard
Jean-Louis Harouel, La vampirisation du Louvre par l'art contemporain, Le Figaro du 16.04.08
Hegel, Esthétique, Aubier