Bonsoir,
Question très intéressante, à laquelle il est délicat de répondre. En effet, le point de vue catholique sera toujours catholique, et pourra sans doute heurter la sensibilité des fidèles d'autres religions. Cependant, cela n'est pas une raison suffisante pour s'en abstenir.
Au fond, c'est une question ecclésiologique : quelles sont les frontières de l'Eglise, puisque l'Eglise est le lieu exclusif du salut ?
Qu'est-ce que l'Eglise ? C'est, enseigne
Lumen Gentium, le sacrement de la communion des hommes entre eux et avec Dieu. Sans entrer dans les détails, qui prendraient des heures, l'Eglise est une communauté d'hommes et de femmes qui, moyennant la médiation du Christ, forment une communion surnaturelle. Au fond, c'est le tryptique classique de la théologie sacramentaire.
Qui sont les membres de cette communauté humaine ? Réponse simple : tous les êtres humains. C'est ce que
Gaudium et Spes entend signifier en disant qu'à tous les hommes, Dieu propose son salut. Ou, pour le dire de façon plus classique, tout les hommes sont ordonnés à l'Eglise.
Comment se manifeste la médiation du Christ ? Réponse immédiate : par la Parole, par les Sacrements, par la succession Apostolique. Mais cela n'est pas tout. Vatican II semble avoir opéré un discernement très important dans
Nostra Aetate (n. 2) :
De même aussi, les autres religions qu'on trouve de par le monde s'efforcent d'aller au-devant, de façons diverses, de l'inquiétude du coeur humain en proposant des voies, c'est-à-dire des doctrines, des règles de vie et des rites sacrés.
L'Eglise catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions. Elle considère avec un respect sincère ces manières d'agir et de vivre, ces règles et ces doctrines qui, quoiqu'elles diffèrent en beaucoup de points de ce qu'elle-même tient et propose, cependant apportent souvent un rayon de la Vérité qui illumine tous les hommes. Toutefois, elle annonce, et elle est tenue d'annoncer sans cesse, le Christ qui est " la voie, la vérité et la vie " (Jean 14, 6), dans lequel les hommes doivent trouver la plénitude de la vie religieuse et dans lequel Dieu s'est réconcilié toutes choses (4).
Dès lors (pardonnez-moi, je vais vite et saute des étapes), il est possible de dessiner de l'Eglise le schéma suivant, selon les médiations qui sont celles de tel groupe de personnes :
1. Médiations parfaites complètes : c'est l'Eglise catholique, qui seule a conservé dans son intégralité la plénitude des moyens du salut.
2. Médiations parfaites incomplètes : ce sont les différentes confessions chrétiennes, avec des degrés divers. L'ecclésialité des Eglises orthodoxes est,
sous le rapport des médiations du salut, bien plus grande que l'ecclésialité des églises issues de la Réforme.
3. Médiations imparfaites : ce sont les religions non chrétiennes, ces médiations imparfaites étant constituées de ce qu'il y a de
"vrai et saint" dans leurs doctrines, rites sacrés et règles de vie.
Il faut préciser un point : cette gradation ne met aucunement en cause la médiation universelle du Christ. La puissance salvifique de ces médiations vient toujours exclusivement du Christ, puisque le Vrai et le Saint ne sauraient venir d'ailleurs. Pour les médiations imparfaites, ce sont ces
"germes du Verbe" (que les Pères, certes, ne voyaient que dans la philosophie grecque), c'est l'Esprit qui souffle où Il veut (S. Thomas n'avait-il pas coutume de dire que là où est la vérité, là est l'Esprit ?).
Voyons ensuite le dernier terme : la communion surnaturelle. Il faut immédiatement ici rejeter l'alternative issue de la Réforme, qui consiste à se demander qui fait partie de l'Eglise et qui n'en fait pas partie. Vaine question que celle-ci, puisque la véritable question est celle du degré d'appartenance à l'Eglise de telle ou telle personne, de son degré d'ecclésialité. La ligne de partage entre ce qui ecclésial et ce qui ne l'est pas se situe au coeur de chaque personne, là où se trouve la ligne de partage entre le bon grain et l'ivraie (ce pourquoi, soit dit en passant, l'Eglise est dite Sainte, les deux termes étant en quelque sorte synonyme : ce qu'il y a de saint en chacun est ecclésial, et c'est parce que c'est ecclésial (moyennant les médiations) que c'est saint...).
Si nous revenons maintenant à la question : un musulman peut-il être sauvé en pratiquant sa religion ?
Première réponse : Dieu le sait.
Deuxième réponse : à partir du moment où il y a des choses vraies et saintes dans l'Islam,
en principe et
en théorie, il est possible à un musulman d'être sauvé en pratiquant sa religion, d'être sauvé grâce aux choses vraies et saintes que l'Esprit a disséminé dans sa religion. Pour une réponse plus précise (individuelle), cf. première réponse !
Quant à la seconde question : à un musulman dont on explique où se situe la vérité, l'ignorance ne peut plus être admise, pourra-t-il être sauvé ?
Il me semble que la question ne se pose pas en termes d'ignorance. La vraie question est de savoir les raisons pour lesquelles la personne reste réfractaire à la conversion. Il peut en effet y avoir de multiples raisons qui ne seraient pas fautives (au premier chef, par exemple, la manière dont la prédication a eu lieu). Le seul cas où le salut de cette personne serait réellement compromis, c'est celui où elle refuserait de se convertir
tout en reconnaissant la Vérité.
Car ce n'est pas le tout de prêcher la Vérité, encore faut-il que cette Vérité soit perçue comme telle. A cette condition, un refus de conversion sera réellement un refus de du Christ, et donc un refus du salut. Seul le refus de la Vérité (le blasphème contre l'Esprit) est insusceptible de rémission.
Donc, la réponse à cette question me semble devoir être positive, avec la même remarque que précédemment quant à la possibilité d'apporter une réponse individuelle.
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