Nulle souffrance n'est nécessaire ! Nécessaire à rien ! Et pourtant la souffrance existe !
Et pourtant aussi, nombreux sont ceux qui peuvent témoigner que le passage par la souffrance les a amenés un peu plus vers Dieu.
Aussi vrai que le passage par la passion du Christ nous a valu la résurrection, le passage par la souffrance peut valoir à certains un supplément d'amour, un supplément d'attachement au Christ. Bien des saints ont témoigné des épreuves qu'ils avaient traversées et de ce qu'ils y avaient découvert ou appris ou accepté... Et bien des chrétiens aussi, aujourd'hui comme par le passé, peuvent en dire autant.
Mais, là encore accepter et apprendre ne veut pas dire désirer. Dieu ne nous appelle pas à être des masochistes. Dieu nous appelle à être des ressuscités, des relevés (sens étymologique du mot
ressuscité).
Il est vrai que certains saints ou saintes en ont parlé de telle manière qu'ils laissent planer un doute sur l'ambiguïté du désir et de l'acceptation, et un autre doute sur Dieu qui serait l'auteur de la souffrance, Mais, même parmi ceux-là, je n'en vois guère qui aient osé dire ou écrire "
Faites comme moi, souffrez et désirez le mal, et vous serez sauvé".
Poussons le raisonnement jusqu'à l'extrême, jusqu'à l'absurde. Dans l'horreur de la Shoah, quelques saints et saintes ont pu se révéler : Maximilien Kolbe, pour en citer un qui a été canonisé, Geneviève De Gaulle-Anthonioz, Edmond Michelet, ou Eloi Leclerc, parmi ceux qui ne l'ont pas été, ou du moins pas encore. Ce n'est évidemment pas pour ça que la Shoah fut désirable ou souhaitable. Ne serait-ce que par respect pour ceux, infiniment plus nombreux, qui ont désespéré de Dieu. Prenons un autre exemple, pris dans la douloureuse actualité : parmi les victimes des abus sexuels ou psychologiques d'hommes d'Eglise, certaines ont des mots admirables pour parler du pardon qu'ils ont pu donner. Mais combien plus en sont sortis brisés, et fâchés pour longtemps ou pour toujours avec Dieu ? Qui oserait prétendre qu'il fallait passer par là pour que soient mis au jour le repentir de quelques-uns, le pardon de quelques-autres ?
La question est évidemment plus douloureuse et insoluble encore lorsque le mal et la souffrance viennent des éléments ou d'une cause non humaine : cataclysme, accident dévastateur et meurtrier, perte d'un enfant ou d'un être cher, etc.. N'insistons pas !
Plus largement, et peut-être près de nous, bien des chrétiens qui ont connu la maladie et la souffrance, tant physique que spirituelle ou morale, ont pu dire après coup, combien cela les avait changés, convertis, transformés, illuminés. Mais notez bien que tout est dans les mots
après coup. En effet, sur le coup, on ne ressent que la souffrance et le mal enduré. Ce n'est qu'après, plus ou moins vite selon les circonstances, et aussi selon les individus, que peut naître ou apparaître le sens d'un tel mal. Si vous vous coincez les doigts dans une porte, avant de dire "
Ça m'apprendra à faire attention !", vous commencez par dire "
Aïe !" (exemple volontairement simpliste, je vous le concède). Et pourtant inutile de mettre les doigts dans une porte pour apprendre à faire attention.
Lorsque la souffrance dure, lorsqu'elle persiste, lorsqu'elle s'installe dans nos vies, dans la longue maladie, la déportation, l'agonie, etc., l'apaisement spirituel et l'illumination par la découverte du sens du mal peut évidemment arriver avant l'issue ou la guérison et accompagner celui qui souffre dans son chemin unique et individuel. Heureux homme que celui à qui cela est donné, mais nous savons tous que ce soulagement de l'âme n'est pas donné à tous.
C'est pourtant bien d'un chemin individuel, propre à chacun, dont il s'agit, car, soyons clair, nul n'a le droit de dire à quiconque ce qu'il doit faire ou penser des épreuves et du mal qu'il subit. Nul n'a le droit de dire à celui qui souffre comme je l'ai entendu : "
Tu sais, dans ta souffrance, Dieu te montre combien Il t'aime" (c'était le discours qu'on tenait autrefois aux malades de Lourdes jusque dans les années 1970), ce à quoi une brave dame allongée sur son brancard (une
personne alitée comme elle se qualifiait elle-même) répondait sans se départir ni de son humour, ni de son absolue Espérance chrétienne : "
Dans ce cas, j'aimerais mieux que Dieu m'aime un peu moins !".
Bien au contraire, ceux qui ont découvert combien la souffrance et les épreuves les ont grandis, ceux qui peuvent dire qu'ils ne seront plus jamais comme avant, sont les premiers à dire "
Je ne souhaite à personne de passer par là". Oui, on peut dire que le mal que nous avons souffert nous a rapproché (c'est d'ailleurs plus facile à dire au passé -
nous a rapproché - qu'au présent -
nous rapproche) de Dieu et tout à la fois souhaiter à notre prochain, qu'on l'aime ou pas, que jamais il ne connaisse des telles épreuves.
- [+] Texte masqué
- Nous pouvons tout au plus en témoigner pour ce qui nous concerne, sans pour autant le souhaiter à autrui. C'est ce que je viens de tenter ici...