Don Camillo et le concile
Publié : jeu. 23 déc. 2021, 14:19
DON CAMILLO,
GUARESCHI ET LE
CONCILE
Par M. l’abbé Ugolino Giugni
Tout le monde connaît certainement la figure de don Camillo, le prêtre du Bas Pays en lutte continuelle avec le maire communiste Peppone, créé par Giovannino Guareschi. Si l’on n’a pas lu ses livres, on a certainement vu les films magistralement interprétés par Fernandel et Gino Cervi.
Giovannino Guareschi est mort en 1968 et a eu le temps de voir le Concile Vatican II qui s’est déroulé à Rome de 1962 à 1965.
Dans cet article nous essayons de comprendre à travers ses écrits ce que Guareschi pensait du Concile et de la révolution qu’il apporta dans l’Eglise. En somme, don Camillo a-t-il survécu au Concile? Et si oui de quelle manière? A-t-il dû faire lui aussi un “aggiornamento” ou bien a-t-il rejoint les rangs du clergé traditionaliste et clandestin?
Vous verrez que la lecture de ces lignes ne sera pas dépourvue de surprises, et nous permettra de passer un agréable moment accompagné par la fine ironie du grand écrivain émilien.
Lettre à don Camillo
Le premier texte (et peut-être le plus significatif) est une lettre que Guareschi écrit dans les années 60 à don Camillo, qui à cause de ses excès et de son refus de se mettre au goût du jour, a été relégué dans une paroisse de montagne perdue du diocèse. Son poste dans
le Bas-Pays a été pris par le jeune prêtre moderniste don Chichì, qui a vendu tout le mobilier de l’église et met en pratique de manière
impitoyable les directives du Concile. Il est intéressant de noter comment don Camillo, une fois déraciné de sa terre et transféré dans la
montagne devient lui-même “révolutionnaire” et comment, en se rappelant les paroles de don Chichì, il essaye d’expliquer aux montagnards la réforme liturgique et de quelle manière ils la refusent en bloc et désertent eux aussi l’église (les réparties du vieil Antonio et de la vieille Romilda à don Camillo sont de vraies perles d’antimodernisme), prouvant ainsi que le peuple est fondamentalement attaché à ses traditions et “traditionaliste” (idée très chère à Guareschi), qu’un homme “déraciné” perd ses points de repère et que la “révolution” est toujours imposée d’en-haut par les “gens des villes” et les intellectuels.
« Mon Révérend,
j’espère que ma lettre atteindra le reculé exil montagnard dans lequel vous a relégué votre impétuosité qui ne diminue pas avec le
nombre des années.Je connais l’histoire qui a commencé quand le camarade maire, Peppone, s’est mis à vous saluer en public: “Bonjour, camarade Président!” Ensuite il est venu vous visiter à la cure avec Smilzo, Bigio et Brusco pour vous dire que, puisqu’il avait l’intention d’embellir la Maison du Peuple avec un beau balcon pour les discours, il achèterait volontiers les colonnes de marbre de la balustrade de l’autel majeur, ainsi que les deux anges placés aux côtés du tabernacle. Il aurait voulu, dit-il (si mon informateur est digne de foi), les placer
au-dessus de l’arche du portail d’entrée, pour orner l’emblème du PCI .
Don Camillo, vous avez décroché du mur le fusil et l’avez braqué devant Peppone et ses amis en leur faisant trouver rapidement le
chemin de la porte. Mais, croyez-moi, ce ne fut pas une réponse de bon joueur. Vous êtes dans le pétrin jusqu’aux yeux, mon Révérend, mais cette fois c’est de votre faute. Le jeune curé que vos supérieurs ont envoyé pour vous instruire sur le Rit Bolonais et pour vous aider à mettre l’église au goût du jour, n’est pas un Peppone quelconque et vous ne pouviez pas le traiter ainsi. Il venait à vous avec un mandat précis et, puisque votre église n’a aucune valeur artistique ou touristique particulière, le jeune et digne prêtre avait tout à fait le droit de prétendre à l’abattage de la table de communion et de l’autel, à l’élimination des chapelles latérales et des niches avec leurs saints ridicules, tout comme les ex-voto, les chandeliers et, en somme, de toute la pacotille de ferblanterie, de bois et de plâtre dorés qui, depuis la Réforme, transformaient les églises en autant d’arrière-boutiques de brocanteurs.
Don Camillo, vous avez sans doute vu à la télévision le “Lercaro Show” et la concélébration de la Messe dans le Rit Bolonais. Vous avez bien vu la pauvreté suggestive du décor et la touchante simplicité de l’autel réduit à une table prolétaire. Comment auriez-vous pu prétendre placer au milieu de cette humble table sacrée un machin haut de trois mètres comme votre fameux (quasi tristement célèbre) Crucifix que vous aimez tant?
Vous avez peut-être vu à la Télé, quelques jours après, comment était dressée la sainte Table autour de laquelle le Pape et les nouveaux Cardinaux ont concélébré le Banquet Eucharistique. Ne vous êtes-vous pas aperçu que le Crucifix situé au centre de la Table était si petit et discret qu’il se confondait avec deux micros?
Vous n’avez pas vu, en somme, comme tout, dans la Maison de Dieu, doit être humble et pauvre de manière à faire ressortir au maximum le caractère communautaire de l’Assemblée Liturgique dont le Prêtre est seulement un concélébrant avec des fonctions de Président?
Et vous n’avez pas vu, dans le second “Lercaro Show” télévisé (rubrique “Cordialmente”), combien sont satisfaits, enthousiastes même, les fidèles bolonais pour la nouvelle Messe en Rit Bolonais? N’avez-vous pas vu comme ils étaient tout excités, spécialement les jeunes et les
femmes, par le plaisir de concélébrer la Messe au lieu d’y assister passivement, subissant la brimade du mystérieux latin du célébrant, et par la légitime satisfaction de ne plus devoir s’humilier en s’agenouillant pour recevoir l’hostie et de pouvoir la déglutir debout, traitant Dieu d’égal à égal comme a toujours fait le député Fanfani?
Don Camillo: ce jeune prêtre avait raison et se battait pour la Sainte Cause parce que l’aggiornamento a été voulu par le Grand Pape Jean afin que l’Eglise “Epouse du Christ, puisse montrer sa face sans tache ni ride”.
C’est l’Eglise qui, jusqu’à hier simplement Catholique et Apostolique, devient (rappelle toujours Lercaro) “Eglise de Dieu”. Et vous, don Camillo, vous êtes resté en arrière de quelques siècles; vous êtes encore arrêté au dernier Pape médiéval, à ce Pie XII qui aujourd’hui est publiquement insulté sur les scènes avec l’approbation (cf. la représentation du Vicaire à Florence) des Etudiants Universitaires Catholiques, et qui, quand le producteur aura obtenu la subvention de l’Etat sera également insulté par les grands et les petits écrans.
Don Camillo: vous ne vous en êtes même pas aperçu en assistant, à travers la Télé, à la consécration des nouveaux Cardinaux? Vous n’avez pas entendu les applaudissements fracassants adressés au nouveau Cardinal-ouvrier Cardijn?
N’avez-vous pas entendu le Révérend Présentateur de télévision préciser que le nouveau Cardinal tchécoslovaque Beran est simplement sorti de son “état d’isolement”?
Don Camillo, ne vous êtes-vous pas aperçu comment les Supérieurs Hiérarchiques de l’Église évitent de parler de ce Cardinal Mindszenty de Hongrie qui, avec une indiscipline blâmable, persiste dans l’ignorance de la Conciliation entre Église Catholique et Régime Soviétique et dans l’accusation de payer l’hommage dû au soi disant “Communisme Athée”, en considérant carrément valide une Excommunication Papale qui est aujourd’hui occasion de plaisanterie dans tous les patronages?
Pourquoi, don Camillo, refusez-vous de comprendre?
Pourquoi, quand le jeune prêtre qui vous a été envoyé par l’Autorité Supérieure vous a expliqué qu’il fallait nettoyer l’église et vendre anges, chandeliers, Saints, Christs, Saintes Vierges et toutes les autres pacotilles parmi lesquelles aussi votre fameux Christ crucifié,
pourquoi, dis-je, l’avez-vous empoigné par les nippes en le flanquant contre le mur?
N’avez-vous pas compris que sont en jeu les principes de base de l’Economie? Que sont en jeu des milliards et des milliards et la sacrée intégrité de la Monnaie? Quelle famille “bien”, aujourd’hui, voudrait se priver du plaisir de décorer sa maison avec un objet “sacré”? Qui peut renoncer à avoir dans son entrée un Saint Michel utilisé comme portemanteau, ou dans sa chambre un couple d’anges dorés en guise
de lampadaire, ou, dans son séjour, un tabernacle en guise de petit bar?
Don Camillo, la mode est une puissance qui touche des milliers d’usines et des milliers de milliards: la mode exige que chaque maison respectable possède un objet “sacré” et la recherche est tellement enragée que si nous n’introduisons pas sur le marché de l’ameublement Saints, Anges, rétables, chandeliers, crucifix, Tabernacles, Christs, Vierges et ainsi de suite, les prix atteindront des chiffres hyperboliques. Et ceci sera préjudiciable à la sacrée intégrité de la Lire, honorée par les étrangers par l’Oscar des Monnaies.
L’Église ne peut plus se détourner de la vie des laïcs et en ignorer les problèmes.
(à suivre)
GUARESCHI ET LE
CONCILE
Par M. l’abbé Ugolino Giugni
Tout le monde connaît certainement la figure de don Camillo, le prêtre du Bas Pays en lutte continuelle avec le maire communiste Peppone, créé par Giovannino Guareschi. Si l’on n’a pas lu ses livres, on a certainement vu les films magistralement interprétés par Fernandel et Gino Cervi.
Giovannino Guareschi est mort en 1968 et a eu le temps de voir le Concile Vatican II qui s’est déroulé à Rome de 1962 à 1965.
Dans cet article nous essayons de comprendre à travers ses écrits ce que Guareschi pensait du Concile et de la révolution qu’il apporta dans l’Eglise. En somme, don Camillo a-t-il survécu au Concile? Et si oui de quelle manière? A-t-il dû faire lui aussi un “aggiornamento” ou bien a-t-il rejoint les rangs du clergé traditionaliste et clandestin?
Vous verrez que la lecture de ces lignes ne sera pas dépourvue de surprises, et nous permettra de passer un agréable moment accompagné par la fine ironie du grand écrivain émilien.
Lettre à don Camillo
Le premier texte (et peut-être le plus significatif) est une lettre que Guareschi écrit dans les années 60 à don Camillo, qui à cause de ses excès et de son refus de se mettre au goût du jour, a été relégué dans une paroisse de montagne perdue du diocèse. Son poste dans
le Bas-Pays a été pris par le jeune prêtre moderniste don Chichì, qui a vendu tout le mobilier de l’église et met en pratique de manière
impitoyable les directives du Concile. Il est intéressant de noter comment don Camillo, une fois déraciné de sa terre et transféré dans la
montagne devient lui-même “révolutionnaire” et comment, en se rappelant les paroles de don Chichì, il essaye d’expliquer aux montagnards la réforme liturgique et de quelle manière ils la refusent en bloc et désertent eux aussi l’église (les réparties du vieil Antonio et de la vieille Romilda à don Camillo sont de vraies perles d’antimodernisme), prouvant ainsi que le peuple est fondamentalement attaché à ses traditions et “traditionaliste” (idée très chère à Guareschi), qu’un homme “déraciné” perd ses points de repère et que la “révolution” est toujours imposée d’en-haut par les “gens des villes” et les intellectuels.
« Mon Révérend,
j’espère que ma lettre atteindra le reculé exil montagnard dans lequel vous a relégué votre impétuosité qui ne diminue pas avec le
nombre des années.Je connais l’histoire qui a commencé quand le camarade maire, Peppone, s’est mis à vous saluer en public: “Bonjour, camarade Président!” Ensuite il est venu vous visiter à la cure avec Smilzo, Bigio et Brusco pour vous dire que, puisqu’il avait l’intention d’embellir la Maison du Peuple avec un beau balcon pour les discours, il achèterait volontiers les colonnes de marbre de la balustrade de l’autel majeur, ainsi que les deux anges placés aux côtés du tabernacle. Il aurait voulu, dit-il (si mon informateur est digne de foi), les placer
au-dessus de l’arche du portail d’entrée, pour orner l’emblème du PCI .
Don Camillo, vous avez décroché du mur le fusil et l’avez braqué devant Peppone et ses amis en leur faisant trouver rapidement le
chemin de la porte. Mais, croyez-moi, ce ne fut pas une réponse de bon joueur. Vous êtes dans le pétrin jusqu’aux yeux, mon Révérend, mais cette fois c’est de votre faute. Le jeune curé que vos supérieurs ont envoyé pour vous instruire sur le Rit Bolonais et pour vous aider à mettre l’église au goût du jour, n’est pas un Peppone quelconque et vous ne pouviez pas le traiter ainsi. Il venait à vous avec un mandat précis et, puisque votre église n’a aucune valeur artistique ou touristique particulière, le jeune et digne prêtre avait tout à fait le droit de prétendre à l’abattage de la table de communion et de l’autel, à l’élimination des chapelles latérales et des niches avec leurs saints ridicules, tout comme les ex-voto, les chandeliers et, en somme, de toute la pacotille de ferblanterie, de bois et de plâtre dorés qui, depuis la Réforme, transformaient les églises en autant d’arrière-boutiques de brocanteurs.
Don Camillo, vous avez sans doute vu à la télévision le “Lercaro Show” et la concélébration de la Messe dans le Rit Bolonais. Vous avez bien vu la pauvreté suggestive du décor et la touchante simplicité de l’autel réduit à une table prolétaire. Comment auriez-vous pu prétendre placer au milieu de cette humble table sacrée un machin haut de trois mètres comme votre fameux (quasi tristement célèbre) Crucifix que vous aimez tant?
Vous avez peut-être vu à la Télé, quelques jours après, comment était dressée la sainte Table autour de laquelle le Pape et les nouveaux Cardinaux ont concélébré le Banquet Eucharistique. Ne vous êtes-vous pas aperçu que le Crucifix situé au centre de la Table était si petit et discret qu’il se confondait avec deux micros?
Vous n’avez pas vu, en somme, comme tout, dans la Maison de Dieu, doit être humble et pauvre de manière à faire ressortir au maximum le caractère communautaire de l’Assemblée Liturgique dont le Prêtre est seulement un concélébrant avec des fonctions de Président?
Et vous n’avez pas vu, dans le second “Lercaro Show” télévisé (rubrique “Cordialmente”), combien sont satisfaits, enthousiastes même, les fidèles bolonais pour la nouvelle Messe en Rit Bolonais? N’avez-vous pas vu comme ils étaient tout excités, spécialement les jeunes et les
femmes, par le plaisir de concélébrer la Messe au lieu d’y assister passivement, subissant la brimade du mystérieux latin du célébrant, et par la légitime satisfaction de ne plus devoir s’humilier en s’agenouillant pour recevoir l’hostie et de pouvoir la déglutir debout, traitant Dieu d’égal à égal comme a toujours fait le député Fanfani?
Don Camillo: ce jeune prêtre avait raison et se battait pour la Sainte Cause parce que l’aggiornamento a été voulu par le Grand Pape Jean afin que l’Eglise “Epouse du Christ, puisse montrer sa face sans tache ni ride”.
C’est l’Eglise qui, jusqu’à hier simplement Catholique et Apostolique, devient (rappelle toujours Lercaro) “Eglise de Dieu”. Et vous, don Camillo, vous êtes resté en arrière de quelques siècles; vous êtes encore arrêté au dernier Pape médiéval, à ce Pie XII qui aujourd’hui est publiquement insulté sur les scènes avec l’approbation (cf. la représentation du Vicaire à Florence) des Etudiants Universitaires Catholiques, et qui, quand le producteur aura obtenu la subvention de l’Etat sera également insulté par les grands et les petits écrans.
Don Camillo: vous ne vous en êtes même pas aperçu en assistant, à travers la Télé, à la consécration des nouveaux Cardinaux? Vous n’avez pas entendu les applaudissements fracassants adressés au nouveau Cardinal-ouvrier Cardijn?
N’avez-vous pas entendu le Révérend Présentateur de télévision préciser que le nouveau Cardinal tchécoslovaque Beran est simplement sorti de son “état d’isolement”?
Don Camillo, ne vous êtes-vous pas aperçu comment les Supérieurs Hiérarchiques de l’Église évitent de parler de ce Cardinal Mindszenty de Hongrie qui, avec une indiscipline blâmable, persiste dans l’ignorance de la Conciliation entre Église Catholique et Régime Soviétique et dans l’accusation de payer l’hommage dû au soi disant “Communisme Athée”, en considérant carrément valide une Excommunication Papale qui est aujourd’hui occasion de plaisanterie dans tous les patronages?
Pourquoi, don Camillo, refusez-vous de comprendre?
Pourquoi, quand le jeune prêtre qui vous a été envoyé par l’Autorité Supérieure vous a expliqué qu’il fallait nettoyer l’église et vendre anges, chandeliers, Saints, Christs, Saintes Vierges et toutes les autres pacotilles parmi lesquelles aussi votre fameux Christ crucifié,
pourquoi, dis-je, l’avez-vous empoigné par les nippes en le flanquant contre le mur?
N’avez-vous pas compris que sont en jeu les principes de base de l’Economie? Que sont en jeu des milliards et des milliards et la sacrée intégrité de la Monnaie? Quelle famille “bien”, aujourd’hui, voudrait se priver du plaisir de décorer sa maison avec un objet “sacré”? Qui peut renoncer à avoir dans son entrée un Saint Michel utilisé comme portemanteau, ou dans sa chambre un couple d’anges dorés en guise
de lampadaire, ou, dans son séjour, un tabernacle en guise de petit bar?
Don Camillo, la mode est une puissance qui touche des milliers d’usines et des milliers de milliards: la mode exige que chaque maison respectable possède un objet “sacré” et la recherche est tellement enragée que si nous n’introduisons pas sur le marché de l’ameublement Saints, Anges, rétables, chandeliers, crucifix, Tabernacles, Christs, Vierges et ainsi de suite, les prix atteindront des chiffres hyperboliques. Et ceci sera préjudiciable à la sacrée intégrité de la Lire, honorée par les étrangers par l’Oscar des Monnaies.
L’Église ne peut plus se détourner de la vie des laïcs et en ignorer les problèmes.
(à suivre)