Cher Gaudens, merci pour votre lumineuse et foisonnante réponse. Elle épuise presque entièrement le sujet tout en invitant à la réflexion.
Quelques points en particulier méritent d’être précisés.
Gaudens a écrit : ↑jeu. 26 mars 2020, 21:09
Derrière les études que vous nous donnez à lire se profile une typologie diversifiée du religieux qui ne doit pas masquer des différences ontologiques à l’intérieur de ce qui est communément appelé « religions »
Vous avez raison, il peut paraître curieux de regrouper ainsi des cultes aussi divers sous le vocable commun de « religion ». À bien y réfléchir, on pourrait tout à fait s’étonner de voir les Témoins de Jéhovah et les catholiques réunis sous la même bannière du « christianisme », et les wahhabites et les soufis sous celle de « l’islam ».
Mais il me semble que ce raccourci est justifié par l’enjeu : celui d’une lutte à mort, entamée il y a deux siècles, entre l’athéisme (et son fondement philosophique, la croyance matérialiste) — et le théisme, fondé sur la croyance spiritualiste.
Dans ce combat qui engage l’humanité tout entière, il convient en effet de hiérarchiser la menace. Nous avons en commun avec les Témoins de Jéhovah et même avec les étranges wahhabites la croyance en Dieu, qui seule peut conférer une dignité à l’être humain et à sa vie sur Terre.
L’athéisme, à la différence de toutes les autres croyances métaphysiques, considère l’homme comme un amas d’atomes et de cellules, une simple machine biologique née du hasard (hasard dont Léon Bloy disait pourtant qu’il n’était rien d’autre que
« la Providence des imbéciles »...). Rien, dans une telle vision du monde, ne permet d’inférer de quelconques lois morales absolues, ni de transcender les intérêts égoïstes des individus : n’est « bon » et utile que ce qui permet la survie de l’individu, éventuellement celle de l’espèce.
Dieu merci, la conception abjecte de l’existence qui devrait en découler est atténuée (pour l’instant) par les vestiges du religieux qui persistent dans nos us et coutumes, nos habitudes mentales, nos lois et institutions laïques, toutes choses forgées au fil d’une histoire fortement marquée par la religion. Ainsi, les attitudes athées contemporaines s’accommodent fort bien de ces vestiges du religieux, même si c’est le plus souvent au mépris de la logique la plus élémentaire. (Mais encore une fois, loué soit Dieu pour ce manque de logique...)
Quoi qu’il en soit, voilà bien une différence fondamentale qui justifie pleinement cette opposition frontale entre d’un côté les traditions religieuses, quelles qu’elles soient, et de l’autre le scientisme athée. Que le christianisme redescende dans les catacombes, je peux l’accepter tant qu’il emporte avec lui l’athéisme ; je préfère la victoire des wahhabites à celle des nihilistes, celle de Staline à celle de Hitler.
Pour le christianisme la modernité a produit une large désaffection ;la vision athée du phénomène est d’y voir un processus normal et inéluctable,jusqu’à la disparition programmée de la religion dans un monde devenu totalement moderne
En effet ; cette vision athée semble cependant négliger deux points qui me paraissent importants :
1. S’il est vrai que les églises d’Europe occidentale et d’Amérique du Nord connaissent une large désaffection, il est intéressant de noter qu’en Chine, où la modernité est désormais bien implantée me semble-t-il, le nombre de conversions religieuses est en train d’exploser, du moins d’après ce qu’indiquent certaines informations (tant il est difficile de se faire une idée nette de la situation dans ce pays). Voici par exemple
un article à ce sujet qui décrit notamment les récentes mesures très restrictives du gouvernement — peut-être un indice de l’ampleur du phénomène ? À noter que la liberté de culte est officiellement garantie en Chine depuis les années 1980.
En Corée, au Japon et à Taïwan, on observe également que, malgré un déclin indéniable, la pratique religieuse et surtout les habitudes mentales sous-tendues par les diverses traditions (chamanisme, taoïsme, shintoïsme et bouddhisme) persistent dans de nombreux domaines de la vie quotidienne et continuent à toucher jusqu’au cœur de ces populations. Ainsi, l’immense majorité des Japonais, dont un grand nombre se prétendrait athée si on lui posait la question, continue assidûment à fréquenter temples et sanctuaires et à se livrer à certaines pratiques votives. Inimaginable pour un athée occidental. (Voici
un court article sur la question.)
Nous rejoignons ici le problème de la définition des « non-affiliés » que vous avez déjà abordée. Il apparaît également que de nombreux athées (ou prétendus tels) et agnostiques occidentaux sont en réalité des sortes de déistes rejetant non pas Dieu, mais la religion organisée. La part des athées « véritables » pourrait donc être tout à fait négligeable au niveau mondial.
2. Deuxièmement, la désaffection et pourrait-on dire, le désamour pour la religion en Occident, coïncide étrangement avec l’avènement de la sécurité alimentaire et de la société de consommation dans les années 1960 et ‘70. Or une théorie répandue en science des religions affirme que mieux on est loti du point de vue matériel, plus les questions de l’au-delà (qui forment le cœur de toute religion) passent au second plan. Et inversement : dans les sociétés pauvres où le danger et la mort sont omniprésents de mille façons (famine, guerre, maladies...) on est plus enclin à prendre soin de son âme, étant donné la fragilité de la vie terrestre.
En particulier l’islam résistera-t-il tant que cela à la modernité au point ,pour ses adeptes, de ne pas suivre les comportements de limitation des naissances de type moderne ?
La question est posée et vous avez bien raison de vous interroger. Il existe des études laissant supposer une certaine diminution non seulement des naissances, mais également de la pratique religieuse des jeunes musulmans à travers de nombreux pays, et pas seulement en Occident. L’islam est bel et bien en train de traverser sa propre « crise de la modernité », dont l’islamisme n’est qu’un symptôme parmi d’autres.
Pour ce qui est du judaïsme, les haredim semblent se porter plutôt bien : il est intéressant de voir que ce courant est assez bien implanté en Israël, alors que leur équivalent chrétien français, les catholiques pratiquants, ne rassemble que 5 % de la population.