Le pire blasphème
Publié : lun. 12 nov. 2018, 22:04
Un petit texte à méditer ...
Le pire blasphème est de renverser les termes et de commencer la religion par nos sacrifices. Certaines éducations chrétiennes consistent en cela. On dit à Dieu : "Ce qui est à moi est à toi." Et ensuite on ajoute : "Et j'espère bien alors que tu me donneras quelque chose de ce qui est à toi." On usurpe la place de Dieu. On prend l'initiative de l'amour. On devient le père de Dieu. Et puis, on lui conseille de se montrer aussi bon que nous, de faire un effort pour se hausser à la hauteur de nos sacrifices. Tout est faux dans cette attitude : nous nous guindons en position de bienfaiteurs de Dieu. Nous nous haussons sur un piedestal. Et Dieu semble inerte, indifférent, passif, en posture d'obligé.
Un de mes élèves, à chaque carême, essayait d'offrir à Dieu le sacrifice de ne pas fumer. Il devenait de très mauvaise humeur, s'énervait, se mettait à sucer des bonbons et à manger du chocolat, "puisqu'il avait promis de ne pas fumer, mais non de ne pas sucer", puis se laissait tenter par ses amis, reprenait ses habitudes, et terminait le carême démoralisé, furieux contre Dieu et contre lui.
Au début d'un nouveau carême, il vint me trouver et me demande : "Que ferais-je comme mortification ?" " Je ne sais pas, que proposes-tu ?"
Il me regarde d'un air timide. "Je pourrais peut-être essayer de ne pas fumer ?" Ah non, voilà des années que tu nous ennuies avec cela. Tu vas plutôt faire le contraire. Tu vas fumer, mais tu feras de chacune de tes cigarettes un sacrifice : tu les fumeras en l'honneur de Dieu, en le remerciant d'avoir crée des choses aussi bonnes que le tabac. - Il a d'abord cru que je me moquais de lui. Une solide éducation chrétienne l'avait persuadé que rien d'agréable ne pouvait être vraiment religieux. Je dus dépenser des flots d'éloquence avant qu'il ne se laissât convaincre qu'il pouvait faire plaisir à Dieu en fumant, et que la fumée de ses cigarettes serait comme des volutes d'encens d'agréable odeur.
Trois semaines après, il revint. "Eh bien quelle nouvelle ?" "Ça va très bien, je ne fume plus." "Ah ça, tu est un type impossible. Quand tu ne devais pas fumer, tu fumais. Maintenant que tu as choisi de fumer, tu ne fumes plus." - Eh bien, monsieur, je vais vous expliquer. D'abord, je dois dire que j'ai eu beaucoup de peine à fumer en l'honneur de Dieu, à rendre religieux un acte qui me semblait si profane. Et même quand j'y suis arrivé, figurez-vous, ces premières cigarettes ne me plaisaient pas. J'ai découvert que lorsque je fumais, jusque là, c'était un acte franchement païen, une sorte de revanche que je prenais contre tout ce qui est imposé et obligatoire. J'envoyais tout au diable et je me payais un plaisir. Je prélevais une tranche de bon temps sur une existence ennuyeuse. Le vrai plaisir de fumer était de mettre le devoir en vacance, de goûter une solitude, une liberté dont l'aboutissement final doit être vaguement le plaisir de la damnation (retranchement, excommunication, affranchissement absolu).
Puis, peu à peu, je me suis habitué et j'ai vraiment fumé quelques cigarettes avec un sentiment fiiial. J'ai dû lutter d'abord contre l'impression que Dieu n'était pas content de moi. J'avais mauvaise conscience de goûter ce plaisir en temps de Carême. J'avais l'habitude de penser à Lui que pour me mortifier. Mais à la longue, je suis arrivé à penser que Dieu m'offrait une cigarette, que je lui faisais plaisir en l'acceptant, que je la fumais en Son honneur et que ce plaisir, loin de me séparer de Lui, m'introduisait dans son intimité.
Puis, à un certain moment, la pensée que je pouvais fumer, que Dieu était content que je fume, qu'il m'y invitait paternellement, cette pensée me réjouissait si bien, me mettait dans un tel état de contentement et de paix, que je n'ai plus eu besoin de fumer. Je continuais à penser à Dieu et j'étais plus heureux ainsi. Nos rapports étaient plus purs. La cigarette m'aurait distrait.
(à suivre)
Le pire blasphème est de renverser les termes et de commencer la religion par nos sacrifices. Certaines éducations chrétiennes consistent en cela. On dit à Dieu : "Ce qui est à moi est à toi." Et ensuite on ajoute : "Et j'espère bien alors que tu me donneras quelque chose de ce qui est à toi." On usurpe la place de Dieu. On prend l'initiative de l'amour. On devient le père de Dieu. Et puis, on lui conseille de se montrer aussi bon que nous, de faire un effort pour se hausser à la hauteur de nos sacrifices. Tout est faux dans cette attitude : nous nous guindons en position de bienfaiteurs de Dieu. Nous nous haussons sur un piedestal. Et Dieu semble inerte, indifférent, passif, en posture d'obligé.
Un de mes élèves, à chaque carême, essayait d'offrir à Dieu le sacrifice de ne pas fumer. Il devenait de très mauvaise humeur, s'énervait, se mettait à sucer des bonbons et à manger du chocolat, "puisqu'il avait promis de ne pas fumer, mais non de ne pas sucer", puis se laissait tenter par ses amis, reprenait ses habitudes, et terminait le carême démoralisé, furieux contre Dieu et contre lui.
Au début d'un nouveau carême, il vint me trouver et me demande : "Que ferais-je comme mortification ?" " Je ne sais pas, que proposes-tu ?"
Il me regarde d'un air timide. "Je pourrais peut-être essayer de ne pas fumer ?" Ah non, voilà des années que tu nous ennuies avec cela. Tu vas plutôt faire le contraire. Tu vas fumer, mais tu feras de chacune de tes cigarettes un sacrifice : tu les fumeras en l'honneur de Dieu, en le remerciant d'avoir crée des choses aussi bonnes que le tabac. - Il a d'abord cru que je me moquais de lui. Une solide éducation chrétienne l'avait persuadé que rien d'agréable ne pouvait être vraiment religieux. Je dus dépenser des flots d'éloquence avant qu'il ne se laissât convaincre qu'il pouvait faire plaisir à Dieu en fumant, et que la fumée de ses cigarettes serait comme des volutes d'encens d'agréable odeur.
Trois semaines après, il revint. "Eh bien quelle nouvelle ?" "Ça va très bien, je ne fume plus." "Ah ça, tu est un type impossible. Quand tu ne devais pas fumer, tu fumais. Maintenant que tu as choisi de fumer, tu ne fumes plus." - Eh bien, monsieur, je vais vous expliquer. D'abord, je dois dire que j'ai eu beaucoup de peine à fumer en l'honneur de Dieu, à rendre religieux un acte qui me semblait si profane. Et même quand j'y suis arrivé, figurez-vous, ces premières cigarettes ne me plaisaient pas. J'ai découvert que lorsque je fumais, jusque là, c'était un acte franchement païen, une sorte de revanche que je prenais contre tout ce qui est imposé et obligatoire. J'envoyais tout au diable et je me payais un plaisir. Je prélevais une tranche de bon temps sur une existence ennuyeuse. Le vrai plaisir de fumer était de mettre le devoir en vacance, de goûter une solitude, une liberté dont l'aboutissement final doit être vaguement le plaisir de la damnation (retranchement, excommunication, affranchissement absolu).
Puis, peu à peu, je me suis habitué et j'ai vraiment fumé quelques cigarettes avec un sentiment fiiial. J'ai dû lutter d'abord contre l'impression que Dieu n'était pas content de moi. J'avais mauvaise conscience de goûter ce plaisir en temps de Carême. J'avais l'habitude de penser à Lui que pour me mortifier. Mais à la longue, je suis arrivé à penser que Dieu m'offrait une cigarette, que je lui faisais plaisir en l'acceptant, que je la fumais en Son honneur et que ce plaisir, loin de me séparer de Lui, m'introduisait dans son intimité.
Puis, à un certain moment, la pensée que je pouvais fumer, que Dieu était content que je fume, qu'il m'y invitait paternellement, cette pensée me réjouissait si bien, me mettait dans un tel état de contentement et de paix, que je n'ai plus eu besoin de fumer. Je continuais à penser à Dieu et j'étais plus heureux ainsi. Nos rapports étaient plus purs. La cigarette m'aurait distrait.
(à suivre)