errare humanum est a écrit :
c'est peut-être très ignorant de ma part, mais ça me laisse vraiment perplexe qu'on puisse diserter autant sur une tenue vestimentaire. je veux bien comprendre que la liturgie soit très importante, mais toutes ces conclusions portées sur une cérémonie... ça me dépasse.
Je reprends ce fil après une semaine d'absence, j'en suis désolé : votre remarque m'a fait réfléchir. Effectivement, on pourrait considérer que ce qui compte, dans la prière, c'est la capacité de l'individu à s'unir à son créateur, et non pas les fastes notamment vestimentaires du clergé et des ministres.
Mais il y a un autre point : le fait que l'Eglise est une société, et que la liturgie est la prière publique de cette société, et que c'est même cette prière publique, qui, dans sa dimension sacramentelle édifie l'Eglise. Jean-Paul II avait même donné à cette idée l'incipit d'une belle encyclique :
Ecclesia de Eucharistia vivit. Donc pour l'Eglise, aussi curieux que ça puisses paraitre à nos esprits du XXI° siècle, il est une forme qui participe par sa seule essence au fond. ce n'est pas, cela ne peut pas être une sorte de formalisme guindé ; il y a das la liturgie une réconciliation entre ce que je parais et ce que je deviens. C'est tout le mystère du rite, des paroles et des gestes qui agissent
ex opere operato. L'identité artistique de la prière publique de l'Eglise participe à sa construction. Et c'est pour cela qu'il y a des règles et un soin tout particulier aux détails, la liturgie étant un art total.
C'est le P. Gouzes qui expliquait ça en 2006 avec je trouve une pertinence certaine lors d'une interview sur KTO :
P. Gouzes, KTO a écrit :
La liturgie c’est l’ordre et les cérémonies du service divin. Vous en pensez quoi de tout cela ? (NB : le journaliste en introduction à l’émission explique : "l’invité que je reçois aujourd’hui ne sera certainement pas du tout d’accord avec cette définition")
Je pense que c’est une approche, une approche d’un cérémonial, il y a un aspect canonique, c’est bien normal : l’Eglise, c’est une société. Et c’est parce que c’est une société, dans tout ce que ça a de fondamentalement, de positivement organique et vivant, il faut donc une règle. Vous êtes parti du plus petit commun dénominateur, mais il en faut bien un ! Donc je ne serais pas contre, car une liturgie qui n’aurait pas de règles, elle ne serait plus une liturgie. Pourquoi ? Parce que c’est un acte public, un acte de la communauté des croyants ; et ça désigne déjà quelque chose c’est qu’il y a une différence entre la liturgie et la piété. La piété est un acte personnel, plus affectif, avec à la fois ses profondeurs, ses grandeurs et ses misères ... La liturgie est un acte de la communauté des croyants, et c’est pour cela que c’est régi dans la richesse d’une grande tradition, par un certain nombre de pratiques et de lois. Mais ce n’est pas ça qui est le but, c’est le moyen à atteindre, et c’est la manière de l’atteindre qui est le plus important.
Très souvent on dit, la liturgie c’est pesant, il y a les grandes chapes, les gestes imposés, les rubriques : quand vous voyez des liturgies comme cela, qu’est ce que vous en pensez ?
J’en pense que c’est comme la musique : si le rythme n’est que le métronome, c’est pesant aussi... Mais sans le métronome, il n’y a pas la musique ; sans la précision du rythme, il ne peut pas avoir non plus l’élan de la mélodie, de la phrase musicale. Je dirais que à travers ces règles, si on en reste là de manière pharisienne, figée, ou simplement en ne les habitant pas de la profondeur même de l’être, en ne les vivant pas dans les mystères du coeur qui est la racine même de la liturgie, c’est sa source et son achèvement, le mystère du coeur ! S’il n’y a qu’exteriorité objective des rites, il y a ennui à faire bailler les anges !
Une question un peu compliquée : qu’est ce qu’on fait dans la liturgie, pourquoi et à quoi ça sert ?
Je vais vous dire quelque chose de tout simple, qui demanderait beaucoup d’attendus et de nuances : la liturgie pour les chrétiens, ça n’est pas la pompe solennelle d’un rituel purement social. Elle est le lieu mystique des croyants. Les anciens parlaient de mystagogie, l’oeuvre des mystères. A la fois l’oeuvre que nous célébrons, mais en même temps l’oeuvre que le mystère accomplit dans le coeur de celui qui célèbre. Donc ça renvoie essentiellement à la vie profonde de la Foi. Ce qui est transmis, vécu dans la liturgie, c’est l’oeuvre même de la foi et qui est quoi ? Je le résumerais en un seul mot : réssucité ! Etre chrétien, c’est constamment aller boire à la source de vie, se laisser éveiler, réveiller, ressuciter par les actes du Christ, les gestes que nous ont transmis la foi de l’Eglise, par les paroles de l’Evangile mais aussi se laisser réssuciter à soi même et à l’autre, et par l’autre, dans le mystère de la communion fraternelle, de la rencontre des frères. On ne dira jamais assez qu’il n’est d’assemblée chrétienne que pour vivre ce mystère de communion. (...) L’organisation liturgique, il ne faut pas la rejetter d’un trait, comme cela, parce qu’elle est subtile, profonde, elle véhicule des sédimentations prodigieusement intéressantes de l’histoire religieuse de l’humanité, de l’histoire de l’Eglise... C’est un des grands trésors de l’humanité, les grandes liturgies chrétiennes... Sans la liturgie, il n’y aurait peut être pas eu la culture artistique de l’occident ! C’est autour de l’Eglise que l’homme a appris à regarder, à chanter... Donc c’est un grand trésor, mais l’essentiel, je le dis souvent, c’est un lieu où il faut faire un effort : il y a une ascèse de la résurrection. C’est un travail sur soi-même.
Pas de liturgie = pas de culture artistique. Et dans ces conditions, il n'est pas inintéressant,- il est en réalité même fondamental, - de s'intéresser aux habits de la liturgie, ainsi qu'à toutes ses autres formes extérieures, qui fondent notre foi aussi sûrement que la culture dans laquelle nous sommes modèle notre psychisme. Au théâtre et au cinéma, (le "7° art") on dépense des fortunes pour les décors, les effets spéciaux et les costumes... On y apporte un soin très important. Il y a même un oscar pour ces questions spécifiques, je crois....
Ces habits liturgiques majestueux qu'a revêtus le Souverain pontife la semaine dernière, c'est peut être le signal d'une reconquête de la culture par le christianisme. Vous ne croyez pas ?