Cher Alex,
Je pense que c'est le propre de toute religion : "j'ai la foi (c.-à-d. "je crois parce que je crois"), mais soyez assuré que que ma foi est parfaitement raisonnable !"
Je refuse tout à fait cette définition de la foi. Je ne crois pas parce que je crois. Vous ne pouvez pas m'obliger à assumer une doctrine protestante que je rejette ; vous pouvez critiquer les raisons qui selon moi fondent ma foi, mais pas dire que par définition la foi n'a pas de fondement, puisque je donne (et le catholicisme donne) une autre définition du terme. Vous pouvez dire "vos fondements sont faux" mais pas dire "vous ne considérez pas la néssécité de fonder votre foi puisqu’elle est foi".
La théorie de la "cause première" ne résout rien. Je pourrais vous répondre "et d'où vient Dieu ?" Dire que Dieu est éternel et n'a pas de cause, c'est un peu court, vous ne trouvez pas ? En outre, vous "expliquer" un mystère (disons le Big Bang) en le remplaçant par un mystère plus grand encore (Dieu). La vérité, c'est que ni vous ni moi ne savons d'où nous venons.
Votre réponse sur ce point montre votre incompréhension de la nature de l'argument d'Aristote et des métaphysiciens qui l'on amélioré.
Prenons l'argument sous la forme qu'il a dans la troisième "voie" de Saint Thomas d'Aquin :
1 - On pose la question de Leibniz : "pourquoi existe-il quelque chose plutôt que rien ?"
2 - L'Univers, soit la totalité des êtres, des choses qui sont, est composé d'êtres contingents, c'est à dire d'êtres qui n'ont pas en eux-mêmes la néssécité de leur existence.
3 - Si l'Univers est composé d'êtres contingent, il n'est pas explicable et donc irrationnel.
4 - Il doit donc exister un être néssécaire, c'est à dire un être qui ne tient pas la raison de son existence dans un autre être, mais en lui-même.
Bien sûr, c'est un résumé extrêmement rapide, qui ne répond pas à beaucoup de questions légitimes.
Mais l'idée centrale que dégage la métaphysique dans son ensemble, c'est qu'il faut une autre sorte d'être que l'être tel qu'on l'entend habituellement (soit, l'être contingent), un être que l'on dit néssécaire, qui contient son explication par lui-même. L'objection "mais quelle est l'explication, la cause de l'être nécessaire" est absurde, parce qu'elle repose sur une incompréhension du raisonnement : ce dernier démontrer qu'il ne peut pas y avoir que des êtres causés, que c'est une idée irrationnelle, et que le monde ne peut exister qui si il existe un être incausé. Pour réfuter l'argument cosmologique, il faut rejeter sa première conclusion, soit "il ne peut pas exister que des êtres causés". Arriver à sa seconde conclusion en demandant ce qui cause l'être incausé est absurde. Il repose sur l'idée que les prémisses de l'argument contiendraient l'idée que "tout être a une cause", ce qui est précisément ce qu'il dénonce comme absurde.
Je m'excuse si je ne suis pas très lair, tout cela est difficile à articuler clairement : n'hésitez pas à réclammer des précisions !
Parce que je considère que ma position métaphysique est intellectuellement, esthétiquement et moralement supérieure à celles des autres, et que je sais très bien pourquoi j'ai cette conception des choses et pourquoi eux ont la leur.
Ce genre de choses change en fonction des lieux et des époques. Les pays islamiques étaient jadis les plus avancés et les plus érudits. La Chine a dominé et dominera probablement encore le monde. Le Japon n'est pas en reste. L'Occident d'origine judéo-chrétienne n'a pas toujours été le phare du monde et ne le restera pas éternellement. Le fait que vous connaissiez si peu de grands esprits non chrétiens devrait vous inciter à élargir vos horizons. Mais ne citez-vous pas vous-même Aristote ?
Nous sommes là sur quelques incompréhensions, mon cher.
1/ Il ne s'agit pas de déclarer que la civilisation occidentale est supérieure, mais de dire que la doctrine chrétienne, en tant que philosophie systématique, est supérieure. C'est tout à fait différent. Je ne dis pas que la cour d'Aix la Chapelle en 800 était plus brillante que celle de la Bagdad de la même époque ; je pense même le contraire. Je dis que la théologie des membres de la cour carolingienne était supérieure à celle de la cour Abbasside. On peut avoir une théologie supérieure et pour autant une littérature, une technologie, un art inférieur.
2/ Il ne s'agit pas non plus de dire que seul l'occident a eu de grands penseurs, ou seul le christianisme. Il s'agit de dire que, si l,on compare l'Occident chrétien et le Japon Shinto, on trouvera sans doute dans les deux de grands littérateurs, de grands artistes, de grands scientifiques ; mais vous ne trouverez pas de grand philosophe systématique de la religion. La philosophie de la religion est un champ de la philosophie, et qi s'exprime principalement par l'usage de la pensée métaphysique. On en trouve chez les musulmans et les juifs par exemple (Averroès, Maïmonide), mais on en trouvera pas dans la tradition shinto. Les philosophes athées débattent de l'argument moral kantien, aucun ne discute de la crédibilité des mythes shinto (et il ne se trouve personne, dans l,histoire, pour les défendre de façon rigoureuse et systématique).
Si toutes les religions (pas les civilisations, je parle bien des doctrines dans leur cohérence intellectuelle) ne sont pas égales dans la production de philosophes systématiques, c'est sans doute parce que certaines sont plus aisées à articuler intellectuellement que d'autre. Ergo : il y a des degrés de rationalité dans les religions.
Le christianisme n'est considéré comme "raisonnable" que par les chrétiens, ce qui devrait vous mettre la puce à l'oreille.
Cet argument est absurde. Si quelqu'un considère le christianisme rationnel, il va se convertir au christianisme. Lorsque Edith Stein, philosophe athée, a fini après des années d'études de la question à reconnaître la crédibilité du Christianisme, elle s'est converti. Pareil pour un Maritain. On ne saurait imaginer un athée qui, reconnaissant la rationalité, la raisonnabilité du christianisme, ne se convertisse pas. Ce serait absurde. Donc oui, tous les gens qui considèrent le catholicisme rationnel sont des catholiques ; il en est de même pour l'athéisme. "Rares" sont les croyants à tenir l'athéisme pour raisonnable.
Tiens, un contre-exemple me vient : Bergson, cité au-dessus, qui n'a pas voulu se convertir formellement depuis son agnosticisme parce qu'il était ethniquement juif et que, la seconde guerre et les persécutions approchant, il voulait rester solidaire de ses frères. Il s'est contenté de demander des funérailles catholiques.
Mais bon, ce n'est pas un contre-exemple qui va nous amener bien loin.
De nombreux chrétiens peuvent user brillamment de la raison dans des domaines autres que la religion, mais leur croyance elle-même est parfaitement irrationnelle.
Ce n'est pas ce qu'ils pensaient de leur pensée philosophico-religieuse. Vous pouvez rejeter leurs arguments, pas leur faire dire ce qu'ils ne pensaient pas.
Mon opinion personnelle est d'ailleurs que les croyants qui s'efforcent d'expliquer leur foi la rabaissent : par définition, l'objet de la foi n'a pas d'explication (s'il en avait une, la foi ne serait pas nécessaire). Chercher à expliquer que la foi a des bases rationnelles, c'est déjà nier la foi.
Je vous rapporte à ce que j'ai dit plus haut sur votre définition de la foi, qui est "catholiquement hérétique". Ne nous faites pas assumer ce que nous rejetons. L'idée de la foi que vous avez est une idée protestante.
La distinction entre la foi rationnelle est la pure raison est que la pure raison démontre tout, pas la foi rationnelle. C'est un peu grossier (voir carrément lacunaire), mais la foi rationnelle serait plus une sorte de confiance placée dans la position la plus belle et la plus probable, à défaut de l'existence d'une explication démontrable et totalisante.
Les chrétiens se trouvent face à une question extrêmement épineuses : expliquer le mal dans un monde créé par un être parfaitement bon. Les explications que vous avancez montrent que le problème est insoluble. Je vous le dis en toute honnêteté et sans la moindre intention de vous offenser : ce que vous écrivez est absurde et choquant. Personnellement, quand la sœur de mon épouse est morte de cancer à l'âge de 50 ans après une longue agonie (un malheur somme toute courant et banal), je ne me suis pas dit "merci Seigneur de me donner cette occasion de démontrer mon altruisme, mon soutien et mon sourire". Aujourd'hui, des années plus tard, je ne me dis pas "cette épreuve nous a fait grandir, je suis content de l'avoir vécue, de toute façon elle est bien au Paradis". Il y a quelque chose de malsain et de dérangeant dans cette volonté béate de voir dans l'horreur un signe d'amour que nous sommes trop obtus pour comprendre.
Il ne s'agit pas, encore une fois, de bénir l'horreur, de s'en réjouir. Voir l'horreur comme un mal nécessaire, ce n'est pas la voir comme un bien. C'est la voir comme un mal, mais un mal servant un propos supérieur.
Le Christ, lorsqu'il apprend la mort de son ami Lazare dans le Saint Evangile, ne se réjouit pas en donnant une leçon sur la néssécité du mal. Il pleure.
DIeu n'aime pas permettre le mal. Il n'a juste pas d'autre choix.
Dieu crée l'homme pécheur.
C'est l'homme qui pèche à l'échelle collective, pas Dieu. Adam est créé bon, simplement, il a la possibilité de faire le mal, condition de la possibilité de refuser cette option et de faire le bien.
Mais Dieu, qui est bon, décide soudain de permettre à l'homme de se racheter. Au lieu de faire savoir la bonne nouvelle à l'humanité, Dieu choisit d'envoyer son fils, qui est un peu lui-même, pour qu'il soit torturé et massacré. Et c'est lorsque l'homme commet le pire des crimes, à savoir le déicide, que l'homme est sauvé. Dans les anciennes religions, l'homme essayait d'apaiser le courroux divin par le sacrifice humain. Le christianisme est infiniment plus pervers (je ne trouve pas d'autre terme) : Dieu condamne son fils à d'atroce souffrances et à la mort afin de se convaincre lui-même de sauver les hommes, ou comme préambule gratuit à la possibilité du salut.
Vous ne serez bien entendu pas d'accord avec ce compte-rendu. Je connais les arguments visant à démontrer que blanc, c'est noir et noir, c'est blanc, que tout cela a un sens si l'on y pense bien. C'est le problème de la foi : par définition, la croyance est vraie, et tout le reste est tordu jusqu'à devenir compatible avec la doctrine. A nouveau, toute critique est impossible. Tout ce qui est explicable va de soi, et tout ce qui est inexplicable donne lieu à des interprétations invraisemblables qui ne convainquent que ceux veulent être convaincus. Vous voulez croire à l'utilité, voire au caractère indispensable, des abominables souffrances humaines : c'est votre droit. Mais vous n'arriverez malheureusement (?) à convaincre personne faisant usage de sa raison que vous êtes dans le vrai, parce que vos arguments ne sont pas basés sur la raison.
Vous pourriez nous accorder le bénéfice de considérer nos arguments au lieu de leur dénier par avance toute crédibilité au nom du fait que nous sommes des idiots, des genre de "doux fanatiques", peut être pas violent mais pas très intelligents dans leur adhésion aveugle à une idée. Il y a quelque chose de curieux dans le fait que les athées expliquent souvent ce qu'ils croient aux chrétiens. Vous m'excuserez de ne pas assumer le portrait que vous faites de mon usage de la raison et de prendre ce dernier tel qu'il est, ce qui n'empêche certainement pas de le critiquer.
L'idée du sacrifice de la croix repose sur la réalité du péché, qui elle-même repose sur la réalité de l'Amour.
1/ Le Catholicisme postule qu'il n'y a rien de plus grand que l'Amour. Cette idée de l'amour au sens chrétien est fondé sur l'intentionnalité, le désintéressement. Rien n'est plus beau que l'acte de celui qui se sacrifie pour l'autre. Le don de soi est la plus belle chose qui soit, le service de l'autre, l'humilité, le refus de la gloire personnelle, le fait de tenir les autres comme plus important que soit ; c'est le coeur des choses.
2/ Malheureusement, cet amour ne peut être que libre ; il ne peut exister qu'à la condition d'être refusé. Ce refus, c'est le péché, c'est le fait de préférer sa gloire personnelle au service de l'autre. C'est le fait d'être riche et de laisser le pauvre crever à sa porte. C'est le fait d'être fort et d'opprimer le faible, c'est le fait de jouir son bonheur sans regarder le malheur des autres, c'est le fait de ne pas compatir au sort de celui qui est délaissé. Le péché est une chose grave, une offense immense. Dieu, nous créateur, le trois fois saint, est profondément atteint par l'acte du péché. Il nous donne l'être, soit tout, et nous lui rendons la négation de tout ce qu'il chérit, nous lui rendons, créatures théomorphique, l'image d'une immonde parodie de ce que nous étions destinés à être.
3/ L'offense à Dieu et au prochain est donc terrible, et nous avons tous, à un moment ou à un autre, péché. Il n'y a pas besoin d'une longue introspection pour se rendre compte que nous sommes la fin de la plupart de nos objectifs, et que nous usons souvent des autres comme de moyens.
4/ Or, dans toute réconciliation humaine, il faut plusieurs choses. D'abord, le repentir ; dire "pardon" au prochain et à Dieu. Mais il faut aussi compenser le mal que l'on a fait. Si vous détruisez la voiture de votre voisin, vous ne pouvez pas juste lui demander pardon. Ce ne serait pas le retour d'une vraie relation. Non, vous devez lui rembourser sa voiture, pour ne pas rester en dette avec lui et reprendre une relation aimante avec lui. Or cette compensation, nous ne pouvons pas la fournir. Notre péché est plus grand que les œuvres que nous pouvons lui faire.
5/ Du coup, un tiers, le Fils, qui est du reste lui-même Dieu, se propose de payer notre dette. C'est un pote qui vient vous voir, voit que vous ne pouvez pas aider votre voisin, que vous avez pourtant un repentir sincère, et vous donne donc l'argent pour repayer la voiture de votre voisin. Notre dette envers Dieu est, bien sûr, une dette d'Amour, pas une dette monétaire, et elle doit donc être payés par une oeuvre d'Amour qui dépasse les péchés de toute l'humanité.
6/ Ainsi se constitue le système sacrificiel, comme un moyen de répondre au problème de la dette d'Amour. Au départ, on sacrifie des choses qui nous coûtent, moutons, encens et céréales. Non pas parce que Dieu a l'usage de ces biens, mais parce qu'ils montrent notre "sacrifice interne", notre "intentionnalité d'Amour". Sauf que comme on l'as vu, ces petits sacrifices ne compensent pas la dette d'Amour. Par contre, le sacrifice du Christ, qui est parfait (parce que sa disposition d'esprit et son désintéressement sont parfaite), lui, peut rembourser la dette, et même la rembourser de façon surabondante, donner plus que ce qui était demandé. Cela ne veut pas dire que Dieu ait d'avantage l'usage du sang du Christ que du sang des agneaux des sacrifices juifs. Mais la disposition du coeur de celui qui se sacrifie pour tous est tellement belle, tellement humble, que l'intentionnalité d'Amour du Christ, cet amour que recherche Dieu, est totalement suffisante pour rembourser le manque d'intentionnalité d'Amour des hommes.
Vous êtes libres de qualifier cette idée de primitive. Je trouve que c'est la plus belle idée du monde. Ce Dieu tout humble, qui vient laver nos pieds dans ses larmes et nos âmes dans son sang, qui bénit ses tortionnaires et partout proclame le règne de l'amour, le règne des esprits "doux et humbles de coeur", jusque dans sa mort, voilà le tableau le plus beau qu'un esprit humain ait conçu. C'est plus "qu'acceptable", c'est de l'ordre du "trop beau pour être vrai". L'esprit sceptique devrait d'avantage être choqué par l'angélisme de cette vision que par son apparente folie. Du reste, le monde antique après avoir méprisé avec incompréhension ces gens qui adoraient un Dieu cruxifié (quoi de plus absurde et laid qu'un Dieu faible - un Dieu qui
souffre ?), aura fini par reconsidérer son jugement. Et l'image d'un homme torturé et rayonnant d'être partout représentée et admiré.
Amicalement et dans le Christ,
Héraclius -