Les médias et l'opinion
Publié : jeu. 18 août 2016, 2:16
Il s'agit de la retranscription d'un échange entre Noam Chomsky et des étudiants intervenant lors de la tenue d'une tournée de conférences aux États-Unis et portant sur le thème des médias. C'est très intéressant, très instructif. Il vaut la peine de lire ça. J'Indiquerai la source plus loin.
Ainsi :
Les médias sont différents de l'ensemble de la population, ils ressemblent beaucoup aux élites américaines.
Lui : Je ne suis pas bien sûr que ce soit vrai, pouvez-vous le démontrer?
En fait, on peut le démontrer : sur les problèmes principaux , il y a une très nette divergence entre les opinions populaires et celles de l'élite, et les médias reflètent avec constance l'opinion de l'élite. Ainsi, par exemple, sur des sujets comme disons le démantèlement des programmes sociaux, ou les politiques américaines en Amérique centrale dans les années 1980, ou la nature de la guerre du Viêt-nam, les points de vue exprimés dans les médias ont toujours été très différents de ceux de l'opinion publique, et alignés sur l'opinion de l'élite.
Lui : Regardez le terme médias, il signifie "nous, nous adressant à nous-mêmes".
Ici, je ne suis vraiment pas d'accord, Après tout, que sont les médias? Qui sont-ils? Sont-ils "nous"? Prenez CBS, ou le New York Times, qui sont ils? Ils sont parmi les plus importantes sociétés du pays, ils ne sont pas "nous". Ils ne sont pas plus "nous" que ne l'est General Motors.
La question est la suivante : les médias sont-ils un échantillon de l'opinion publique? Le public a-t-il une certaine gamme de croyance dont les médias seraient juste un échantillon représentatif? Si c'était le cas, les médias seraient en réalité très démocratique.
Lui : Le seul sondage que j'ai vu à propos des journalistes disait qu'ils sont essentiellement narcissiques et de centre-gauche.
Ce que les gens appellent le "centre-gauche" ne veut rien dire, sinon que ce sont des libéraux classiques et ces derniers sont fortement dans la ligne de l'État, et d'habitude dévoués au pouvoir privé.
Lui : Mais il n'y a qu'un petit pourcentage de la population américaine qui soient des dissidents actifs, je pense qu'il serait injuste d'espérer un pourcentage plus grand dans les médias.
Je pense qu'il y a de très nombreux cas avéré où l'opinion publique et la présentation médiatique ont très nettement divergé. Le public considérait en général les médias bien trop complaisants à l'égard de l'administration Reagan, il pensait qu'il aurait fallu davantage de remise en cause, En fait, le public pensait que les médias étaient trop durs avec Carter, mais trop mous avec Reagan, C.est exactement le contraire de ce que tout le monde dit.
Elle : D'où tenez-vous ces informations?
Des sondages. En réalité, ce sujet est traité dans un livre bien intéressant de Mark Hertsgaard sur la couverture médiatique de l'administration Reagan, On Bended Knee.
Lui : Vous avez donné l'exemple du public qui était plus en faveur des programmes de sécurité sociale que les médias [...] Ne reconnaissez-vous pas que le soutien au démantèlement est plus important ces temps-ci?
Non, si vous demandez aux gens : "Voulez-vous de nouveaux impôts?", ils diront non; mais si vous leur demandez : "Voulez-vous de meilleurs services médicaux?" , ils diront oui.
Ou bien prenez ce qui était certainement le problème le plus discuté des médias dans les années 1980, le Nicaragua. J'ai fait beaucoup d'analyses des articles d'opinion dans les médias nationaux, comme le Washington Post et le New York Times, et c'est partout pareil, plus de 99% d'entre eux étaient anti-sandinistes et pensaient que le gouvernement sandiniste devait être éliminé. La seule question était comment faire : en attaquant avec des forces révolutionnaires, ou autrement? Eh bien, cela ne reflétait pas l'opinion publique. Je veux dire que le plus gros de l'opinion publique pensait que nous devions simplement nous retirer du Nicaragua et les laisser tranquille. Cela ne se reflétait pas dans les médias. Parmi la minorité de la population qui savait de quel côté nous étions, il y avait une très forte opposition à n'importe quelle méthode de renversement du gouvernement. Mais une telle position était impossible à exprimer dans les médias.
Permettez-moi de vous donner juste une illustration. Les six derniers mois de 1986 et les six premiers mois de 1987 avaient été les périodes les plus intenses du débat sur le Nicaragua, juste avant que les propositions de loi pour une importante aide aux contras n'arrivent au Congrès. Le New York Times et le Washington Post ne publièrent au cours de ces deux périodes que deux articles qui évoquaient au mieux la possibilité de permettre aux Sandinistes de survivre. L'un était de la plume de l'ambassadeur du Nicaragua. L'autre était de Kevin Cahill, un médecin du Lennox Hill Hospital de New York, un spécialiste des maladies tropicales qui avait beaucoup travaillé dans cette région. Dans son article, il disait qu'il n'y avait qu'un seul État en Amérique latine où le gouvernement se souciait de la population, c'était le Nicaragua. C'était la seule exception, le seul article qui envisage seulement cette position, sur pratiquement un an de couverture intensive du sujet dans les deux journaux les plus importants du pays. Ceci ne reflète certainement pas l'opinion populaire. Dans ce cas, cela ne reflète même pas l'opinion des milieux universitaires : les médias n'acceptaient pas de contributions des intellectuels d'Amérique latine sur le sujet, simplement parce qu'ils n'étaient pas d'accord.
Elle : Il y a des gens qui ont perdu leur emploi dans les médias pour avoir fait état d'autres points de vue.
Oui, les cas sont fréquents. Ray Bonner est le plus célébre : c'était un journaliste indépendant que le New York Times publiait et qui a fait l'erreur de rapporter ce qui se passait depuis un an au Salvador. Il fut renvoyé à la section "Métropole" ou quelque chose comme cela, puis il est simplement parti. Et il y a de nombreux autres journalistes qui ont fini par quitter leur poste; Sy Hersh, par exemple, qui est parti du New York Times parce qu'on ne le laissait pas préparer le genre d'articles qu'il voulait faire.
Vous voyez, un de mes bons amis est l'un des sept ou huit rédacteurs principaux d'un grand journal américain et il est très opposé aux politiques américaines en Amérique centrale [...] Il essaie de composer des éditoriaux qui permettent de jeter un coup d'oeil sous la barrière idéologique mais qui donnent une petite indication sur quelques unes des choses qu'il voudrait que les gens voient: pour cela, il doit peser très soigneusement ce qui pourra passer.
Ce n'est pas le public qui va protester si un rédacteur en chef écrit ce genre d'idées; en fait, ce gars vit dans une ville libérale où le public applaudira - c'est à Boston.
Elle : Alors pourquoi cette barrière?
Eh bien, j'ai demandé un jour à un autre rédacteur en chef que je connais au Boston Globe pourquoi leur couverture du conflit israélo-palestinien était si horrible (elle l'est). Il a juste ri et m'a dit : "Combien d'annonceurs arabes pensez-vous que nous ayons?"La conversation s'est arrêtée là.
Lui : Ce n'est pas vrai, il plaisantait.
C'est vrai et il ne plaisantait pas. Ce n'était pas une blague.
Lui : Le rédacteur en chef ne fait pas attention à la publicité, il se fiche de la publicité.
Vous voulez rire? S'il se fiche de la publicité, il ne sera plus rédacteur en chef pour longtemps.
Lui : vous dites que les décisions éditoriales du Globe sont basées sur le fait d'essayer d'empêcher les revenus de la publicité de - de quoi?
De disparaître. Cela signifie que les commerçants ne placeraient plus de publicités et que le Globe coulerait.
Lui : Mais le Globe a un marché captif.
Pas du tout.
Lui : Que vont-ils faire, passer les annonces dans le Herald?
Absolument.
Lui : Je crois que c'est vraiment simpliste, je le crois vraiment.
C'est réellement arrivé. C'est même arrivé plusieurs fois. La plupart du temps, ça n'arrive jamais, parce que les journaux ne dévient jamais. Mais en 1976 ou 1977, les revenus d'annonces et la cote de la bourse du New York Times ont commencé à faiblir très légèrement. Il y a eu immédiatement des articles là-dessus dans le Wall Street Journal et dans Business Week, indiquant ce qui n'allait pas : Business Week a en fait dit que si le New York Times ne comprenait pas qu'il était une affaire commerciale, il n'en aurait plus pour bien longtemps.
Ce qui se passait c'est que le Times avait pris une position éditoriale soutenant modérément une proposition de taxe de l'État de New York à laquelle le monde des affaires s'opposait, et ses annonces ont commencé à diminuer un peu, la cote boursière a commencé à décroître très légèrement. Et le Times a alors changé toute son équipe éditoriale : John Oakes s'en alla, les rédacteurs libéraux s'en allèrent et tout un paquet de nouvelles têtes arrivèrent. Tout ce qu'il avait fallu , c'est une légère chute du cours.
Lui : j'Imagine que je ne sais pas comment ça se passe dans un grand journal. J'ai une large autonomie en tant que journaliste pour un petit journal local.
Un petit journal local, c'est autre chose. Mais supposez que vous commenciez à faire des choses qui nuisent aux intérêts des commerçants locaux : je pense que vous découvrirez qu'il n'est pas facile de continuer. Vous pouvez probablement faire du bon journalisme sur les affaires internationales si vous voulez, simplement parce que l'on ne s'en soucie pas beaucoup dans un journal de petite ville.
Ainsi :
Les médias sont différents de l'ensemble de la population, ils ressemblent beaucoup aux élites américaines.
Lui : Je ne suis pas bien sûr que ce soit vrai, pouvez-vous le démontrer?
En fait, on peut le démontrer : sur les problèmes principaux , il y a une très nette divergence entre les opinions populaires et celles de l'élite, et les médias reflètent avec constance l'opinion de l'élite. Ainsi, par exemple, sur des sujets comme disons le démantèlement des programmes sociaux, ou les politiques américaines en Amérique centrale dans les années 1980, ou la nature de la guerre du Viêt-nam, les points de vue exprimés dans les médias ont toujours été très différents de ceux de l'opinion publique, et alignés sur l'opinion de l'élite.
Lui : Regardez le terme médias, il signifie "nous, nous adressant à nous-mêmes".
Ici, je ne suis vraiment pas d'accord, Après tout, que sont les médias? Qui sont-ils? Sont-ils "nous"? Prenez CBS, ou le New York Times, qui sont ils? Ils sont parmi les plus importantes sociétés du pays, ils ne sont pas "nous". Ils ne sont pas plus "nous" que ne l'est General Motors.
La question est la suivante : les médias sont-ils un échantillon de l'opinion publique? Le public a-t-il une certaine gamme de croyance dont les médias seraient juste un échantillon représentatif? Si c'était le cas, les médias seraient en réalité très démocratique.
Lui : Le seul sondage que j'ai vu à propos des journalistes disait qu'ils sont essentiellement narcissiques et de centre-gauche.
Ce que les gens appellent le "centre-gauche" ne veut rien dire, sinon que ce sont des libéraux classiques et ces derniers sont fortement dans la ligne de l'État, et d'habitude dévoués au pouvoir privé.
Lui : Mais il n'y a qu'un petit pourcentage de la population américaine qui soient des dissidents actifs, je pense qu'il serait injuste d'espérer un pourcentage plus grand dans les médias.
Je pense qu'il y a de très nombreux cas avéré où l'opinion publique et la présentation médiatique ont très nettement divergé. Le public considérait en général les médias bien trop complaisants à l'égard de l'administration Reagan, il pensait qu'il aurait fallu davantage de remise en cause, En fait, le public pensait que les médias étaient trop durs avec Carter, mais trop mous avec Reagan, C.est exactement le contraire de ce que tout le monde dit.
Elle : D'où tenez-vous ces informations?
Des sondages. En réalité, ce sujet est traité dans un livre bien intéressant de Mark Hertsgaard sur la couverture médiatique de l'administration Reagan, On Bended Knee.
Lui : Vous avez donné l'exemple du public qui était plus en faveur des programmes de sécurité sociale que les médias [...] Ne reconnaissez-vous pas que le soutien au démantèlement est plus important ces temps-ci?
Non, si vous demandez aux gens : "Voulez-vous de nouveaux impôts?", ils diront non; mais si vous leur demandez : "Voulez-vous de meilleurs services médicaux?" , ils diront oui.
Ou bien prenez ce qui était certainement le problème le plus discuté des médias dans les années 1980, le Nicaragua. J'ai fait beaucoup d'analyses des articles d'opinion dans les médias nationaux, comme le Washington Post et le New York Times, et c'est partout pareil, plus de 99% d'entre eux étaient anti-sandinistes et pensaient que le gouvernement sandiniste devait être éliminé. La seule question était comment faire : en attaquant avec des forces révolutionnaires, ou autrement? Eh bien, cela ne reflétait pas l'opinion publique. Je veux dire que le plus gros de l'opinion publique pensait que nous devions simplement nous retirer du Nicaragua et les laisser tranquille. Cela ne se reflétait pas dans les médias. Parmi la minorité de la population qui savait de quel côté nous étions, il y avait une très forte opposition à n'importe quelle méthode de renversement du gouvernement. Mais une telle position était impossible à exprimer dans les médias.
Permettez-moi de vous donner juste une illustration. Les six derniers mois de 1986 et les six premiers mois de 1987 avaient été les périodes les plus intenses du débat sur le Nicaragua, juste avant que les propositions de loi pour une importante aide aux contras n'arrivent au Congrès. Le New York Times et le Washington Post ne publièrent au cours de ces deux périodes que deux articles qui évoquaient au mieux la possibilité de permettre aux Sandinistes de survivre. L'un était de la plume de l'ambassadeur du Nicaragua. L'autre était de Kevin Cahill, un médecin du Lennox Hill Hospital de New York, un spécialiste des maladies tropicales qui avait beaucoup travaillé dans cette région. Dans son article, il disait qu'il n'y avait qu'un seul État en Amérique latine où le gouvernement se souciait de la population, c'était le Nicaragua. C'était la seule exception, le seul article qui envisage seulement cette position, sur pratiquement un an de couverture intensive du sujet dans les deux journaux les plus importants du pays. Ceci ne reflète certainement pas l'opinion populaire. Dans ce cas, cela ne reflète même pas l'opinion des milieux universitaires : les médias n'acceptaient pas de contributions des intellectuels d'Amérique latine sur le sujet, simplement parce qu'ils n'étaient pas d'accord.
Elle : Il y a des gens qui ont perdu leur emploi dans les médias pour avoir fait état d'autres points de vue.
Oui, les cas sont fréquents. Ray Bonner est le plus célébre : c'était un journaliste indépendant que le New York Times publiait et qui a fait l'erreur de rapporter ce qui se passait depuis un an au Salvador. Il fut renvoyé à la section "Métropole" ou quelque chose comme cela, puis il est simplement parti. Et il y a de nombreux autres journalistes qui ont fini par quitter leur poste; Sy Hersh, par exemple, qui est parti du New York Times parce qu'on ne le laissait pas préparer le genre d'articles qu'il voulait faire.
Vous voyez, un de mes bons amis est l'un des sept ou huit rédacteurs principaux d'un grand journal américain et il est très opposé aux politiques américaines en Amérique centrale [...] Il essaie de composer des éditoriaux qui permettent de jeter un coup d'oeil sous la barrière idéologique mais qui donnent une petite indication sur quelques unes des choses qu'il voudrait que les gens voient: pour cela, il doit peser très soigneusement ce qui pourra passer.
Ce n'est pas le public qui va protester si un rédacteur en chef écrit ce genre d'idées; en fait, ce gars vit dans une ville libérale où le public applaudira - c'est à Boston.
Elle : Alors pourquoi cette barrière?
Eh bien, j'ai demandé un jour à un autre rédacteur en chef que je connais au Boston Globe pourquoi leur couverture du conflit israélo-palestinien était si horrible (elle l'est). Il a juste ri et m'a dit : "Combien d'annonceurs arabes pensez-vous que nous ayons?"La conversation s'est arrêtée là.
Lui : Ce n'est pas vrai, il plaisantait.
C'est vrai et il ne plaisantait pas. Ce n'était pas une blague.
Lui : Le rédacteur en chef ne fait pas attention à la publicité, il se fiche de la publicité.
Vous voulez rire? S'il se fiche de la publicité, il ne sera plus rédacteur en chef pour longtemps.
Lui : vous dites que les décisions éditoriales du Globe sont basées sur le fait d'essayer d'empêcher les revenus de la publicité de - de quoi?
De disparaître. Cela signifie que les commerçants ne placeraient plus de publicités et que le Globe coulerait.
Lui : Mais le Globe a un marché captif.
Pas du tout.
Lui : Que vont-ils faire, passer les annonces dans le Herald?
Absolument.
Lui : Je crois que c'est vraiment simpliste, je le crois vraiment.
C'est réellement arrivé. C'est même arrivé plusieurs fois. La plupart du temps, ça n'arrive jamais, parce que les journaux ne dévient jamais. Mais en 1976 ou 1977, les revenus d'annonces et la cote de la bourse du New York Times ont commencé à faiblir très légèrement. Il y a eu immédiatement des articles là-dessus dans le Wall Street Journal et dans Business Week, indiquant ce qui n'allait pas : Business Week a en fait dit que si le New York Times ne comprenait pas qu'il était une affaire commerciale, il n'en aurait plus pour bien longtemps.
Ce qui se passait c'est que le Times avait pris une position éditoriale soutenant modérément une proposition de taxe de l'État de New York à laquelle le monde des affaires s'opposait, et ses annonces ont commencé à diminuer un peu, la cote boursière a commencé à décroître très légèrement. Et le Times a alors changé toute son équipe éditoriale : John Oakes s'en alla, les rédacteurs libéraux s'en allèrent et tout un paquet de nouvelles têtes arrivèrent. Tout ce qu'il avait fallu , c'est une légère chute du cours.
Lui : j'Imagine que je ne sais pas comment ça se passe dans un grand journal. J'ai une large autonomie en tant que journaliste pour un petit journal local.
Un petit journal local, c'est autre chose. Mais supposez que vous commenciez à faire des choses qui nuisent aux intérêts des commerçants locaux : je pense que vous découvrirez qu'il n'est pas facile de continuer. Vous pouvez probablement faire du bon journalisme sur les affaires internationales si vous voulez, simplement parce que l'on ne s'en soucie pas beaucoup dans un journal de petite ville.