Cette «loi de gradualité» dans la vie morale n'est pas «la gradualité de la loi» qui reste, elle, inchangée mais elle «évite des jugements qui ne tiendraient pas compte de la complexité des diverses situations» prenant, de facto, la vie des gens telle qu'elle se présente. Sans aller pour autant «vers une casuistique insupportable qui mettrait en danger les valeurs» mais sans «s'exonérer des exigences de vérité et de charité de l'Évangile proposées par l'Église». Car cela donnerait «à penser que l'Église entretient une double morale» écrit François. Le pape insiste donc pour «éviter toute interprétation déviante» car «d'aucune manière l'Église ne doit renoncer à proposer l'idéal du mariage».
Mais «il n'est plus possible de dire que tous ceux qui se trouvent dans une certaine situation dite irrégulière vivent dans une situation de péché mortel, privés de la grâce sanctifiante.» Car, ajoute-t-il «il est mesquin de se limiter seulement à considérer si l'agir d'une personne répond ou non à une loi ou à une norme générale car cela ne suffit pas pour discerner et assurer une pleine fidélité à Dieu dans l'existence concrète d'un être humain». Le Pape ne veut plus de pasteurs dans l'esprit d'une «morale bureaucratique froide» qui pourraient se «sentir satisfait en appliquant seulement les lois morales» comme «des pierres qui sont lancées à la vie des personnes» Ce qui est «le cas des cœurs fermés qui se cachent ordinairement derrière les enseignements de l'Église». Il conclut «en croyant que tout est blanc ou noir, nous fermons parfois le chemin de la grâce et de la croissance».
Je n'ai évidemment pas lu l'ensemble de l'exhortation, mais le résumé qu'en donne ci-dessus le site du Figaro ne me choque aucunement.
Je me souviens, lors de mon catéchuménat, du cas d'une femme d'un certain âge qui était revenue à la foi et s'était vu notifiée qu'elle ne pouvait pas communier parce qu'elle s'était remariée et avait fondée une nouvelle famille. Que l'échec de son premier mariage ait été de sa faute ou qu'elle en ait été la victime, peu importait : elle était en situation objective de péché et devait vivre comme "frère et soeur" avec son nouveau mari ! Je crois que cette femme avait une foi profonde (contrairement à moi, dont la foi du néophyte, bien immature, s'est vite émoussée), et qu'elle a accueillie dans la foi cette "notification". Pour moi, je me souviens avoir été choqué par ce que je considérais comme une forme d'injustice, et, pour tout dire, comme une morale davantage faite pour des anges que pour des hommes faits de chair et marqués par le péché...
J'ai toujours trouvé que la position de l'Église orthodoxe sur le sujet reflétait davantage l'Évangile de miséricorde. Les orthodoxes, tout en maintenant le principe de la sainteté et de l'indissolubilité du mariage chrétien, accepte dans les faits le remariage, en raison de la « faiblesse humaine ».
Dans l'esprit de l'Orthodoxie, l'union du couple ne peut pas être sauvegardée par la seule vertu d'obligations juridiques;
l'unité formelle doit être en phase avec une symphonie interne. Le problème se pose quand il n'y a plus rien à sauver de cette "symphonie". Car alors, "le lien qui était initialement proclamé indissoluble, est déjà dissous et
la loi n'a rien pour remplacer la grâce. Elle ne peut ni guérir ni ressusciter, ni dire : ‘Lève-toi et marche!’" .
L'Eglise reconnaît qu'il y a des cas où la vie conjugale n'a plus de contenu ou même qu'elle peut conduire à la perte de l'âme. Saint Jean Chrysostome dit que, dans ce cas, "il vaut mieux rompre le mariage, que perdre son âme". Néanmoins, l'Eglise orthodoxe considère le divorce comme une tragédie due à une faiblesse et au péché de l'être humain. (p. 7
ici).
Le pape appelle les pasteurs au discernement, parce que toutes les situations ne se valent pas, et je trouve cela très bien. Quel rapport y-a-t-il, pour prendre un exemple, entre un homme qui divorce pour une mauvaise raison (disons pour épouser une femme plus jeune) et sa femme, qui, sans aucune faute réelle de sa part, est littéralement répudiée, sinon un rapport de victime à bourreau ? Et pourtant, la sentence est même pour tous les deux : l'interdiction de communier en cas de remariage. Sauf que, a priori, le salaud s'en moque bien, lui, de ne pas pouvoir communier...
Alors oui, pourquoi pas... Pourquoi cette femme répudiée serait-elle condamnée à une vie de continence ? Pourquoi ne pourrait-elle pas se remarier, fonder un nouveau foyer pour élever chrétiennement ses enfants ? Et pourquoi ne pourrait-elle pas, à la suite d'un chemin de discernement entamé avec son pasteur, accéder à la table de communion, si elle en fait humblement la demande ? Combien de catholiques communient sans avoir une foi intègre dans le mystère eucharistique ? combien sans croire dans la Résurrection du Christ ? Mais notre femme répudiée, qui a une foi inébranlable dans les grands mystères de la foi chrétienne, ne le pourrait pas, elle, parce que, du fait de sa "situation irrégulière", elle serait dans une situation objective de péché mortel et privée de la grâce de Dieu ? On m'excusera, mais je ne peux en conscience croire en ce qui me paraît injuste. Je ne le pouvais pas il y a dix ans quand j'avais la "foi du néophyte" ; je le peux d'autant moins aujourd'hui que ma foi est traversée par le doute.
En tout cas, en lisant les premiers commentaires de l'exhortation, j'ai été saisi d'un grand étonnement. Beaucoup accusent en effet le pape de renverser les fondements de la foi catholique. Donc, si on les en croit, l'interdiction absolue de donner la communion aux divorcés remariés serait au fondement de notre foi. Moi qui croyait que c'était la Résurrection du Christ qui tenait ce rôle, j'ai sans doute besoin de relire mon catéchisme...
Enfin bref, on m'excusera pour ce message un peu long.
- VR -