La communauté des hommes libres
Publié : lun. 29 févr. 2016, 22:04
Je souhaiterais donner la parole ici à Domenico Losurdo avec sa Contre-histoire du libéralisme. Je crois que la chose mériterait bien un fil à part, juste pour esquisser l'espèce de lien natif ou le lien de parenté étroit pouvant unir le développement de la pensée libérale en Occident et la célébration relative d'une sorte de despotisme naturel.
C'est un thème qui me tient beaucoup à coeur parce que j'estime qu'il est de la plus criante de actualités. Il vaudrait le coup de se pencher sur les origines du libéralisme pour mieux saisir ce qui se passe en 2016, sur bien des plans, dans bien des domaines. Enfin, je trouve que dans ce retour du libéralisme sans gêne, de plus en plus arrogant, se trouve une incroyable menace risquant d'affecter bien du monde.
Voyons ça un peu :
«... la charge d'exclusion implicite dans l'autoproclamation de la communauté des hommes libres montre toute sa force dans son rapport avec les peuples coloniaux. Dans la plupart des cas, loin d'être ressenties comme une contradiction, la théorisation et la pratique de l'esclavage au détriment des exclus ne font que renforcer la fière conscience de soi de la communauté des hommes libres, qui se glorifient d'être exempts de l'esprit servile des barbares qu'ils assujettissent.
[...] En 1809, Jefferson célèbre les États-Unis comme un «empire pour la liberté», fondé sur une Constitution qui garantit l'autogouvernement. C'est un propriétaire d'esclaves qui s'exprime ainsi et qui exerce son pouvoir sur eux avec brutalité, vendant à l'encan, comme des morceaux ou des marchandises séparés, chacun des membres de la famille qu'il possède. Il s'autorise cette lettre adressée à un autre propriétaire d'esclaves [James Madison], qui occupe depuis peu le poste de président des États-Unis. La Constitution désignée comme un modèle consacre la naissance du premier État racial, tandis que l'autogouvernement encensé ici garantit aux propriétaires d'esclaves du Sud la jouissance légitime de leur propriété, sans ingérence de la part du gouvernement fédéral.
Le passage de l'esclavage héréditaire au semi-esclavage, toujours au dépend des peuples coloniaux, ne modifie pas vraiment le tableau général. [...] de grands auteurs comme Tocqueville, Mill, Lecky, dénoncent avec passion le despotisme monarchique ou jacobin et saluent en même temps avec enthousiasme le despotisme qui s'exerce contre les peuples coloniaux.
C'est un rapport de pouvoir qui, pendant toute la période historique, bien loin d'être contenu, a été étendu et généralisé. Étant donné qu'un «despotisme vigoureux» est l'unique méthode capable d'élever à un niveau supérieur les peuples arriérés, ou les barbares, les conquêtes coloniales servent l'intérêt de la civilisation et de la paix, et elles doivent donc s'étendre jusqu'à gagner l'ensemble du globe.
La conscience de soi de la «communauté des hommes libres» est si pleine d'orgueil et si sûre d'elle-même qu'elle en arrive à relever sans problème les éventuels défis que lui lancent d'éventuels démentis de l'histoire ou de l'analyse empirique des sociétés. Sous la monarchie de juillet, Tocqueville, déçu, prend acte d'un fait déconcertant : dans le monde islamique et dans tout l'Orient, l'esclavage se présente sous une forme plus douce qu'en Occident. De plus, la Tunisie a eu le souci d'abolir cette institution, qui se maintient au contraire dans les colonies de la France libérale (et dans l'Amérique démocratique).
Le bilan historique que fait John Stuart Mill au lendemain de la guerre de Sécession est très significatif : au États-Unis, on vient à peine d'abolir un «esclavage sans espoir», qui abrutit réellement les intelligences et qui inflige parfois les pleines les plus sévères à qui ose apprendre à lire à un esclave. «La situation était bien pire» ajoute le libéral anglais, «au temps de la traite des Noirs, dans nos propres colonies à esclaves», où ceux-ci étaient «pratiquement condamnés à travailler à mort et rapidement remplacés par l'importation d'autres malheureux destinés eux aussi à être rapidement consommés.» Il semble que le phénomène de l'accouchement gémellaire du libéralisme et de l'esclavage-marchandise sur une base raciale soit si perceptible, ou du moins qu'on en ait l'intuition. Mill, toutefois, pas plus que Tocqueville, n'a des doutes sur la parfaite coÏncidence de l'Occident et de la cause de la liberté, ni sur le droit de celui-ci d'exercer son despotisme, y compris sur les peuples islamiques.
Le libéral anglais n'a aucune difficulté à interpréter la guerre de l'opium comme une «croisade pour la liberté du commerce» et pour la liberté en tant que telle :
Par ailleurs, la leçon donnée aux «barbares» chinois ne peut être que salutaire. Ce n'est pas la peine d'ergoter sur les formes, les appels à l'humanité et à lesprit chrétien en faveur de canailles (ruffians), et à la loi internationale en faveur d'un peuple qui ne reconnaît aucune autre loi que la guerre, sont ridicules.
[...]
Nous sommes en 1857-1858. A cette époque-là [...] l'Angleterre donne un appui décisif à la liquidation de la tentative des Taipings de renverser la dynastie autocratique mandchoue; en Irlande, elle continue à exercer une domination féroce («dans aucune autre pays je n'ai vu autant de gendarmes», observe Engels); enfin, en ce qui concerne les États-Unis, l'Angleterre aide le Sud à faire fortune en absorbant une bonne partie du coton produit grâce au travail des esclaves noirs. Pourtant, Mill n'a aucun doute : son pays défend la cause de la liberté dans le monde, en imposant à la Chine, par la force des armes, l'importation de l'opium produit en Inde, toujours à l'initiative de la puissance coloniale !
Macaulay reconnaît que les colons anglais se comportent en Irlande comme les Spartiates vis-à-vis des îlotes : il s'agit d'une race de souverains ou d'«une caste souveraine qui exerce un pouvoir absolu sur ses esclaves». Mais ce n,est pas pour autant que des doutes affleurent sur le droit qu'à l'Angleterre d'exercer sa dictature sur les «barbares». Cette dictature peut prendre les formes les plus impitoyables. Macaulay décrit avec beaucoup d'efficacité la façon dont procède le gouverneur de l'Inde, Warren Hastings, lorsque dans un moment difficile pour l'Angleterre, déjà engagée dans la lutte contre les colons américains rebelles et leurs alliés français, il est amené à affronter les autochtones de la colonie.
Toutes les injustices des oppresseurs précédents, asiatiques ou européens, apparaissent alors comme une bénédiction comparée à la justice de la Cour suprême.
Toutefois, Macaulay conclut que, «pour avoir sauvé l'Angleterre et la civilisation, Hastings mérite une grande admiration, et qu'il a sa place parmi les grands hommes les plus insignes de notre histoire». (Macaulay, Critical and Historical Essays, p.272)
Comment répondre à temps à la menace des barbares de la métropole
Les défis lancés à la communauté des hommes libres peuvent venir non seulement des colonies, mais aussi de la métropole elle-même. Le statut des classes populaires, que l'élite dominante a souvent tendance à assimiler aux «sauvages», est resté longtemps incertain.
Montesquieu n'en doute pas :
C'est ce qui se produit dans l'état d'exception : pour y faire face, il faut savoir mettre à profit ces institutions «admirables» qui furent celles de la dictature romaine. «Aussi terribles que soient ces institutions, au moment voulu, elles ramènent violemment l'État à la liberté.»
On tient le même raisonnement de l'autre côté de l'Atlantique. Le Federalist considère que, une fois proclamé l'état d'exception, les pouvoirs donnés à l'autorité fédérale doivent être sans bornes et sans entraves. Par ailleurs - fait remarquer Hamilton - même la république romaine n'hésitait pas à rechercher dans le pouvoir absolu d'un seul homme, revêtu du titre formidable de dictateur, un refuge, lorsqu'elle devait affronter des graves dangers et se défendre contre les séditions élevées dans les différentes classes de la société dont la conduite menaçait l'existence de tout gouvernement. L'existence même de l'État, dont parle Alexander Hamilton, prend chez Locke la forme du «bien public».
Quand il est en danger, la «prérogative» permet au souverain de le sauvegarder [l'État] au moyen d'un pouvoir arbitraire, ou bien d'agir discrétionnairement sans que la loi l'ait prescrit ou parfois même à son encontre.
Il est intéressant de remarquer que ce n'est pas nécéssairement une révolte [parmi le peuple] au sens propre du mot qui déclenche la réaction énergique de la communauté des hommes libres. Une menace indirecte et potentielle peut suffire. Pour Locke, le droit de recourir à la force commence dès qu'un impôt est refusé par ceux qui sont directement concernés :«Le pouvoir suprême ne peut prendre à aucun homme une partie quelconque de ce qui lui appartient sans son consentement.»
Même si l'intervention du pouvoir législatif joue un rôle de médiateur, l'intrusion du non-propriétaire dans la sphère de la propriété est toujours un abus de pouvoir, un pillage, une violence, et donc un acte auquel l'agressé peut légitimement répondre par sa propre violence.
On sent aussi chez Tocqueville, la présence du raisonnement de Benjamin Constant :
«Tous les gouvernements peuvent être portés par différentes raisons à entretenir les pauvres aux frais de l'État, mais le gouvernement démocratique est porté par nature à agir ainsi. Favorisée par la démocratie plus que par tout autre régime politique, la charité légale (c'est à dire l'assistance aux pauvres par l'utilisation de moyens que l'État se procure avec l'impôt sur les richesses) ne peut être que le synonyme de la spoliation, aux yeux des victimes. «Le riche, que la loi dépouille d'une partie de son superflu sans le consulter, ne voit dans le pauvre qu'un avide étranger appelé par le législateur à partager ses biens.» Il s'agir en effet d'une expropriation : avec le temps, les lois en faveur des pauvres finiraient par transformer les prolétaires en bénéficiaires effectifs de la terre, et les propriétaires en leurs simples fermiers.
[...]
Selon Spencer, un impôt visant la redistribution du revenu introduit en dernière analyse une sorte de «corvée d'État» qui n'est pas moins inique ni esclavagiste que celle du Moyen-Âge.
Lecky, lui aussi, après avoir repris la thèse qui était déjà celle de Constant, pour lequel les non-propriétaires titulaires de droits politiques seraient inévitablement portés à poursuivre des objectifs «prédateurs et anarchistes» et «même à démolir la société» , définit comme un système de confiscation voilée celui qui autorise les non-propriétaires à rendre obligatoire les impôts qui pèsent sur les épaules des possédants. C'est ainsi que ces derniers sont complètement privés des droits politiques. L'émancipation politique abusive des classes populaires entraîne la désémancipation des seules classes habilitées à diriger le pays.
Le discours historique réel des libéraux est véritablement un discours qui est très laid sur le fond. Ce n'est pas pour rien si la prose du catholique Léon Bloy se faisait vitriolique à l'époque, et quand il lui arrivait d"évoquer les riches, le gouvernement des gros.
Il est intéressant de savoir que la fameuse Banque HSBC, née littéralement à l'occasion de la guerre de l'Opium en Chine, reste la même institution qui vient d'être mise en cause il y a peu, pour une méga-opération d'évasion fiscale réalisée au profit de super riches à partir de 80 pays différents. C'est le même courant de pensée libéral ou la même philosophie antisociale qui anime les bonshommes aux commandes derrière. C'est la même révolte de fond des riches à l'égard de toutes idées de redistribution de la richesse. L'idée de l'égalité politique ne les intéresse pas.
La liberté se comprendrait plutôt ici comme «les privilèges légitimes devant revenir aux plus méritants» et «à ceux sans qui le meilleur état de la société ne pourrait pas subsister». La liberté est assimilable à un privilège d'une caste. Il faut avoir ça à l'esprit quand on entend les discours de politiciens libéraux. Pas nécessairement une caste fermée, non pas héréditaire spécialement, mais une caste quand même. La caste des «meilleurs».
C'est un thème qui me tient beaucoup à coeur parce que j'estime qu'il est de la plus criante de actualités. Il vaudrait le coup de se pencher sur les origines du libéralisme pour mieux saisir ce qui se passe en 2016, sur bien des plans, dans bien des domaines. Enfin, je trouve que dans ce retour du libéralisme sans gêne, de plus en plus arrogant, se trouve une incroyable menace risquant d'affecter bien du monde.
Voyons ça un peu :
«... la charge d'exclusion implicite dans l'autoproclamation de la communauté des hommes libres montre toute sa force dans son rapport avec les peuples coloniaux. Dans la plupart des cas, loin d'être ressenties comme une contradiction, la théorisation et la pratique de l'esclavage au détriment des exclus ne font que renforcer la fière conscience de soi de la communauté des hommes libres, qui se glorifient d'être exempts de l'esprit servile des barbares qu'ils assujettissent.
[...] En 1809, Jefferson célèbre les États-Unis comme un «empire pour la liberté», fondé sur une Constitution qui garantit l'autogouvernement. C'est un propriétaire d'esclaves qui s'exprime ainsi et qui exerce son pouvoir sur eux avec brutalité, vendant à l'encan, comme des morceaux ou des marchandises séparés, chacun des membres de la famille qu'il possède. Il s'autorise cette lettre adressée à un autre propriétaire d'esclaves [James Madison], qui occupe depuis peu le poste de président des États-Unis. La Constitution désignée comme un modèle consacre la naissance du premier État racial, tandis que l'autogouvernement encensé ici garantit aux propriétaires d'esclaves du Sud la jouissance légitime de leur propriété, sans ingérence de la part du gouvernement fédéral.
Le passage de l'esclavage héréditaire au semi-esclavage, toujours au dépend des peuples coloniaux, ne modifie pas vraiment le tableau général. [...] de grands auteurs comme Tocqueville, Mill, Lecky, dénoncent avec passion le despotisme monarchique ou jacobin et saluent en même temps avec enthousiasme le despotisme qui s'exerce contre les peuples coloniaux.
C'est un rapport de pouvoir qui, pendant toute la période historique, bien loin d'être contenu, a été étendu et généralisé. Étant donné qu'un «despotisme vigoureux» est l'unique méthode capable d'élever à un niveau supérieur les peuples arriérés, ou les barbares, les conquêtes coloniales servent l'intérêt de la civilisation et de la paix, et elles doivent donc s'étendre jusqu'à gagner l'ensemble du globe.
La conscience de soi de la «communauté des hommes libres» est si pleine d'orgueil et si sûre d'elle-même qu'elle en arrive à relever sans problème les éventuels défis que lui lancent d'éventuels démentis de l'histoire ou de l'analyse empirique des sociétés. Sous la monarchie de juillet, Tocqueville, déçu, prend acte d'un fait déconcertant : dans le monde islamique et dans tout l'Orient, l'esclavage se présente sous une forme plus douce qu'en Occident. De plus, la Tunisie a eu le souci d'abolir cette institution, qui se maintient au contraire dans les colonies de la France libérale (et dans l'Amérique démocratique).
Le bilan historique que fait John Stuart Mill au lendemain de la guerre de Sécession est très significatif : au États-Unis, on vient à peine d'abolir un «esclavage sans espoir», qui abrutit réellement les intelligences et qui inflige parfois les pleines les plus sévères à qui ose apprendre à lire à un esclave. «La situation était bien pire» ajoute le libéral anglais, «au temps de la traite des Noirs, dans nos propres colonies à esclaves», où ceux-ci étaient «pratiquement condamnés à travailler à mort et rapidement remplacés par l'importation d'autres malheureux destinés eux aussi à être rapidement consommés.» Il semble que le phénomène de l'accouchement gémellaire du libéralisme et de l'esclavage-marchandise sur une base raciale soit si perceptible, ou du moins qu'on en ait l'intuition. Mill, toutefois, pas plus que Tocqueville, n'a des doutes sur la parfaite coÏncidence de l'Occident et de la cause de la liberté, ni sur le droit de celui-ci d'exercer son despotisme, y compris sur les peuples islamiques.
Le libéral anglais n'a aucune difficulté à interpréter la guerre de l'opium comme une «croisade pour la liberté du commerce» et pour la liberté en tant que telle :
- La prohibition de l'importation d'opium en Chine viole la liberté de l'acheteur avant même celle du vendeur et du producteur.
Par ailleurs, la leçon donnée aux «barbares» chinois ne peut être que salutaire. Ce n'est pas la peine d'ergoter sur les formes, les appels à l'humanité et à lesprit chrétien en faveur de canailles (ruffians), et à la loi internationale en faveur d'un peuple qui ne reconnaît aucune autre loi que la guerre, sont ridicules.
[...]
Nous sommes en 1857-1858. A cette époque-là [...] l'Angleterre donne un appui décisif à la liquidation de la tentative des Taipings de renverser la dynastie autocratique mandchoue; en Irlande, elle continue à exercer une domination féroce («dans aucune autre pays je n'ai vu autant de gendarmes», observe Engels); enfin, en ce qui concerne les États-Unis, l'Angleterre aide le Sud à faire fortune en absorbant une bonne partie du coton produit grâce au travail des esclaves noirs. Pourtant, Mill n'a aucun doute : son pays défend la cause de la liberté dans le monde, en imposant à la Chine, par la force des armes, l'importation de l'opium produit en Inde, toujours à l'initiative de la puissance coloniale !
Macaulay reconnaît que les colons anglais se comportent en Irlande comme les Spartiates vis-à-vis des îlotes : il s'agit d'une race de souverains ou d'«une caste souveraine qui exerce un pouvoir absolu sur ses esclaves». Mais ce n,est pas pour autant que des doutes affleurent sur le droit qu'à l'Angleterre d'exercer sa dictature sur les «barbares». Cette dictature peut prendre les formes les plus impitoyables. Macaulay décrit avec beaucoup d'efficacité la façon dont procède le gouverneur de l'Inde, Warren Hastings, lorsque dans un moment difficile pour l'Angleterre, déjà engagée dans la lutte contre les colons américains rebelles et leurs alliés français, il est amené à affronter les autochtones de la colonie.
- Un règne de terreur commence, une terreur aggravée par le mystère; ce qui était subi était moins horrible que ce qu'on devait craindre. Personne ne savait à quoi on pouvait s'attendre de la part de cet étrange tribunal. Il était composé de juges, dont aucun n'était familier des usages de millions de personnes sur lesquelles il s'attribuait une autorité sans limite. [...] Il avait rassemblé autour de lui une armée constituée de la pire partie de la population native.
Toutes les injustices des oppresseurs précédents, asiatiques ou européens, apparaissent alors comme une bénédiction comparée à la justice de la Cour suprême.
Toutefois, Macaulay conclut que, «pour avoir sauvé l'Angleterre et la civilisation, Hastings mérite une grande admiration, et qu'il a sa place parmi les grands hommes les plus insignes de notre histoire». (Macaulay, Critical and Historical Essays, p.272)
Comment répondre à temps à la menace des barbares de la métropole
Les défis lancés à la communauté des hommes libres peuvent venir non seulement des colonies, mais aussi de la métropole elle-même. Le statut des classes populaires, que l'élite dominante a souvent tendance à assimiler aux «sauvages», est resté longtemps incertain.
Montesquieu n'en doute pas :
- L'usage des peuples les plus libres qui aient jamais été sur la terre me fait croire qu'il y ait des cas où il faut mettre, pour un moment, un voile sur la liberté, comme l'on cache la statue des dieux.» (Charles-Louis Montesquieu, De L'esprit des lois, XII, 19)
C'est ce qui se produit dans l'état d'exception : pour y faire face, il faut savoir mettre à profit ces institutions «admirables» qui furent celles de la dictature romaine. «Aussi terribles que soient ces institutions, au moment voulu, elles ramènent violemment l'État à la liberté.»
On tient le même raisonnement de l'autre côté de l'Atlantique. Le Federalist considère que, une fois proclamé l'état d'exception, les pouvoirs donnés à l'autorité fédérale doivent être sans bornes et sans entraves. Par ailleurs - fait remarquer Hamilton - même la république romaine n'hésitait pas à rechercher dans le pouvoir absolu d'un seul homme, revêtu du titre formidable de dictateur, un refuge, lorsqu'elle devait affronter des graves dangers et se défendre contre les séditions élevées dans les différentes classes de la société dont la conduite menaçait l'existence de tout gouvernement. L'existence même de l'État, dont parle Alexander Hamilton, prend chez Locke la forme du «bien public».
Quand il est en danger, la «prérogative» permet au souverain de le sauvegarder [l'État] au moyen d'un pouvoir arbitraire, ou bien d'agir discrétionnairement sans que la loi l'ait prescrit ou parfois même à son encontre.
Il est intéressant de remarquer que ce n'est pas nécéssairement une révolte [parmi le peuple] au sens propre du mot qui déclenche la réaction énergique de la communauté des hommes libres. Une menace indirecte et potentielle peut suffire. Pour Locke, le droit de recourir à la force commence dès qu'un impôt est refusé par ceux qui sont directement concernés :«Le pouvoir suprême ne peut prendre à aucun homme une partie quelconque de ce qui lui appartient sans son consentement.»
Même si l'intervention du pouvoir législatif joue un rôle de médiateur, l'intrusion du non-propriétaire dans la sphère de la propriété est toujours un abus de pouvoir, un pillage, une violence, et donc un acte auquel l'agressé peut légitimement répondre par sa propre violence.
On sent aussi chez Tocqueville, la présence du raisonnement de Benjamin Constant :
«Tous les gouvernements peuvent être portés par différentes raisons à entretenir les pauvres aux frais de l'État, mais le gouvernement démocratique est porté par nature à agir ainsi. Favorisée par la démocratie plus que par tout autre régime politique, la charité légale (c'est à dire l'assistance aux pauvres par l'utilisation de moyens que l'État se procure avec l'impôt sur les richesses) ne peut être que le synonyme de la spoliation, aux yeux des victimes. «Le riche, que la loi dépouille d'une partie de son superflu sans le consulter, ne voit dans le pauvre qu'un avide étranger appelé par le législateur à partager ses biens.» Il s'agir en effet d'une expropriation : avec le temps, les lois en faveur des pauvres finiraient par transformer les prolétaires en bénéficiaires effectifs de la terre, et les propriétaires en leurs simples fermiers.
[...]
Selon Spencer, un impôt visant la redistribution du revenu introduit en dernière analyse une sorte de «corvée d'État» qui n'est pas moins inique ni esclavagiste que celle du Moyen-Âge.
Lecky, lui aussi, après avoir repris la thèse qui était déjà celle de Constant, pour lequel les non-propriétaires titulaires de droits politiques seraient inévitablement portés à poursuivre des objectifs «prédateurs et anarchistes» et «même à démolir la société» , définit comme un système de confiscation voilée celui qui autorise les non-propriétaires à rendre obligatoire les impôts qui pèsent sur les épaules des possédants. C'est ainsi que ces derniers sont complètement privés des droits politiques. L'émancipation politique abusive des classes populaires entraîne la désémancipation des seules classes habilitées à diriger le pays.
Le discours historique réel des libéraux est véritablement un discours qui est très laid sur le fond. Ce n'est pas pour rien si la prose du catholique Léon Bloy se faisait vitriolique à l'époque, et quand il lui arrivait d"évoquer les riches, le gouvernement des gros.
Il est intéressant de savoir que la fameuse Banque HSBC, née littéralement à l'occasion de la guerre de l'Opium en Chine, reste la même institution qui vient d'être mise en cause il y a peu, pour une méga-opération d'évasion fiscale réalisée au profit de super riches à partir de 80 pays différents. C'est le même courant de pensée libéral ou la même philosophie antisociale qui anime les bonshommes aux commandes derrière. C'est la même révolte de fond des riches à l'égard de toutes idées de redistribution de la richesse. L'idée de l'égalité politique ne les intéresse pas.
La liberté se comprendrait plutôt ici comme «les privilèges légitimes devant revenir aux plus méritants» et «à ceux sans qui le meilleur état de la société ne pourrait pas subsister». La liberté est assimilable à un privilège d'une caste. Il faut avoir ça à l'esprit quand on entend les discours de politiciens libéraux. Pas nécessairement une caste fermée, non pas héréditaire spécialement, mais une caste quand même. La caste des «meilleurs».