VERS L'UNION PARFAITE.
VERS L’UNION PARFAITE
AVANT-PROPOS
Le 24 août 1926, notre saint Père le Pape Pie XI déclarait saint Jean de la Croix Docteur de l’Eglise universelle ; comblant par là les vœux de toute la Famille du Carmel en présentant à l’Eglise un saint déjà vénéré, en affirmant « insigne la sainteté de sa vie, et éminente sa doctrine ».
S’il est vrai de dire que notre Docteur mystique a pensé plus spécialement à son Ordre en écrivant, il est vrai d’ajouter qu’il s’adresse à tous les chrétiens résolus à marcher par les voies d’un très grand détachement, pour arriver à la bienheureuse union avec Dieu, essence de la sainteté [1].
Et cependant, qui d’entre nous n’a entendu dire, n’a pensé peut-être, que saint Jean de la Croix était de ces Saints inabordables dont les écrits sont réservés à une élite restreinte d’âmes privilégiées… que les voies dans lesquelles il engage ne sont pas les plus sûres, et que la grande majorité des âmes intérieures doit les ignorer ?
Cette erreur est très préjudiciable aux personnes d’oraison, et nous voudrions contribuer à la dissiper. Beaucoup d’âmes admirablement douées ne font que piétiner sur place, [2] parce qu’elles manquent de lumière, parce qu’elles n’ont pas des idées justes sur les moyens de parvenir au but suprême auquel elles aspirent : l’union à Dieu. Il semble que ces âmes attirées vers la vie intérieure, vers l’oraison, vers la contemplation, soient plus nombreuse que jamais à l’heure actuelle dans notre milieu traditionnel… ! N’est-il donc pas bien opportun de leur montrer qu’elles trouveront, dans la sublime et lumineuse Doctrine de saint Jean de la Croix, la réponse à leurs aspirations intimes ; qu’elles ont tort de s’effrayer ; et que les écrits du grand Docteur leur seront une mine précieuse à exploiter ?... Tous les détails de la vie intérieure y sont synthétisés, en sorte que tout s’unifie. Aux bonnes volontés qui seraient peut-être exposées à ne pas assez distinguer l’accidentel de l’essentiel, à confondre ce qui est secondaire avec ce qui est principal, il propose un moyen unique qui les conduira sûrement au grand but de la vie : l’union avec Dieu, — et ce moyen, c’est la prière [3].
La prière, voilà le grand devoir de tous les chrétiens : « Qui prie se sauve, qui ne prie pas se damne », répétait constamment saint Alphonse de Liguori, un autre Docteur de l’Eglise.
Quand faut-il prier ? Comment faut-il prier ? Notre-Seigneur a répondu à ces deux questions dans l’Evangile. — Quand ? « Oportet semper orare et non deficere » (Luc. XVIII, 11) : toujours.
Comment ? « Spiritu et veritate » (Jean. IV, 23) : En esprit et en vérité.
Mais si ce double précepte est pour tous, il y a des manières bien différentes de l’observer. Les degrés de cette échelle qui doit nous élever jusqu’à l’union sont innombrables ; on peut cependant les grouper en trois étages sans discontinuité, s’il m’est permis de parler ainsi : il y a la prière mentale des commençants, celle des avancés et celle des parfaits.
La première est la méditation. Saint Jean de la Croix l’appelle « l’exercice des commençants » [4]. On se met par la foi en la présence de Dieu et de quelque grande vérité ; on exprime à Dieu les sentiments que ces vérités excitent, les résolutions qu’elles provoquent, et on supplie le Seigneur de les bénir, de nous accorder la grâce de les mettre en pratique [5].
Saint Jean de la Croix parle peu de cette sorte d’oraison : beaucoup d’auteurs ont traité ce sujet abondamment. Il s’adresse à ceux qui, ayant persévéré quelque temps dans cet exercice, sont déjà arrivés à embrasser d’un seul regard la vérité qu’ils devaient auparavant fouiller, disséquer, pour tirer le suc [6]. Ils en sont maintenant pénétrés et nourris. Cette oraison très simple a reçu le nom d’oraison de simple regard ; parfois on lui donne déjà le nom de contemplation, contemplation acquise. Dans cette oraison, il n’y a rien qui excède l’exercice naturel de nos facultés ; mais c’est un terrain excellemment préparé pour la contemplation infuse. En effet, cette simplicité de regard, cette tranquillité d’esprit, rendent l’âme apte à recevoir le rayon de contemplation infuse.
La contemplation est déjà l’oraison des avancés : les commençants ont fait le premier pas ; ils sont devenus les progressants de la voie spirituelle. Dieu purifiera la partie sensible en leur donnant « une connaissance obscure, générale, amoureuse », qui tiendra leurs facultés dans l’aridité et la sécheresse ; mais Il les instruira secrètement dans les voies plus élevées. Et, quand Il lui plaira, Il donnera la contemplation manifestement mystique, moyen efficace d’union avec Dieu. C’est toujours le développement de l’oraison mentale.
Remarquons cependant que cette connaissance obscure, générale, amoureuse et purifiante ne dépend déjà plus de l’activité des facultés humaines ; et moins encore la contemplation proprement dite, qui est infuse à l’âme. Comme d’ordinaire, cette connaissance n’est donnée que par intermittences, surtout au commencement de la purification, et qu’entre-temps l’âme peut encore faire oraison comme autrefois, et que jamais la passivité des facultés n’est complète, certains auteurs, disciples et commentateurs de saint Jean de la Croix, ont cru pouvoir donner à cette oraison des « avancés » le nom de « contemplation acquise », par opposition à la contemplation infuse des parfaits, qui est complètement passive, et dont ils jouissent constamment sans avoir aucun travail préalable à fournir [7].
L’expression est juste si on la rapporte à la part de préparation active de l’âme : mais il ne faut pas oublier que la connaissance amoureuse de Dieu, qui est la caractéristique de cette oraison des avancés est surnaturelle, elle excède la portée naturelle de nos facultés, personne ne peut se la procurer à son gré : si Dieu n’intervient pas en mettant en exercice les dons de Sagesse et de l’Intelligence, tous nos efforts seront vains [8] .
Cette contemplation, dans son fond, est donc infuse déjà, il y a déjà un peu de passivité puisque l’âme ne peut plus — à certains moments du moins — se servir de son intelligence comme autrefois, pour échafauder des concepts et des raisonnements.
Saint Jean de la Croix fait remarquer que ce commencement de contemplation infuse est accordé généralement à beaucoup d’âmes [9] qui persévèrent depuis quelque temps dans la méditation et qui veillent à la pureté de leur cœur. Ceux qui sont retirés du monde, la reçoivent ordinairement très vite [10] ; c’est déjà une « contemplation » [11] qui apporte à l’âme les fruits les plus abondants [12]. Le saint Docteur excelle à donner les conseils propres à développer ce germe mystique, ou plutôt, à écarter tous les obstacles qui peuvent s’opposer à sa croissance [13].
Si beaucoup d’âmes parviennent à cet état de contemplation semi passive, bien peu, dit encore saint Jean de la Croix, atteignent la contemplation parfaite, strictement infuse, complètement passive, pas même la moitié de ceux qui ont reçu les premières grâces mystiques [14].
Bien rares sont celles à qui Dieu enlève définitivement et complètement l’exercice humain de leurs facultés, et qui sont en tout mues par l’Esprit-Saint. Bien peu, en effet, permettent à Dieu de les purifier assez profondément, assez vigoureusement pour que la grâce puisse tout envahir ; bien peu consentent pratiquement à perdre leur moi humain — dans l’ordre d’opération, cela s’entend, car dans l’ordre de la substance, c’est impossible — pour trouver l’exercice de leurs facultés dans la vie même de la Sainte Trinité, par une union ineffable qui échappe à toute analyse [15].
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Dans cet état de transformation, l’âme reçoit des lumières si abondantes et si vives, qu’elle est comme introduite dans une région céleste où elle contemple, dans un regard absolument simple et ardemment affectueux, les choses divines. Sa volonté confirmée dans le bien [1] se porte sans effort à toutes les vertus dans ce qu’elles ont de plus héroïque. Cet état, pour être très rare, exceptionnel, ne doit pas être regardé pour cela comme extraordinaire, car l’âme y parvient par l’exercice des vertus théologales et des dons du Saint-Esprit. C’est le sommet du développement de la grâce sanctifiante [2].
L’Union mystique est donc un état admirable. Peut-on nourrir dans son cœur le désir d’y parvenir ? N’est-ce pas présomption, orgueil ?...
Il ne saurait y avoir présomption et orgueil à désirer ardemment, mais humblement la grâce de la contemplation infuse, car il faut s’y disposer et tendre à l’Union divine. Mais il y en aurait à désirer les faveurs accessoires et les phénomènes accidentels qui peuvent l’accompagner, tels que révélations, visions corporelles ou imaginaires (ainsi nommées parce qu’elles sont produites dans l’imagination), esprit de prophétie, paroles surnaturelles… grâces qui peuvent être sujettes à illusion, et qui, en tout cas, en elles-mêmes ne constituent pas la sainteté et ne lui sont pas nécessaires. Dieu accorde ces faveurs quand Il veut, comme Il veut et à qui Il veut, et sa divine Sagesse sait mieux que nous les voies où il convient de marcher [3].
Pour saint Jean de la Croix, le but à atteindre, but qu’il décrit avec une maîtrise si parfaite, c’est « L’union d’amour avec Dieu » [4]. Pour lui, le seul moyen d’arriver à ce but, c’est la contemplation [5].
Toute l’ascèse du grand Docteur, sa doctrine du « rien » [6] consiste à éliminer des puissances de l’âme ce qui pourrait les troubler, ce qui serait un obstacle [7] à la connaissance quasi-expérimentale, [8] d’un Dieu présent au centre de notre être [9] et désireux de s’unir à nous [10].
Vers l’Union Parfaite
Explications préliminaires
Un saint est un héroïque serviteur, plus que cela, un Ami de Dieu : « Je ne vous appellerai plus serviteurs, parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ; mais je vous ai donné le nom d’amis, parce que tout ce que j’ai entendu de mon Père, je vous l’ai fait connaître ». ( Jean. XV, 15).
L’amitié suppose un amour mutuel, et dans ce double amour, l’âme puise une énergie surhumaine et divine qui la vivifie, la spiritualise et la déifie sans anéantir la nature, mais la transformant, l’achevant.
La perfection, dit saint Jean de la Croix, c’est « l’union d’amour avec Dieu » [11] à laquelle la contemplation conduit sûrement. Le saint Docteur la place à la base de la sainteté.
Plus nombreuses qu’on ne le croit parfois superficiellement, sont les âmes que Dieu appelle à l’union mystique en cherchant à les purifier passivement [12], et, comme nous le feront remarquer plus loin, la nuit obscure passive est un commencement [13] de contemplation mystique, au sens strict du mot. Or, selon le Saint, si beaucoup d’âmes appelées à la perfection n’y parviennent pas ; ce n’est pas toujours par mauvais vouloir, « cela vient de leur ignorance, ou parce qu’elles cherchent, sans le trouver, un guide averti capable de les conduire au sommet » [14]. Certains confesseurs ne voient que « mélancolie et faiblesse » [15] là où il y a action divine, et ils entravent cette action, et par conséquent le progrès des âmes qui ont mis en eux leur confiance…
Saint Jean de la Croix entreprit de suppléer à leur insuffisance [16]. Il le fit avec une grâce toute spéciale reçue du Ciel, jointe à une profonde science acquise et une vertu éminente. Ses écrits le placent dans la sainte Eglise comme le guide le plus sûr et le plus lumineux dans les chemins obscurs et parfois douloureux qui conduisent à l’union divine [17]…..
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[1] Nuit obscure, liv. II, ch. XVIII, p. 118.
[2] Montée du Carmel, Prologue de l’auteur,P. 2.
[3] Cantique spirituel, 1eres Demeures, ch. I, p. 46.
[4] Vive Flamme d’Amour, strophe III, § 5, p. 209.
[5] Montée du Carmel, liv. II, ch. XI, p. 99. — Les épines de l’Esprit, Edit. crit. Tom. III, ch. VII, b. 17.
[6] Montée du Carmel, II, ch. V, p. 75.
[7] R. P .R. Garrigou-Lagrange. Préface de l’essai sur l’Oraison par le R. P. Théodore de St Joseph. Voir encore p. 74, note 36).
[8] Voir notre Essai sur l’Oraison, p. 87.
[9] Nuit Obscure, 1.I, ch. VIII, p.27-29. — Vive Flamme, strophe III, 3e vers, p. 210.
[10] Nuit Obscure, 1. I, ch. VIII, p. 29. — Vive Flamme, strophe III, 3e vers, p. 210.
[11] Nuit Obscure, 1. I, ch. IX, p. 31.
[12] Nuit Obscure, 1. I, ch. XII, XIII, Titre.
[13] Montée du Carmel. Titre.
[14] Nuit Obscure, liv. I, ch. IX, p. 34 ; ch. XIV, p. 51.
[15] Nuit Obscure, liv. I, ch. XIV, p. 51. — Liv. II, ch. XX, p. 125. — Vive Flamme, strophe I, 4e vers, p. 161. Strophe II, 5e vers, p. 185, 187. — Cantique Spirituel, strophe XXVI, p. 162. Strophe XXIX, p. 183.
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[1] Cantique Spirituel, strophe XXII, p. 141.
[2] Vive Flamme, strophe II, vers VI, p. 189-190.
[3] P. Théodore de St-Joseph. Essai sur l’Oraison, p. 121 etc. — Joseph a Spir. S., Mystica Isagoge, Lib. I, Synt. IV, n°168-172.
[4] Montée du Carmel, Exposition du Sujet (Edit. Critique). — Liv. II, Ch. IV, p. 177. — Ch. XXIV, p. 182,
— Nuit Obscure, Exposition du Sujet (Edit. Critique), tom. II, p. 238.
[5] Montée du Carmel, liv. II, ch. XXII, p. 177.
[6] Montée du Carmel, liv. I, ch. XIII.
[7] Montée du Carmel, Titre.
[8] Montée du Carmel, liv. II, ch. XXIV, p. 185. — Vive Flamme, strophe IV, vers I et II, p. 250. — Cantique Spirituel, strophe XI, p. 68, 69.
[9] S. Thomas, I, XIII. — Montée du Carmel, liv. II, ch. IV, p. 68, 69. — Ch. XIV, p. 120. — Nuit Obscure, liv. II, ch. XXIII, p. 137. — Vive Flamme, strophe IV, vers I et II, p. 245, 249. — Cantique spirituel, strophe I, p. 23. — Strophe XI, p. 68, 69. — Connaissance de Dieu et Union d’Amour, ch. X, p. 79 (Trad. P. Théodore de St-Jos) — Sainte Thérèse, Château Intérieur, 1e Demeures, ch. II.
[10] Vive Flamme, strophe I, vers III, p. 155.
[11] Nuit Obscure, Exposition du Sujet (Edit. Critique), tom. II, p. 238.
[12] Vive Flamme, strophe II, vers V, p. 184.
[13] Nuit Obscure, liv. I, ch. IX, p. 31.
[14] Montée du Carmel, Prologue, p. 2.
[15] Ibid. p. 3.
[16] Montée du Carmel, Prologue, p. 4. — Vive Flamme, stophe III, vers 3, §§ IV, VIII, XIII.
[17] Mente perfusa radiis ab alto.
Montis ascensum, tenebrasque noctis.
Et facem vivam recolens amoris.
Alta revelas (Office de la Fête, IIes Vêpres).