Ma maman s'en va...
Publié : mar. 02 juin 2015, 0:22
... Et puis alors finalement la voici dans un lit d'hôpital, plus tout à fait l'invincible maman que j'avais, déjà l'ombre. Ces baisers qui m'ont ouvert le monde, la bouche tremble aujourd'hui maladroite au point de ne plus pouvoir dire mon prénom. Cette voix qui chantait mes sommeils déjà éteinte, perdue sans écho dans l'abîme de la maladie. Jamais je ne l'avais connue sans maquillage ni panache. La voici humble parmi les humbles, au fond de la misère, de la maladie et au bout de cette vie-là. Abandonnée par la plupart de ceux qu'elle a nourris. Tremblante devant ceux qu'elle aurait fait trembler. Et moi stoïque, empressé, détaché, dans un coin de la chambre qui me demande combien de temps. Combien de souffrance surtout.
J'ai su, on sait tous, que ce jour-là viendrait. J'avais récité par avance mes pensées les plus évidentes et mes chagrins les plus secrets. Je ne m'attendais pas à cette fin-là, aussi noire, aussi pénible, aussi interminable. Jamais je ne fus très tactile, et voilà déjà que je n'ose plus la toucher. Que je souffre de sa pudeur bafouée comme de la mienne au milieu des infirmières et des milles détails scabreux qui crachent sur mes beaux souvenirs l'haleine sinistre d'une maladie qui n'en finit pas de la finir.
La haine, ou au moins la colère, pour mes frères qui l'abandonnent. Pour la charge douloureuse d'être la fourmi trop sérieuse au milieu des cigales à peine gênées de leur indifférence. Les questions terribles que le bon sens posent à la douleur : une cérémonie religieuse le moment venu ? Lui parler de ses dernières volontés ? Combien de temps ? Trouver une maison de retraite ? Remplir les formulaires ? Se ruiner en démarches et en désespoir ?
C'est comme une forêt de chagrins, mais ce ne sont que des détails. Comme des hochets sombres pour distraire mes pensées d'une horreur trop grande pour être appréhendée dans toute sa violence : ma maman s'en va.
Je vous demanderais bien quelques prières pour elle. Sa vie fut difficile, ses erreurs innombrables. Mais au bout de son chemin je serre les dents pour ne pas lui dire ce que j'ai sur le coeur. Ces mille reproches qu'on pourrait faire. Ces cent regrets qu'elle ignore. C'est certain : je gagnerais à libérer mon coeur de ces sentiments trop lourds pour qu'il les porte encore. Je me tais, pour ne pas ajouter au fardeau de ses regrets.
J'envie, un peu, ceux qui voient partir leurs parents dans la paix d'une famille aimante, à l'heure où ma mère disparaît de ce monde au milieu des discordes et des huissiers. A l'heure où les humiliants devoirs de la tutelle froissent la dignité qui exige qu'on lui rende quelque honneur. C'est encore des problèmes de la vie, c'est déjà le chagrin de la mort.
Non. Je ne suis plus le petit garçon. Celui-là aussi est mort. C'est une impression. J'assiste, fort comme un roc, droit comme un i, à la dernière scène de la comédie, à la conclusion du drame. Sans trop savoir si je m'effondrerai ou si je trouverai dans l'épreuve une force supplémentaire, une envie de vivre raffermie.
Et Dieu dans tout ça ? Quel secours ça serait, de pouvoir lui faire une place. Je me fais déjà l'effet d'un moine, habité par un calme scandaleux qui semble pourtant annoncer une tempête de douleurs. Mais rien de religieux dans tout ça. Pas encore. Ou plus du tout.
Là aussi il faudrait disserter, pour changer de sujet. Sans doute.
Etre un homme. Drôle de rêve. Rester droit. Sans pleurer presque. Pour ne pas lui ajouter l'inquiétude de laisser là quelques faibles sans secours. Mes frères sont faibles et sans secours. Je m'apprête à les abandonner à leur sort, eux qui profitaient de notre mère quand je tentais de la soutenir encore. Eux qui détournaient mes largesses à leur profit égoïste. Eux qui l'ont pressée vers la fin quand ils auraient dû porter ses fardeaux. Je m'en veux, je devrais m'en vouloir, de cet abandon prochain. De cet égoïsme parfait à l'endroit de ces vampires qui goûteront bientôt, comme disait Baudelaire, les fruits pourris de leur hygiène. Je ne crois pas manquer de compassion. Elle est toute entière dédiée à ma maman qui semble en avoir le plus impérieux besoin. Elle culpabilise, de me voir ainsi porter sa croix, si j'ose dire. De me l'avoir mise sur le dos si longtemps et sans autre motif que ma gentillesse pouvait la supporter.
Voilà. J'avais besoin de dire ici ce besoin de soutien dans l'épreuve. Même si je m'en dispense aux yeux des miens. Même si l'épreuve n'a pas tout du combat héroïque : même si elle sent plutôt la pauvreté, la maladie et la rancoeur que le courage et la flamme conquérante de la victoire. Elle sent la déception et la colère.
De mon côté je forme sincèrement le voeu que votre chemin soit de paix. Que votre coeur soit léger. Et votre amour intact.
Bien à vous,
Camino.
J'ai su, on sait tous, que ce jour-là viendrait. J'avais récité par avance mes pensées les plus évidentes et mes chagrins les plus secrets. Je ne m'attendais pas à cette fin-là, aussi noire, aussi pénible, aussi interminable. Jamais je ne fus très tactile, et voilà déjà que je n'ose plus la toucher. Que je souffre de sa pudeur bafouée comme de la mienne au milieu des infirmières et des milles détails scabreux qui crachent sur mes beaux souvenirs l'haleine sinistre d'une maladie qui n'en finit pas de la finir.
La haine, ou au moins la colère, pour mes frères qui l'abandonnent. Pour la charge douloureuse d'être la fourmi trop sérieuse au milieu des cigales à peine gênées de leur indifférence. Les questions terribles que le bon sens posent à la douleur : une cérémonie religieuse le moment venu ? Lui parler de ses dernières volontés ? Combien de temps ? Trouver une maison de retraite ? Remplir les formulaires ? Se ruiner en démarches et en désespoir ?
C'est comme une forêt de chagrins, mais ce ne sont que des détails. Comme des hochets sombres pour distraire mes pensées d'une horreur trop grande pour être appréhendée dans toute sa violence : ma maman s'en va.
Je vous demanderais bien quelques prières pour elle. Sa vie fut difficile, ses erreurs innombrables. Mais au bout de son chemin je serre les dents pour ne pas lui dire ce que j'ai sur le coeur. Ces mille reproches qu'on pourrait faire. Ces cent regrets qu'elle ignore. C'est certain : je gagnerais à libérer mon coeur de ces sentiments trop lourds pour qu'il les porte encore. Je me tais, pour ne pas ajouter au fardeau de ses regrets.
J'envie, un peu, ceux qui voient partir leurs parents dans la paix d'une famille aimante, à l'heure où ma mère disparaît de ce monde au milieu des discordes et des huissiers. A l'heure où les humiliants devoirs de la tutelle froissent la dignité qui exige qu'on lui rende quelque honneur. C'est encore des problèmes de la vie, c'est déjà le chagrin de la mort.
Non. Je ne suis plus le petit garçon. Celui-là aussi est mort. C'est une impression. J'assiste, fort comme un roc, droit comme un i, à la dernière scène de la comédie, à la conclusion du drame. Sans trop savoir si je m'effondrerai ou si je trouverai dans l'épreuve une force supplémentaire, une envie de vivre raffermie.
Et Dieu dans tout ça ? Quel secours ça serait, de pouvoir lui faire une place. Je me fais déjà l'effet d'un moine, habité par un calme scandaleux qui semble pourtant annoncer une tempête de douleurs. Mais rien de religieux dans tout ça. Pas encore. Ou plus du tout.
Là aussi il faudrait disserter, pour changer de sujet. Sans doute.
Etre un homme. Drôle de rêve. Rester droit. Sans pleurer presque. Pour ne pas lui ajouter l'inquiétude de laisser là quelques faibles sans secours. Mes frères sont faibles et sans secours. Je m'apprête à les abandonner à leur sort, eux qui profitaient de notre mère quand je tentais de la soutenir encore. Eux qui détournaient mes largesses à leur profit égoïste. Eux qui l'ont pressée vers la fin quand ils auraient dû porter ses fardeaux. Je m'en veux, je devrais m'en vouloir, de cet abandon prochain. De cet égoïsme parfait à l'endroit de ces vampires qui goûteront bientôt, comme disait Baudelaire, les fruits pourris de leur hygiène. Je ne crois pas manquer de compassion. Elle est toute entière dédiée à ma maman qui semble en avoir le plus impérieux besoin. Elle culpabilise, de me voir ainsi porter sa croix, si j'ose dire. De me l'avoir mise sur le dos si longtemps et sans autre motif que ma gentillesse pouvait la supporter.
Voilà. J'avais besoin de dire ici ce besoin de soutien dans l'épreuve. Même si je m'en dispense aux yeux des miens. Même si l'épreuve n'a pas tout du combat héroïque : même si elle sent plutôt la pauvreté, la maladie et la rancoeur que le courage et la flamme conquérante de la victoire. Elle sent la déception et la colère.
De mon côté je forme sincèrement le voeu que votre chemin soit de paix. Que votre coeur soit léger. Et votre amour intact.
Bien à vous,
Camino.