Une réponse un peu technique, mais j'espère éclairante :
Au sujet de Marie :
Il s’agit de la sourate « Maryam », qui donne la version musulmane de la Nativité, ce qui tombe plutôt bien… Au mois de janvier.
Sourate de Marie (Maryam) 19
(…)
[22] Elle devint donc enceinte de l’enfant et se retira avec lui en un lieu éloigné.
[23] Puis, saisie par les douleurs de l’accouchement, elle s’adossa au tronc d’un palmier en s’écriant : «Plût à Dieu que je fusse morte et oubliée bien avant cet instant !»
[24] Une voix l’appela alors de dessous d’elle : «Ne t’afflige point ! Ton Seigneur a fait jaillir une source à tes pieds.
[25] Secoue vers toi le tronc du palmier, il en tombera sur toi des dattes mûres et succulentes.
[26] Mange, bois et réjouis-toi ! S’il t’arrive de voir quelqu’un, dis-lui : “J’ai fait vœu d’un jeûne au Tout-Miséricordieux. Je ne parlerai donc aujourd’hui à aucun être humain.”
[27] Puis elle revint auprès des siens avec l’enfant dans ses bras. «Ô Marie, lui dirent-ils, quel acte monstrueux as-tu commis là ! [28] Ô sœur d’Aaron ! Ton père n’a jamais été un homme dépravé ni ta mère une femme prostituée !»
(…)
Toute la pertinence de notre réflexion va se fonder ici sur notre capacité à lire le texte pour lui-même et non en fonction de ce qu’en dit la légende musulmane.
Je vais vous rappeler l’histoire officielle, que croient les Musulmans, que vous avez apprise en 5ème (c’est au programme d’histoire) : Mahomet / Muhammad en Arabe, au 7ème siècle, arabe païen, habitant à La Mecque, médite dans une grotte au dessus du site de cette cité commerciale, où se rendent des pèlerins polythéistes. Le paganisme de la Mecque permet le succès commercial de la tribu qui domine la cité, les Qoreishites (la tribu de Qoreish, dont fait partie Mahomet). C’est alors que, dans sa méditation, un jour, Mahomet est saisi par l’ange Gabriel qui commence à lui réciter des versets d’un livre saint, que les Musulmans appellent le Coran / Qur’an en Arabe, pour « Récitation », alors que Mahomet lui-même est supposé être ignorant de toute religion puisqu’illettré. Après plusieurs péripéties, sa prédication pour un Dieu unique opposé aux divinités mecquoises attire l’ire des Qoreishites qui l’expulsent après des vexations et des tortures envers ses premiers disciples… (Hégire, an 1 l’ère islamique). Les tribus juives de Médine (Yathrib) attirées par sa sagesse le reconnaissent comme envoyé de Dieu, et après sa persécution par les mecquois, il créé un état, l’état de Médine à partir duquel il va répandre la vérité d’un Coran qui continue à descendre sur lui, de façon épisodique, et dont les versets sont notés très exactement par ses disciples.
Dieu étant avec Mahomet, malgré les vexations et les attaques des Qoreishites haineux, Mahomet est victorieux de nombreuses batailles, et à la fin de sa vie, finit même par réussir à prendre sa ville d’origine sans combats, et à rétablir la Mecque comme lieu de la révélation coranique mais aussi comme site du temple construit par l’ancêtre prestigieux des Arabes par Ismaël : Abraham. Les successeurs de Mahomet finissent par établir un immense empire sous la loi rétablie de Dieu dans la prophétie de Mahomet, un empire à la fois spirituel, culturel et politique : l’Islam, qui préfigure la communauté et le monde idéal que Dieu veut pour l’homme.
Belle histoire, non ?
Et bien… Non. Tout est faux, ou presque. Tout cela est tiré de la vie de Mahomet telle qu'elle a été écrite par Ibn Hichâm, décédé en 828, soit 200 ans après la mort supposée de Mahomet en 632. Une approche scientifique rigoureuse nous oblige à considérer a priori qu’il nous faut regarder le texte du Coran pour lui-même et pas « forcément » en fonction de ce que donne le « traditionniste » de ce que les Musulmans appellent la « sira » (biographie officielle de Mahomet) a minima 150 après les « faits ».
Et la lecture que nous venons de faire de cette sourate du Coran… est une des (nombreuses) preuves que ce que prétend Ibn Hichâm est faux... Si nous sommes capables de lire ces versets sans les a priori que je viens de vous décrire.
Tout d’abord : Nous sommes frappés de ce récit qui correspond en de nombreux points tout simplement du premier chapitre de Lc. On est étonné de ne pas avoir le récit de la visitation et le Magnificat ! Il y a cependant deux choses qui sont gênantes :
- La première c’est la mention «
O sœur d’Aaron ». Où avez-vous vu dans le synoptiques ou dans les apocryphes divers que la vierge Marie a un frère nommé Aaron ?
- La deuxième c’est ce passage : «
le Seigneur a fait surgir une source à tes pieds ». C’est tout à fait original… Il n’y a rien dans la tradition biblique qui mentionne un quelconque histoire de ruisseau.
Enquêtons donc.
1er point. Il y a une grande confusion – semble t’il dans le Coran sur Marie : elle est mère de Jésus, et mère virginale, nous le voyons dans notre sourate. Mais elle est sœur d’Aaron, nous le voyons dans notre sourate 19 « Marie » mais aussi dans une autre, puisqu’elle est fille d’« Imran ».
s66,12 De même, Marie, la fille d'Imran qui avait préservé sa virginité; Nous y insufflâmes alors de Notre Esprit. Elle avait déclaré véridiques les paroles de son Seigneur ainsi que Ses Livres : elle fut parmi les dévoués.
Qui est Imran ? c’est un personnage coranique important, il y a une sourate qui s’appelle « la famille d’Imran » (la S3).
Or, dans la tradition biblique, nous savons aussi que les parents de la BVM, ce sont Anne et Joachim. On a donc un problème… Deux options : soit le Coran se trompe de façon grossière, soit tout cela signifie autre chose. Parce que vous pourriez dire : bon le Coran se trompe, donc l’Islam est faux… C’est donc prouvé, Mahomet avait des hallucinations auditives, et les Musulmans sont trop peu avertis des choses divines pour s’en rendre compte…
Or, le Coran ne se trompe jamais de façon grossière… Et d’ailleurs c’est bien plus intéressant de savoir que le Coran dans la logique interne de sa propre idéologie, ne se trompe pas. C’est beaucoup plus intéressant pour le dialogue, et pour l’Évangile… Ce qui nous apparaît être des fautes ce sont en fait des sous entendus, des procédés littéraires.
┌ Aaron*
`Amrâm / Imran ┐ │
├ ┼ Moïse*
Jokébed ° ┘ │
└ Myriam *
Dans la tradition islamique, mais aussi dans Lc 1,5 on rapporte qu’Elisabeth, la mère de Jean, est descendante d’Aaron.
Joachim * ┐ ├ Îsâ - Jésus *
├ Maryam ┘
┌ Anne (Hannah)
Anne ┘
┤
└ Élisabeth ° ┐
├ Yahyâ – (Jean) le Baptiste *
Zacharie
Il est clairement évident que celui qui enseigne (le locuteur du « Coran » - qui bien sûr n’est pas Dieu lui-même !) cherche simplement à dire que
Marie, la mère de Jésus, est en quelque sorte une figure de Myriam, une autre Myriam, fille d’Imran / appelé Amram dans la bible, sœur de Moïse et d’Aaron, de ceux qui sont à l’origine de la conquête de la terre sainte où coule le lait et le miel, après la traversée du désert. Imran / Amram est le père ancestral, pas le père littéral. C’est une filiation mythique, qui est comprises comme telle par les auditeurs autant que par le locuteur, qui n’a d’ailleurs pas besoin de préciser, car tout est sous entendu : l’hyperbole littéraire tient sa force justement dans le fait qu’on n’a pas besoin d’expliquer le symbole, ou alors, ce n’est plus un symbole. Comme si on disait simplement « de Gaulle est un nouveau Louis XIV ». Or dans la tradition judéochrétienne araméophone, présenter associer dans un procédé littéraire la Myriam biblique et la Mère du Christ est tout à fait conventionnel… Il n’y a pas à chercher plus loin. Cela ne signifie bien sûr pas que le Coran est vrai puisque la Vierge Marie n’est factuellement pas sœur d’Aaron, mais que cet écrit est en quelque sorte une lecture de l’Évangile qui s’inscrit dans une tradition biblique. Et que ce procédé littéraire est caractéristique d’un mode de prédication qui ne s’adresse pas à des païens, puisque pour comprendre, il faut connaître déjà l’ancien et le nouveau testament…
Mais vous voyez bien que ça pose un problème aux Musulmans actuels… Qui ne peuvent pas admettre que le Coran s’inscrit nécessairement au cœur d’une tradition biblique dans la tradition des églises araméennes. C’est que, si le Coran présente la mère de Jésus comme une nouvelle « Myriam », il s’adresse à des gens qui ont déjà reçu l’Evangile, entrevu la vérité du salut, loin du polythéisme supposé de la ville supposée de La Mecque, lieu supposé de la naissance de l’Islam.
2ème point : le ruisseau.
“Alors, il s’adressa a elle d’au-dessous d’elle (tahti-hâ) [et dit]: Ne t’attriste pas ! Ton Seigneur a fait (= mis, ja‘ala) au-dessous de toi (tahta-ki) une source (sariyan)” (s.19,24).
En quoi une source coulant là où se trouve l’enfant consolerait-il Marie et la justifierait-il à ses propres yeux ? Cela n’a pas de sens.
Maryam, mère de Jésus, est la nouvelle Myriam, sœur de Moïse, en ceci que, si Myriam a valu l’eau de la vie au peuple hébreu assoiffé dans le désert – et une telle tradition se lit encore au 4e siècle chez Aphraate dans son livre intitulé Les exposés (23,4) –, Marie vaut aujourd’hui, au peuple universel, l’eau vive du salut qu’est Jésus, “source d’eau jaillissant en vie éternelle” selon un symbolisme utilisé par Jésus lui-même selon Jean 4,14. Pour Paul, Jésus est donc comme le nouveau puits-rocher qui suit le nouveau peuple partout où il se trouve. On attribue justement à Marie (mère de Jésus) les dons faits à Myriam (la sœur d’Aaron) :
“Nos pères... ont été baptisés en Moïse dans la nuée et dans la mer, tous ont mangé le même aliment spirituel et tous ont bu le même breuvage spirituel. Car ils buvaient à un rocher spirituel qui les suivait : ce rocher, c’était le Christ” (1Co 10,3-4).
En d’autres termes, dans le cadre d’une culture chrétienne araméenne, toujours très imprégnée de la Bible, le rapport entre la Myriam de l’Ancien Testament et la mère de Jésus va de soi en milieu populaire. Le rocher des hébreux, qui se transformait en puits quand il était frappé par Moïse, c’est à prière fervente de Myriam qu’il était cru être obtenu de Dieu. Et c’est à cela que fait allusion Saint Paul… Et le Coran. Bien sûr.
La lecture de ce verset selon l’araméen n’est évidemment pas sans conséquences, d’autant plus que tout le passage de la sourate 19 Maryam et bien d’autres du Coran indiquent un contexte religieux et culturel arabo-araméen, aussi bien du côté des destinataires des prédications que de celui de leur locuteur. Le texte coranique n’est pas la simple traduction d’un ou de plusieurs écrits araméens : les feuillets qui vont le constituer sont simplement des mises par écrit émanant de quelqu’un dont la culture est d’abord orale… et araméenne. De culture chrétienne,
c'est-à-dire qu’il croit en la messianité de Jésus, mais qui n’est pas chrétien.
On peut certes imaginer que « Dieu » pense en araméen. Et si ce n’est pas « Dieu », c’est quelqu’un qui est situé non au sud mais au nord de la péninsule arabique, là où Arabes et Araméophones cohabitent. Donc assurément pas dans la région dite « mecquoise ». Et cette conclusion est renforcée par l’idée que les plus anciennes versions du Coran sont justement dans une écriture qui n’est justement pas celle de la péninsule….
Sur la Messianité du Christ dans le Coran
Jésus n'est évidemment pas reconnu comme le Fils de Dieu venu visiter Son peuple (pour reprendre une manière de parler très primitive), mais
seulement comme le Messie guidé par Dieu pour réaliser Son projet de Royaume sur le monde. En ce sens,
le texte coranique donne onze fois à Jésus le titre de Messie. Dans cette perspective, les Musulmans attendent le retour de Jésus en rapport avec le Jugement du monde, et il s'agit d'un retour matériel : le Messie-Jésus redescendra du Ciel où Dieu l’a placé en réserve après l’avoir soustrait à la crucifixion. Cette redescente devra se faire sur le mont des Oliviers, - ou dans la tradition héritée de l’époque ommeyyade – à la grande mosquée de Damas - et le Messie-Jésus se rendra ensuite sur l'esplanade du Temple après avoir tué le dragon aux portes de Jérusalem. Un Messie qui n’est pas Dieu, qui ne peut pas être Dieu… On comprend assez bien ce que cela peut être, nous autres, français, qui avons parfois tendance à croire en l’homme providentiel (Louis XIV, Gambetta, Clemenceau, Pétain, De Gaulle, … Sarkozy ?). Ce sont des hommes en qui beaucoup de monde ont eu foi, pour lesquels beaucoup ont tout sacrifié, y compris leur vie. La foi actuelle des Musulmans est fondée sur l’attente du retour matériel de Jésus pour des raisons politiques ; établir le royaume de Dieu sur la Terre : bref, un salut qui n’est pas compris comme englobant l’homme dans son entier, mais l’homme vu comme la composante d’une société. Cette idéologie, comme d’autres – connues – a foi en l’avènement d’un « grand soir », où le mal disparaîtra parce que la volonté de Dieu sera faite ou imposée par les croyants (y compris à ceux qui ne le sont pas ou qui ne croient pas « bien »).