Bonjour Charles,
Il y a autant de pression sociale dans la société libérale que dans la société totalitaire, la seule différence c'est que dans l'une l'individu se l'applique à lui-même et dans l'autre, c'est l'état qui la lui applique.
Oui, mais cette différence-là est la seule qui compte. Entre un vol et un emprunt, il n’y qu’une seule différence, le consentement du propriétaire. Entre un viol et un don de son corps, entre une location et une réquisition, entre l’entraide et l’impôt, entre l’engagement volontaire et la conscription, il n’y a que la différence du consentement. Peut-être bien que les gens se trompent, l’emprunteur est un bonimenteur, l’amoureux un vil séducteur, le militant un naïf, l'électeur un manipulé ... le risque de vivre est le risque de se tromper. Mais ceux qui se passent de notre consentement pour nous imposer une politique ne sont pas infaillibles non plus.
Vive la société où les gens n’agissent jamais avec le corps et le bien d’autrui sans son consentement!
Mais il y a coercition dans les deux cas. Dans notre société libérale c'est l'individu qui se censure lui-même parce que c'est une société qui est fondée sur le libre flux du désir individuel, de l'envie, du plaisir, de la consommation... Mais c'est un phénomène tout aussi social que la coercition nazie.
"Coercition nazie"? Comme vous y allez! La société libérale est fondée, comme son nom l’indique, sur la liberté individuelle. Rien de plus. Que les gens usent de leur liberté pour consommer vulgairement est peut-être désolant, mais il nous appartient, à nous qui savons mieux (n’est-ce pas ?) de montrer quel autre genre de vie plus profondément gratifiant est possible.
Si cet autre genre de vie, quel qu’il soit, était imposé, il serait répugnant. J’aurais honte d’être catholique si des gendarmes chaque dimanche encadraient les masses pour les conduire à la messe. C’est la possibilité du vice qui rend la vertu admirable, qui même permet l’existence de la vertu. La dissidence serait la seule façon de vivre honnêtement sous le régime que vous semblez appeler de vos vœux. La société libérale, au contraire, ouvre à chacun mille façons d’être vertueux, en fonction de sa vocation.
Les habitants des sociétés libérales portent en eux un petit goulag individuel dans lequel ils oppriment tout ce qui, en eux, conteste le désir et son assouvissement. La conscience est baillonnée intérieurement, dans la discrétion de la sphère privée, individuelle et silencieusement. Tout le monde se prétend libre, mais plus personne n'est capable de délibération, ni de se poser un cas de conscience : on a la hantise de la culpabilisation, c'est-à-dire de la conscience, c'est-à-dire de la liberté.
Il est vrai que la tentation est grande de ne pas se poser de cas de conscience. Dans toutes les sociétés autre que libérale, les hommes l’Etat vous épargnent cette tentation. Ils légifèrent. Ils réduisent le cas de conscience au choix binaire entre soumission ou désobéissance, avec une lourde pénalité pour les désobéissants. Ce qui, effectivement, mérite qu’on en délibère.
La société libérale est jeune. A peine deux cents ans. Elle a permis, seule, une immense prospérité matérielle. Un milliard d’êtres humains y ont goûté, trois fois plus qu’il n’en existait sur terre à l’époque de Malthus. D’autres font la queue au buffet. Les plus riches ont la gueule de bois, ça leur passera. Aidons-les par nos écrits et notre témoignage à trouver une autre profondeur à leur vie. Voilà un bon exercice de notre liberté et une responsabilité dont il serait immoral de se défausser sur les hommes de l’Etat.
Et ceux qui renoncent à leur désir passent pour des fous dangereux et des extrémistes : les prêtres, les parents d'enfants handicapés, etc.
Mais ils
sont des fous et des extrémistes. C’est leur grandeur. C’est la cause du respect et de l’admiration qu’on leur doit. Répondre à cette vocation n’est pas donné à tout le monde. Pendant longtemps, le clergé se gonflait de jeunes exilés là pour des raisons familiales, d’héritage, de dot, ou comme seul ascenseur social hors de la misère. Ils n’étaient pas fous. On les plaignait ou les enviait. Aujourd’hui, seul l’intense désir d’une rencontre avec l’Autre les anime. Je le dis tout net, je ne suis pas capable d’aller aussi loin, cet appel ne m’est pas destiné.
Et je ne me sens nullement capable d’élever un enfant handicapé. Je rends grâce de la parfaite normalité des miens. On ne peut pas désirer avoir un enfant handicapé. Ni pour soi, ni pour lui. On peut, sans perversion, en arriver à aimer son destin. Amor fati, comme disait Nietzsche. Mais il faut pour cela l’immense courage et l’aide de Dieu qui fait de quelques uns des surhommes.
Bien à vous
Christian