L'athée a écrit :Bonjour à vous.
Je voulais savoir si vous pouviez m'éclairer à propos de ce personnage, un "sauveur suscité par Dieu", qui assassine un roi, certes mauvais, mais au nom de Dieu : "C'est une parole de Dieu que j'ai pour toi" et il le poignarde dans le ventre et le laisse pour mort.
N'est ce pas en contradiction avec les valeurs du christianisme?
Je ne connais pas vraiment ce personnage, alors je ne suis pas là pour chercher la petite bête, mais bien pour avoir des avis sur ce sujet.
A noter qu'il est armé d'un glaive à double tranchant, le même que Jésus dans Ap. (même si celui de Jésus est symbolique, puisqu'il l'a dans la bouche).
Une première question à se poser, c'est est-ce que Ehud est "sauveur suscité par Dieu" en raison de l'assassinat d'Eglon, ou en raison de son rôle de Juge subséquent : de fait, il a ramené les Israélites au culte du seul Seigneur (tant que durera sa magistrature), alors qu'ils étaient une fois de plus tombés dans l'idôlatrie. Rien ne permet de dire avec certitude que dans cet assassinat, Ehud agissait selon la volonté divine : il est tout aussi possible que Dieu ait intégré cette intervention humaine à son dessein pour Israël. Ehud n'est qu'un homme, certes inspiré par Dieu, mais seulement un homme. Il n'est pas le bras armé de Dieu, et ses mots ne sont pas parole de Dieu.
Ensuite, il ne faut pas tomber dans l'anachronisme : Ehud, c'est plus de 1000 ans avant Jésus. Les Israélites commençaient tout juste à connaître le Seigneur, et dans leur culture, seul un Dieu leur apportant puissance et victoire militaire était concevable. Ce rapport à Dieu perdurera longtemps, jusqu'à ce que les Israélites instrumentalisent Dieu en voulant l'utiliser comme arme de guerre (emmenons-Le avec nous au front et nous serons certains de gagner...). Les hommes d'alors étaient loins, très loins d'être prêts à entendre le message d'amour de Jésus.
Sur le plan purement historique, le livre des Juges est probablement celui qui nous rapporte au plus proche la réalité des débuts de l'implantation d'Israël en Canaan. Il ne faut pas croire que parce qu'aujourd'hui il est placé après le livre de Josué, c'est qu'il a été écrit après. Au contraire, nous y lisons un témoignage beaucoup plus proche de ce que nous connaissons par l'archéologie. Un peuple constitué de tribus ayant entre elles des relations assez lâches, et n'agissant jamais de manière unifiée (les différents juges n'exercent leur magistrature que sur quelques tribus tout au plus), vivant dans les hautes terres, entourés des peuples de la plaine et de l'autre côté du Jourdain, coexistant avec eux plus ou moins pacifiquement selon les périodes, avec régulièrement des conflits frontaliers. On est encore loin du culte organisé et centralisé tel qu'on peut le lire au Deutéronome... qui est bien plus récent.
Ceci étant, il ne faut pas davantage inverser le cours du temps : nous qui vivons aujourd'hui ne pouvons pas prendre prétexte d'Ehud pour agir comme lui en ignorant Jésus.
Enfin, si Ehud est qualifié de "sauveur suscité par Dieu", on peut s'interroger sur le statut d'Eglon : selon le texte, il a bel et bien été "fortifié par Dieu", ce qui lui a permis d'asservir Israël durant 18 ans. Il me semble que cela oblige le lecteur à prendre un peu de recul sur le rôle de ces "hommes de Dieu" dans le grand dessein divin... ou sur la manière dont le rédacteur interprète les événements...
Alors maintenant, comment lire cet acte d'Ehud ? On y voit dissimulation et ruse, et ça, c'est mal, n'est-ce pas ? Jamais Jésus ne ferait l'éloge d'un tel homme ! Et pourtant : relisons Lc 16, 1-8. On y voit un homme malhonnête, rusé, habile, qui escroque son maître pour assurer son avenir, et Jésus nous le donne en exemple ! Méditer cette parabole nous aidera sûrement à mieux comprendre pourquoi le sournois Ehud est aussi un exemple.
n'êtes vous pas parfois un peu gêné par des histoires comme celle là?
Si bien sûr : et je pense qu'elles sont là pour ça.
Comment comprendre ce passage, nous qui sommes chrétiens ? On ne peut évidemment pas l'ignorer sous prétexte qu'il ne colle pas à l'idée qu'on se fait de Dieu : ça, c'est l'hérésie marcionnite. Au contraire, il nous oblige à ne pas rester sur l'idée douceureuse et confortable qu'on peut se faire de Dieu, et qui est finalement une autre forme d'idolâtrie, et à approfondir notre relation à Dieu, à se laisser bousculer.
La première remarque qui me vient, c'est que l'homme est pécheur, et qu'Ehud ne fait pas exception. Mais que le péché n'a jamais définitivement contrecarré le dessein de Dieu, qui au contraire sait intégrer les actions humaines pour faire fructifier ce qu'il y a de bon en elles.
Quel est le message fondamental du livre des Juges, que l'on retrouve épisode après épisode, juge après juge ? Que la violence résoud les problèmes ? Non bien sûr. Le message fondamental, c'est l'infidélité d'Israël, qui régulièrement retombe dans l'idolâtrie, et la réponse qu'y apporte toujours le Seigneur : sa propre fidélité.
On voit dans le texte une mise en ordre théologique du récit des événements, qui prime sur la réalité historique. Un cycle très clair se dégage, qui forme toute la structure de ce livre : péché, châtiment, pénitence, délivrance (pour utiliser la formule du P. Lagrange). Et à chaque retour de la délivrance, Dieu agit par une médiation humaine (et donc imparfaite) : un juge. La douzaine de juges qui apparaissent dans ce livre ont d'ailleurs chacun une personnalité, une façon d'agir très différente... et on voit bien que tous sont pécheurs, ce qui ne les empêche pas de ramener le peuple à la fidélité envers le Seigneur.
Cette mise en ordre théologique a un but : nous montrer à l'oeuvre la "jalousie" du Seigneur, qui ramène à Lui le peuple qu'Il s'est choisi, chaque fois que ce peuple tente de s'écarter de Lui. C'est somme toute une vision très positive de cette "jalousie" qui nous pose si souvent des problèmes de compréhension !
Pour terminer, je voudrais rebondir sur le lien que vous avez fait avec le glaive à double tranchant qui est dans la bouche du Christ au livre de l'Apocalypse : il me semble que c'est là une magnifique clé de lecture allégorique de ce passage violent : Ehud lui-même dit à Eglon qu'il a pour lui un message de Dieu.
C'est que la Parole de Dieu est aussi un glaive à double tranchant. Pensons par exemple à Lc 22, 36 : "que celui qui n'a pas de glaive vende son manteau pour s'en acheter un". De quel glaive s'agit-il donc ? Du poignard d'Ehud, pour agir par la force et éliminer ses ennemis ? (non, bien sûr, comme on le voit au moment de l'arrestation de Jésus) Ou de la Parole, qui pénètre au coeur de l'homme et l'arme pour le combat spirituel ? Comment interpréter le fait qu'Ehud a planté son poignard jusqu'à faire pénétrer la poignée, et l'y a laissé ? Ce poignard que lui-même venait de nommer "parole de Dieu" ?
Merci d'avoir suscité cet échange. Le livre des Juges est souvent difficile pour nous chrétiens, et finalement assez mal connu : il n'est même pas au lectionnaire dominical ! C'est pourtant un livre très vivant et plein d'humanité, et nous avons beaucoup à apprendre en s'y plongeant de temps en temps.