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Jean-Jacques Rousseau et les penseurs du XVIII° siècle

Publié : dim. 05 janv. 2014, 14:10
par elenos
Puisqu'on parle ici de Rousseau et de ses "Confessions " je me permets d'ajouter à défaut des miennes, les souvenirs d'une charmante professeur d'Université du Québec.
Lors d'un séjour dans une ’Université du Québec j’ai fait la connaissance d’une jeune et jolie fille un peu plus âgée que moi certes qui venait d’être chargée d’enseignement. (Moi je devais encore poursuivre mes études dans une université parisienne ).
Sa rapide et (déjà) belle carrière de professeur d'université mais surtout d’auteur, ainsi que le temps écoulé depuis, m’autorise à dire son nom. Il s’agit de Caroline Mineau. J'avais pour elle une grande admiration tant pour sa jolie personne que pour son érudition.
Vous avez sa photo ci-dessous (regardez puis cliquez sur la flèche "retour arrière" de de votre navigateur) pour revenir ici.
http://classiques.uqac.ca/contemporains ... photo.html

Je rappelle d’abord les premières lignes des Confessions de Rousseau , page que l’on connait depuis le lycée :

" Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple, et dont l'exécution n'aura point d'imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature; et cet homme, ce sera moi. Moi seul. Je sens mon cœur, et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j'ai vus; j'ose croire n'être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m'a jeté, c'est ce dont on ne peut juger qu'après m'avoir lu. Que la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra, je viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement : " Voilà ce que j'ai fait, ce que j'ai pensé, ce que je fus. J'ai dit le bien et le mal avec la même franchise. Je n'ai rien tu de mauvais, rien ajouté de bon; et s'il m'est arrivé d'employer quelque ornement indifférent, ce n'a jamais été que pour remplir un vide occasionné par mon défaut de mémoire. J'ai pu supposer vrai ce que je savais avoir pu l'être, jamais ce que je savais être faux. Je me suis montré tel que je fus : méprisable et vil quand je l'ai été; bon, généreux, sublime, quand je l'ai été : j'ai dévoilé mon intérieur tel que tu l'as vu toi-même. Être éternel, rassemble autour de moi l'innombrable foule de mes semblables; qu'ils écoutent mes confessions, qu'ils gémissent de mes indignités, qu'ils rougissent de mes misères. Que chacun d'eux découvre à son tour son cœur au pied de ton trône avec la même sincérité, et puis qu'un seul te dise, s'il l'ose : Je fus meilleur que cet homme-là."

Commentaire de Caroline Mineau :

"À n’en point douter, écrit Caroline Mineau, c’est bien aux hommes que Rousseau veut se révéler, mais cette adresse à Dieu lui donne l’avantage de pouvoir traiter d’injuste quiconque le condamnera : on ne se présente pas devant l’Être éternel, qui connaît l’intérieur de chacun, en tenant à la main un livre rempli de mensonges. Autrement dit, pour persuader le public incrédule de sa véracité, Rousseau soutient qu’il serait prêt à y jouer son salut et va jusqu’à nous mettre au défi de faire de même.
Il tient à souligner d'abord l'énormité de la faute dans des termes qui parfois ne manqueront pas de paraître excessifs ! comme le mensonge sur le ruban (ou ridicule comme la fessée que lui inflige la fille Lambercier).
Ensuite, il prétendra expliquer les circonstances de cette faute pour aboutir à la même protestation : "il ne faut point juger les hommes par leurs actions" . Rousseau affirme son désir de sincérité : il pourrait dire le bien comme il pourrait dire le mal, il se place sous le regard de Dieu, notamment par l'usage d'un titre en référence à celui utilisé par Saint Augustin. Il invoque la nature humaine, et revendique le droit de ne pas se souvenir, où le dernier argument est illustré par "quelques ornements indifférents". Seulement, "quelques" est un mot extrêmement vague, "indifférent" n'a pas de prise réelle sur les choses et le mot "ornement" signifie qu'il va placer ses souvenirs sur le plan esthétique. Ainsi Rousseau va faire œuvre littéraire et non pas œuvre de confession : ses dites "confessions" ne le sont d'ailleurs pas, dans le sens où une confession est privée entre un membre de l'Eglise et un pécheur. Il n'éprouve ni remords, ni repentirs. Il est constamment dans la justification permanente.
Dans une confession on attend un jugement de Dieu, alors qu'ici Rousseau se juge lui-même. Il n'y a pas de relations de subordinations : "je viendrais, ce livre à la main, me présenter devant le souverain juge". Rousseau fait donc preuve d'une attitude extraordinaire d'orgueil. Tous les garants de la vérité qu'ils invoquent dans le texte s'écroulent d'eux même. Rousseau ne peut s'empêcher de transformer la réalité : dans la formulation "méprisable et vil quand je l'ai été, bon, généreux, sublime, quand je l'ai été" nous avons l'impression d'un parallélisme parfait. Mais il y a, sans doute sans le vouloir, un trucage de la vérité : méprisable et vil sont deux adjectifs négatifs - où vile a un sens quasiment sociable : les vilains étaient les gens du peuple. Peut-on reprocher à Rousseau d'être du peuple ? - s'opposent aux trois adjectifs "bon, généreux, sublime" écrits en gradation. Le mot "sublime" étant très important à la fin du XVII°siècle (il doit être pris dans son sens premier :" qui va en s'élevant " C'est celui qui est prêt à passer le seuil de l'au-delà, celui qui est en proie à une élévation extraordinaire.
C'est donc dans cette simple formulation que l'on peut voir que Rousseau ne va pas être sincère.
Il avoue avoir oublié le nombre de bébés que lui a donné sa compagne alors que c’est lui-même qui les portait dès leur naissance aux « enfants trouvés ». De nuit, et dans ce tourniquet qui garantit l’anonymat, il plaçait le nouveau-né qui était recueilli par une « bonne sœur » dès sa fermeture ! De l'autre côté. Il suffisait de le faire tourner sans bruit. Le dispositif permettait de ne plus entendre les éventuels vagissements de l’enfant ! Combien en a-t-il déposé ? Il avoue l’avoir oublié. En fait il pense nous toucher par son ignorance. Et puis "n’avons-nous pas disait-il, la faculté naturelle d’oubli ! "
Beaumarchais écrira de lui : " Il avait la tête froide d'un homme et le cœur brûlant d'une femme. J’ai remarqué que cet ensemble, cet hermaphrodisme moral, est moins rare qu'on ne le croit. " (Beaumarchais, dans La Mère coupable).

Ce que j'ajoute :

Voltaire, lui, avait au moins, un peu de courage et même de la compassion (!) pour les victimes de fanatismes. (exemple: l'affaire Calas)
Rousseau, lui, avait cru un temps faire carrière dans la comédie musicale (certaines figurent dans des leçons de musique) puis dans l'écriture même de la musique !. On peut trouver chez lui un certain talent littéraire (et encore!) mais par ailleurs il ne laisse que l'expression de sa veulerie et sa lâcheté.
Ces leçons de pédagogie paraissent bien fades. Il rejette les "Fables de La Fontaine sous le prétexte qu'elles évoquent la mythologie qu'il faut cacher au enfants ! On approuvera tout au plus son éloge de "l'apprentissage" des métier que l'on doit introduire dans l'éducation de tous y compris les enfants d'aristocrate. (l'Emile)
Des photos du Québec :
http://classiques.uqac.ca/contemporains ... ine_L.html (ses livres)
http://classiques.uqac.ca/contemporains ... texte.html
http://www.cegep-ste-foy.qc.ca/freesite ... hp?id=6781 (les membres du département Philo)
http://www.universitesquebecoises.ca/sh ... ntenuID=86
Mais le lien ci-dessous a peu de choses à voir avec ce qui précède. (J'y donne quelques articles) :
http://lafautearousseau.hautetfort.com

Re: Jean-Jacques Rousseau

Publié : mer. 15 janv. 2014, 11:52
par elenos
Ce n’était que justice : il fallait vous faire écouter une belle plaidoirie en faveur de Jean-Jacques Rousseau par Henri Guillemin.
Henri Guillemin (1903-1992) a enregistré plusieurs conférences sur des sujets historiques ou littéraires pour la Télévision et la radio suisse romande sur Napoléon Bonaparte, Pascal, Jeanne d’Arc, Charles Péguy, etc …
Lien ci-dessous.

http://www.youtube.com/watch?v=xYh5YvpKMbU

Re: Jean-Jacques Rousseau

Publié : dim. 26 janv. 2014, 22:18
par elenos
Dans une lettre au marquis de Mirabeau du 26 juillet 1767, Jean-Jacques Rousseau explique que son but est de "trouver une forme de gouvernement qui mette la loi au-dessus de l'homme (clic sur le lien ci-dessous) Aller à la page 2

http:// http://www.juridica-danubius.ro/continut/arhiva/A76.pdf

L’attitude de Rousseau à l’égard de ses enfants (avec Thérèse Levasseur) a été vivement critiquée.
Parfois la critique est directe comme le fait Voltaire dans une lettre à M, de Chabanon en 1766 :
« Voyez Jean Jacques Rousseau, il traîne avec lui la belle demoiselle Levasseur, sa blanchisseuse, âgée de cinquante ans, à laquelle il a fait trois enfants, qu’il a pourtant abandonnés pour s’attacher à l’éducation du seigneur Émile, et pour en faire un bon menuisier. »

Jean Jacques Rousseau quant-à lui avoue avoir abandonné cinq enfants et non trois comme le dit Voltaire. En 1766, Rousseau a 54 ans et Thérèse en a 45.

Parfois la critique est indirecte ; V. Hugo dans Les Misérables souligne d’abord l’ambiguïté du cas Rousseau :
« …le hasard faisait que Marius passait rue Jean Jacques Rousseau entre Enjolras et Courfeyrac. Courfeyrac lui prenait le bras.
- Faites attention. Ceci est la rue Plâtrière, nommée aujourd’hui rue Jean Jacques Rousseau, à cause d’un ménage singulier qui l’habitait il y a une soixantaine d’années. C’étaient Jean Jacques et Thérèse. De temps en temps, il naissait là de petits êtres. Thérèse les enfantait, Jean Jacques les portait aux "enfants -trouvés". Et Enjolras rudoyait Courfeyrac.
- Silence devant Jean Jacques ! Cet homme, je l’admire. Il a renié ses enfants, soit ; mais il a adopté le peuple » (Les Misérables 3ème partie, Livre IV, Chapitre 3).

Victor Hugo devient plus sévère quelques chapitres plus loin en donnant la parole au père Thénardier, parâtre et bourreau d’enfants :
« …, la Thénardier avait eu, ou fait semblant d’avoir, un scrupule. Elle avait dit à son mari :
- Mais c’est abandonner ses enfants, cela !
Thénardier, magistral et flegmatique, cautérisa le scrupule avec ce mot :
- Jean Jacques Rousseau a fait mieux. » (Les Misérables 4ème partie, Livre VI, Chapitre 1)

Jean Jacques Rousseau dans Les Confessions est plutôt bref sur ce sujet, et reste très évasif. Il évoque l’abandon de ses deux premiers enfants en ces termes :
« l’enfant [...] fut déposé par la sage-femme au bureau des enfants trouvés dans la forme ordinaire. L’année suivante même inconvénient et même expédient [...] Pas plus de réflexion de ma part, pas plus d’approbation de celle de la mère ; elle obéit en gémissant. »
Après la naissance d’un troisième enfant Rousseau explique, par un très beau sophisme, qu’il ne pouvait pas mieux faire que d’abandonner ses enfants.
S’il ne l’avait pas fait, leur sort aurait pu être encore pire :
« Si je disais mes raisons, j’en dirais trop. Puisqu’elles ont pu me séduire elles en séduiraient bien d’autres : je ne veux pas exposer les jeunes gens qui pourraient me lire à se laisser abuser par la même erreur. Je me contenterai de dire qu’elle fut telle qu’en livrant mes enfants à l’éducation publique faute de pouvoir les élever moi-même ; en les destinant à devenir ouvriers et paysans plutôt qu’aventuriers et coureurs de fortune, je crus faire un acte de citoyen et de père, et je me regardai comme un membre de la République de Platon. [...] j’ai souvent béni le Ciel de les avoir garantis par-là du sort de leur père, et de celui qui les menaçait quand j’aurais été forcé de les abandonner. Si je les avais laissés à Mme d’Épinay ou à Mme de Luxembourg, qui, soit par amitié, soit par générosité, soit par quelque autre motif, ont voulu s’en charger dans la suite, auraient-ils été plus heureux, auraient-ils été élevés du moins en honnêtes gens ? Je l’ignore ; mais je suis sûr qu’on les aurait portés à haïr, peut-être à trahir leurs parents : il vaut mieux cent fois qu’ils ne les aient point connus. »
Au livre IX, on a une « bonne raison » de cet abandon : ne pouvant pas se charger lui-même de l’éducation de ses enfants, Rousseau ne voulait pas confier cette éducation à Thérèse et surtout à la mère de celle-ci :
« Je frémis de les livrer à cette famille mal élevée pour en être élevés encore plus mal. Les risques de l’éducation des enfants trouvés étaient beaucoup moindres. Cette raison du parti que je pris, plus forte que toutes celles que j’énonçai dans ma lettre à Mme de Francueil fut pourtant la seule que je n’osai lui dire. »
A la fin du livre XII, dans un paragraphe où il parle surtout de Thérèse, il parle de ses enfants. Il prétend avoir bien raisonné le problème, mais on ne saura pas quelles sont les « bonnes raisons » qui lui ont fait abandonner ses enfants, tout cela reste bien allusif. Pour d’autres fautes bien moins graves on avait droit à plus de détails :
" Le parti que j’avais pris à l’égard de mes enfants, quelque bien raisonné qu’il m’eût paru, ne m’avait pas toujours laissé le cœur tranquille. En méditant mon Traité de l’Éducation, je sentis que j’avais négligé des devoirs dont rien ne pouvait me dispenser. "
Dans la phrase qui suit il n’est déjà plus question de ses enfants mais de lui-même et de son ego :
" Le remords enfin devint si vif, qu’il m’arracha presque l’aveu public de ma faute au commencement de l’ Émile, et le trait même est si clair, qu’après un tel passage il est surprenant qu’on ait eu le courage de me la reprocher."
Il avoue s’être mal conduit envers ses enfants, mais parce qu’il avoue il ne faut pas lui en faire le reproche : J’avoue, donc je suis innocent !

Re: Jean-Jacques Rousseau et les penseurs du XVIII° siècle

Publié : mer. 29 janv. 2014, 5:13
par Cinci
Bonjours,

Ma lecture du roman Les Misérables de Hugo date de quelques années. C'est fort amusant quand même, je ne me souvenais plus du tout que Victore Hugo y avait glissé des allusions à Rousseau.

***

Tout en poursuivant ma lecture d'Edgar Quinet sur la révolution, j'aurai vu que ce dernier glissait quelques mots aussi à propos du philosophe. Je vais vous mettre ça ici. Probablement que ça pourrait vous intéresser.

:)

Re: Jean-Jacques Rousseau et les penseurs du XVIII° siècle

Publié : mer. 29 janv. 2014, 7:23
par Cinci
Voici :
[+] Texte masqué
Un peuple peut-il vivre sans religion et sans philosophie? Profession de foi du vicaire savoyard.

Tous les changements qui avaient éclatés chez d'autres peuples étaient le développement d'une certaine institution du passé. La Révolution d'Angleterre s'appuie sur l'Église anglicane; celle des États-Unis sur les traditions presbyteriennes; celle de Hollande, sur la foi nouvelle dans le calvinisme; ainsi des autres.En France, la Révolution ne peut être le développement ni de la royauté ni de l'Église. Ne pouvant adapter l'édifice nouveau à aucune des pièces importantes de l'édifice ancien, il s'agit de chercher une base qui n'ait rien de commun avec la tradition. Là est la grandeur, la sublimité, et en même temps le péril de la Révolution française.

Comme l'ancienne Église ne fournissait la base d'aucune des innovations, on se trouva par la force des choses contraint de chercher ce fondement dans la philosophie. Pour la première fois dans le monde, la philosophie dut tenir lieu d'institution, de croyance et d'archive. Elle avait jusque-là fécondé, remué quelques rares esprits dans la solitude; il fallait maintenant qu'elle descendit sur la place publique, qu'elle devint l'âme même, l'Égérie d'un peuple.

Par ce peu de mots on voit déjà combien tout était nouveau, et quelle expérience inouïe allait se faire sur une nation.

Il fallait que la philosophie transformât l'ancienne religion, ou que la philosophie devint elle-même religion du peuple nouveau. Mais que de questions naissent aussitôt ! Un système d'idées pures peut-il servir d'aliment à un peuple ? La vérité toute nue, supposé qu'on l'eût trouvée, peut-elle véritablement suffire aux multitudes ? Cela s'est-il vu ou se verra-t-il jamais ?

[...]

Au fond, toutes ces questions étaient renfermées dans celles-ci : 1° La France peut-elle changer de religion ? 2° Quelle religion la France peut-elle adopter ? 3° Les Français peuvent-ils vivrent en corps de peuple sans aucune religion ?

Un des signes étranges de ces temps, c'est qu'aucune de ces questions, qui contenaient pourtant en substance tout l'avenir, n'ait été ouvertement posée par le dix-huitième siècle. Un seul écrivain, Jean-Jacques Rousseau a abordé cet ordre d'idées dans La Profession de foi du vicaire savoyard. Il semble qu'il avait en lui ce qui était nécéssaire pour donner un Credo à la Révolution. Ses paroles étaient acceptées presque sans examen; il inspirait la foi, plutôt que la persuasion. Aucun philosophe n'avait exercé à ce point l'autorité d'un prêtre. A cela, ajoutez une considération qui frappe. La Profession de foi du vicaire savoyard contient en germe les principes qui constituent l'Unitarisme en Amérique; nulle différence essentielle entre le livre du philosophe et la croyance religieuse d'une partie des États-Unis.

Comment le même fond d'idées qui a produit une religion de l'autre côté de l'océan, et qui s'y concilie avec la société nouvelle, comment ces mêmes idées, produites avec l'éloquence, l'autorité d'un philosophe-prêtre, sont-elles restées à peu près stériles parmi nous ? Je vois de ce côté de l'eau un livre pour lequel tout le monde se passionne et qui ne produit qu'un enthousiasme stérile, et de l'autre côté, les mêmes pensées, sans art ni séduction, enfanter un système religieux qui grandit et s'étend à vue d'oeil. Pourquoi cette différence ?

Je crois en trouver la raison dans les conclusions mêmes du vicaire savoyard.


  • «Dans l'incertitude où nous sommes, c'est une inexcusable présomption de professer une autre religion que celle où l'on est né.»



Ainsi, point de révolution religieuse, point de changement dans le culte établi, voilà la pensée que Rousseau lègue à la Révolution politique qu'il prépare. Chacun doit demeurer dans le système où le hasard l'a placé.

Mais s'il n'y a point de changement dans l'Église établie, comment concilier cela avec ces idées si nouvelles, avec cet esprit de bouleversement que le vicaire savoyard vient de montrer dans son discours ? Comment allier une profession de foi si inouïe dans l'Église, ou, pour mieux dire, une telle révolte avec le maintien de l'ancienne Église ?

Dans la réponse à cette question est le secret que je cherche :


  • «Autrefois, je disais la messe avec la légèreté qu'on met à la longue aux choses les plus graves, quand on les fait trop souvent; depuis mes nouveaux principes, je la célèbre avec plus de vénération ... Je suis avec soin tous les rites, je récite attentivement, je m'applique à n'omettre aucun mot, ni la moindre cérémonie. Je prononce avec respect les mots sacramentels, et je donne à leur effet toute la foi qui dépend de moi. J'ai longtemps ambitionné l'honneur d'être curé; je l'ambitionne encore, mais je ne l'espère plus. Mon bon ami, je ne trouve rien de plus beau que d'être curé. Je pense que solliciter quelqu'un de quitter la religion où il est né, c'est le solliciter de mal faire, et par conséquent mal faire soi-même.»



Un curé qui dit la messe sans croire ni à l'évangile, ni à l'Église, ni à la papauté, ni à la tradition, ni même à la divinité de Jésus, et qui se contente de laisser penser qu'il y croit, voilà donc l'idéal de réformation que J.J. Rousseau propose à la Révolution qui le suit ! Que tout cela est artificiel et cède à la première épreuve ! Faire croire que l'on croit, c'est le point de départ; d'ailleurs, aucun changement extérieur; l'idée protestante dans la machine catholique.

Cette chimère d'un curé catholique qui célèbre avec plus de ferveur tous les rites catholiques depuis qu'il a cessé d'y croire, et qui avec cela reste l'homme de bien par excellence, appartient à un romancier plutôt qu'à un législateur. Au point de vue de la morale, quelle étrange conscience de garder un masque toute sa vie ! et au point de vue politique, quelle idée fausse de s'imaginer qu'on puisse bouleverser l'intérieur des choses sans rien changer au-dehors. Comme si en laissant la surface, l'habit, la cérémonie au vieux culte, on ne lui laissait pas ce qu'il y a d'essentiel pour le grand nombre, et avec la surface, le moyen de regagner le fond !

Tout ébranler pour ne rien changer dans l'ordre moral, telle est la conclusion du vicaire savoyard, projet chimérique s'il en fut jamais au monde. Qu'arrivera-t-il si, au lieu d'un individu, c'est une nation, une Révolution qui s'embarque sur cette idée romanesque ?

[...]

En admettant qu'il se trouvât des individus pour jouer le rôle étrange du prêtre qui ne croit pas à l'autel, n'est-il pas visible que l'influence sociale ce ces individus eût été nulle en comparaison de celle de l'institution qui restait inébranlable ? Qu'importe la marche générale des choses qu'un homme, un curé de campagne, dans le secret de son coeur, admette des idées nouvelles, s'il ne dit rien de clair sur ces interprétations, si l'Église à laquelle il reste soumis maintient les anciens dogmes dans leur forme immuable ? Qu'est-ce que le voix isolée, tout intérieure, en comparaison de la voix éclatante et de l'autorité visible de la tradition sacerdotale ?

Si le prêtre nouveau ne dit rien de ses croyances nouvelles, qui en profitera, qui les connaîtra seulement ? S'il les enveloppe, s'il les déguise sous les rites anciens, s'il proclame à tout moment sa soumission, comment le peuple, ces hommes simples, pourront-ils découvrir une révolution cachée sous ce déguisement antique ?[...] Le prêtre aurait seul le secret des changements qu'il y apporte dans son fors intérieur; il n'aurait fait de révolution que pour lui-même; le reste du monde n'en saurait rien.

[...]

Ainsi un immense trouble jeté dans la conscience humaine, et, en résultat, nulle innovation véritable. Je vois sur les traces du vicaire savoyard toutes les croyances minées, tous les dogmes ébranlés, un immense bouleversement de la tradition. Ce que le vicaire savoyard touche de ses mains, il le renverse jusque dans le fond des abîmes. Ce ne sont que partout ruine du vieux culte; la terre même chancelle et s'entr'ouvre à chaque pas; les livres, les institutions disparaissent les unes après les autres. A mesure que je suis ce guide, ce révélateur de l'esprit nouveau, les croyances, les traditions, les monuments s'évanouissent comme l'ombre; et lorsqu'au sortir de ce pélerinage à travers tant de débris, je crois atteindre un ciel nouveau, lorsque j'espère, sinon embrasser l'avenir, du moins avoir franchi le passé, qu'arrive-t-il ? Le vicaire savoyard m'a ramené au seuil de la vieille Église, il me fait entrer dans le cercle du Moyen Age, que je croyais avoir franchi pour toujours ! [...] Je me vois de nouveau au point de départ, scellé, enseveli dans l'ancienne lettre que je n'ai pas brisée, mais plus misérable, plus triste qu'auparavant. Tel le prisonnier qui, après avoir essayé vainement de franchir la dernière barrière, rentre à pas lents, la tête baissée, le désespoir au coeur, dans son cachot.


Que deviendrait un peuple qui adopterait la profession de foi du vicaire savoyard ?

Par là je commence à pressentir ce que deviendrait une révolution qui s'engagerait aveuglément sur les pas du vicaire savoyard et qui ferait de sa profession de foi le livre de la loi.

[...]

  • «Je regarde toutes les religions particulières comme autant d'institutions salutaires. Je les crois toutes bonnes quand on y sert Dieu convenablement.»


C'est là une des idées qui s'empareront le mieux des esprits et qui, se glissant dans le génie des plus intrépides novateurs, ôteront jusqu'au désir même d'une réforme religieuse. Il est évident que si cette conclusion de Rousseau eût été la loi de l'humanité, aucun changement profond, irrévocable, ne se serait jamais accompli sur la terre. Le christianisme, jugeant le paganisme chose salutaire, excellente, se serait bien gardé de prétendre à le remplacer. La Réforme au seizième siècle, usant du même principe, n'aurait pas même conçu la pensée d'enlever le monde au catholicisme. Mais les religions et les formes qui enveloppent l'idée de Dieu étant toutes réputées égales, il n'y aurait aucune raison pour que l'une se substituât jamais à l'autre; ce qui condamne le monde et l'histoire à une immobilité absolue.

Je vois dans cette profession de foi Jupiter consacré par le Christ, l'augure par l'apôtre, le pape par Luther [...] La pensée humaine, au lieu de graviter vers la lumière dans la région des vérités éternelles, aurait commencé par l'indifférence et s'y serait assoupie. Si toutes les idées sont égales, pourquoi abandonnerais-je l'une pour embrasser l'autre ? Pourquoi abjurer Jupiter et les autres dieux ?

[...]

Celui qui pénétrerait dans le fond et les replis de la vie de Jean-Jacques Rousseau, y verrait comme enveloppée l'histoire de la Révolution française dans le bien et dans le mal; il lui lègue non seulement ses idées, mais son tempérament. Cet ouvrier d'abord timide, tant il est inconnu, puis orgueilleux, ombrageux dès qu'il entre dans la gloire, n'est-ce pas l'avant-coureur du peuple émancipé ?

Il professe que tout est bien dans l'homme; il fini par trouver le genre humain suspect. Philanthrope, il s'avance chaque jour vers une misanthropie implacable. Il est étranger et il n'en représente que mieux une Révolution qui s'arme contre toutes les traditions. Son livre de la loi, le Contrat social, ne relève d'aucun temps, d'aucune expérience : géométrie sociale, sorte de mathématiques civiles pour un peuple à qui l'histoire se montre en ennemie. Rousseau se croit trahi par tous les siens; pas un ami qu'il n'immole à son idôle, le soupçon. Je commence à craindre que la Révolution, qui se modèle sur lui, ne lui emprunte ce génie; j'ai peur qu'elle immole aussi ses amis les plus sûrs à cette même divinité inexorable. Rousseau s'est perdu dans une vision de complots ténébreux où sa raison chancelle. Que sera-ce des hommes et des factions qui le prendront pour guide ? Partis de l'idée d'une innocence absolue qui n'est nulle part, n'arriveront-ils pas, en se croyant trompés, à une misanthropie universelle ? C'est leur idée fausse qui les trompe; ils se figureront que c'est une conspiration des hommes et des choses.

Source : Edgar Quinet, La Révolution, pp. 192-205

Re: Jean-Jacques Rousseau et les penseurs du XVIII° siècle

Publié : mer. 29 janv. 2014, 16:36
par elenos
Merci Cinci pour votre message. Je recopie cette partie du "Vicaire savoyard":
«Autrefois, je disais la messe avec la légèreté qu'on met à la longue aux choses les plus graves, quand on les fait trop souvent; depuis mes nouveaux principes, je la célèbre avec plus de vénération ... Je suis avec soin tous les rites, je récite attentivement, je m'applique à n'omettre aucun mot, ni la moindre cérémonie. Je prononce avec respect les mots sacramentels, et je donne à leur effet toute la foi qui dépend de moi. J'ai longtemps ambitionné l'honneur d'être curé; je l'ambitionne encore, mais je ne l'espère plus. Mon bon ami, je ne trouve rien de plus beau que d'être curé. Je pense que solliciter quelqu'un de quitter la religion où il est né, c'est le solliciter de mal faire, et par conséquent mal faire soi-même
Heureusement que Rousseau qui passa du protestantisme au catholicisme pour redevenir protestant afin de rester genevois n’était pas curé. Finalement il reste fidèle à la consigne "Cujus regio ejus religio" ! (dit autrement : le sujet doit avoir la religion de son prince)
Ceux qui s’intéressent à Rousseau doivent lire le message de Cinci, ci-dessus qui aborde bien d'autres points.

Re: Jean-Jacques Rousseau et les penseurs du XVIII° siècle

Publié : lun. 24 févr. 2014, 12:49
par elenos
Faux Prophètes, Voltaire, Rousseau, Marx et Freud » le dernier ouvrage d'Yvan Blot...
(Reçu ce matin d'Yvan Blot)
Cher ami,
Enfin mon livre « les Faux Prophètes, Voltaire, Rousseau, Marx et Freud » vient de sortir aux éditions APOPSIX .
Je le présenterai lors d’une réception au Cercle Interallié 33 rue du Faubourg Saint Honoré 75008 PARIS le lundi 18 mars prochain à 18H30
Je vous invite très cordialement

LES FAUX PROPHETES, de Yvan BLOT

Tout le monde connaît la chanson de Gavroche : « je suis tombé par terre, c'est la faute à Voltaire, le nez dans le ruisseau, c'est la faute à Rousseau ». Pour l'auteur, Voltaire, Rousseau, mais aussi Marx et Freud nous ont entrainés sur de mauvais chemins. Ce sont de faux prophètes qui ont cru libérer l'humanité et qui ont déchaîné des forces de destruction, d'où les guerres révolutionnaires, la Terreur, les totalitarismes, la dissolution des valeurs morales après Mai 68.
Pourquoi ont-ils eu tant de succès ? Parce que ce sont des séducteurs qui ont fait croire aux hommes qu'ils allaient réaliser leurs plus chers désirs. Pas besoin de Dieu, vous êtes Dieu grâce à votre raison, dit Voltaire. Pas besoin de roi, vous êtes vous-mêmes roi grâce à la démocratie, dit Rousseau. Pas besoin de patrons, vous serez tous riches et tous patrons grâce au communisme, fait croire Marx. Pas besoin de morale, soyons tous des Don Juan grâce à la révolution sexuelle, suggèrent Freud et surtout ses disciples.
En fait, tous avaient une vision de l'homme comme étant essentiellement un animal. Animal certes doué de raison, mais animal tout de même, dans son essence. Freud déclare dans « Malaise dans la culture » : "l'homme est un être à l'intelligence faible, qui est dominé par ses souhaits pulsionnels".
L'ouvrage livre une autre façon de voir l'homme : chacun des faux prophètes se voit opposé un adversaire : Pascal pour Voltaire, Nietzsche pour Rousseau, Kierkegaard pour Marx et Heidegger pour Freud.
Il faut donc aujourd'hui se libérer des faux prophètes et des illusions dont ils nous ont intoxiqués. L'auteur propose de suivre plutôt le chemin des philosophies existentielles plus proches de la réalité humaine, plus respectueuses des individus dans leurs différences et leurs identités et ouvertes à la transcendance et au mystère de notre existence, afin d'échapper à la dictature de l'utilitarisme et du matérialisme.

A propos de l'auteur :
Yvan Blot, ancien élève de l'ENA, docteur ès sciences économiques, ancien député du Pas-de-Calais et ancien député européen, est membre d'un grand corps d'inspection de l'Etat. Il a fondé le Club de l'Horloge dont il a été le premier président de 1973 à 1986. Il anime l'institut néo-socratique de philosophie (site : http://www.insoc.fr) et il est président de l'association « Agir pour la démocratie directe » qui possède le site http://www.democratiedirecte.fr Il est l'auteur de nombreux ouvrages de science et de philosophie politiques. Depuis 2012, il est sociétaire de l'Académie catholique de France et chargé de cours de science politique a l'Institut catholique de Rennes ainsi qu'à l'université de Velikie Novgorod (Russie).

Texte repris du "site de Julien" à lire dans http://axe-france.hautetfort.com/index-11.html (La page 12 de la ré-information) et les autres consacrées aux extraits littéraires.