Caractéristique de la Première Guerre mondiale
«... la propagande mise en oeuvre pendant la Première Guerre mondiale, à laquelle ont collaboré des journalistes, des artistes et des romanciers, a fait école : gouvernements et entreprises ont tôt fait d'appliquer son modèle à leurs stratégies de communication et de publicité. Les arguments servis par l'administration Bush pour justifier la guerre en Irak, par exemple, étaient tirés tout droit des manuels du CPI [...] en appliquant ces techniques de propagande, les grandes entreprises ont saturé les ondes d'images et de slogans assurant ainsi le triomphe de la culture de consommation et anéantissant la notion même d'information.
Au départ
Dans les années 1909-1910, 58 % des villes américaines possédaient une presse variée, tant en terme de montages financiers que de contenus, explique Stewart Ewen dans son classique
Conscience sous influence. «Dès 1920, ce même pourcentage représentait celles des villes où l'information était contrôlée par un seul organe [...] On voit nettement quel rôle joua la publicité dans cette évolution. Pendant les 30 premières années du siècle, la dépense publicitaire s'était multipliée par 13 au plan national (passant de 200 à 2 600 millions de dollars), et les principaux supports de cette croissance avaient été les périodiques, quotidiens et revues.». (Stewar Ewen,
Conscience sous influence. Publicité et génèse de la société de consommation, Paris, Aubier-Montaigne, 1983)
Georges Creel
Creel est à bien des égards le père fondateur des relations publiques modernes. John Dos Passos le décrivait comme «un petit bonhomme aux yeux noirs ardents et au visage laid, sous une tignasse de cheveux sombres et bouclés». Originaire de Virginie, Creel a grandi dans une famille pauvre, farouchement attachée à la cause confédérée, qui a déménagé au Missouri après la guerre de Sécéssion. Il a travaillé comme reporter pour des quotidiens de Kansas City, puis comme journaliste d'enquête pour des magazines de New York. Marié à Blanche Bates, comédienne bien connue, il était animé d'une inébranlable confiance en soi et d'une énergie débordante. Sa lecture de la réalité était plutôt manichéenne : il peignait le monde en noir et blanc, avec des traits grossiers. «
Pour Creel, écrivait Mark Sullivan [...],
il n'existe que deux catégories d'hommes : les salopards et les plus grands hommes qui aient jamais vécu. Cette seconde catégorie comprend tous ceux qui partagent l'opinion de Creel, quel que soit le problème dont il s'occupe à ce moment-là». Et Creel le reconnaissait lui-même: «
Il faut admettre que l'objectivité ne fait pas partie de ma personnalité; j'ai bu les préjugés avec le lait maternel, pour être ensuite nourri de sectarisme».
Le pouvoir de Creel, qui avait un accès direct au président Wilson, en irritait plus d'un à Washington. La fin de la guerre le rendrait moins utile, et malgré de nombreuses tentatives, il ne retrouverait jamais l'influence qu'il avait eue. [...]
Pendant la Deuxième Guerre mondiale, le président Franklin Roosevelt - qui, tandis qu'il était secrétaire adjoint à la Marine lors du premier conflit, avait fini par ne plus supporter l'arrogance de Creel - a refusé à celui-ci la possibilité de travailler au Bureau de l'information de guerre. Dans les dernières années de sa vie, Creel s'est fait chantre de l'anticommunisme et des causes d'extrême-droite, collaborant avec le sénateur Joseph McCarthy et le représentant Richard Nixon pendant la chasse aux sorcières de la fin des années 1940.
Mais en 1917, Creel sait que pour arriver à vendre l'idée de la guerre, il devra neutraliser de puissants mouvements sociaux qui non seulement s'opposent à l'engagement des États-Unis dans le conflit, mais ont aussi révélé le caractère odieux et cruel d'industriels comme John D Rockfeller. Les syndicats, les journalistes progressistes, les pacifistes, les isolationnistes, les nombreux immigrants qui détestent les Britanniques et le million de membres du parti socialiste dirigé par Debs (qui, le 7 mars 1917, déclare qu'il préférerait être fusillé comme traître plutôt que de partir en guerre pour
Wall Street) constituent des obstacles à la guerre si on les laisse s'exprimer librement.
Les inquiétudes de Wilson quant au manque d'enthousiasme de la population envers son projet s'avèrent fondées. Les taux d'enrôlements sont dérisoires : d'avril à la mi-mai, seuls 73 000 jeunes hommes se portent volontaires. Le gouvernement se voit contraint d'imposer la conscription. C'est à ce moment-là que Creel se met au travail.
Creel et son équipe, qui comprend des artistes, des caricaturistes, des graphistes, des cinéastes, des journalistes et des spécialistes en relation publique, saturent de propagande la vie culturelle et intellectuelle américaine. [...] Le comité Creel entretient des relations directes avec 18 000 journaux, 11 000 agences de publicité et annonceurs nationaux, 10 000 chambres de commerce, 30 000 associations de fabriquants, 22 000 syndicats, 10 000 bibliothèques publiques, 32 000 banques, 58 000 magasins généraux, 3 500 succursales du YMCA, 56 000 bureaux de poste, 55 000 chefs de gare, 5 000 centres de recrutements, 100 000 sections de la Croix rouge et 12 000 agents commerciaux. Tous ces établissements sont abreuvés quotidiennement de propagande de guerre crée sur mesure selon leurs champs d'intérêts.
Dans un rapport de 1920 intitulé
How We Advertised America, Creel écrit :
- La guerre ne s'est pas seulement déroulée en France. Nous menions un combat pour l'esprit des gens, pour la conquête de leurs convictions. Et la ligne de front traversait tous les foyers de tous les pays.
C'est par cette reconnaissance de l'opinion publique comme force de premier plan que la Grande Guerre s'est le plus fondamentalement distinguée de tous les conflits précédents. Les forces en présence n'étaient pas seulement des groupes de soldats armés, mais aussi des idéaux qui s'entrechoquaient; les jugements moraux avaient une valeur aussi importante que les décisions militaires [...] En tous points, et ce, de la première à la dernière heure, nous avons mené une véritable campagne de publicité, une vaste entreprise de vente, la plus grande expérience publicitaire du monde.
Nous n'avons ignoré aucun aspect de la vaste machine de guerre et nous n'avons négligé aucun support : imprimés, discours, cinéma, télégraphe, radio, affiches, enseignes ... Nous les avons tous mis au service de notre campagne visant à faire comprendre à nos concitoyens et aux autres peuples les raisons qui poussaient les États-Unis à prendre les armes. (Georges Creel, How We Advertised America, New-York, Harper and Brothers, 1920)
Les journaux ne sont jamais censurés directement, mais le CPI leur donne des consignes et les inonde de documents favorables à la guerre, qu'ils reproduisent sous forme d'articles. John Dos Passos témoigne :
- On trouvait des affiches du CPI [Committe for Public Information] dans toutes les postes, leurs bulletins sur tous les tableaux d'affichages. Les hebdomadaires destinés aux campagnes et les journaux professionnels vivaient entièrement sur les clichés d'articles composés par Creel. Dans un laps de temps étonnament bref, Georges Creel obtint que la nation entière - à l'exception évidemment d'une minorité peu honorable qui tenait à se faire sa propre opinion par elle-même - répète tous les slogans émanant du bureau même du président, qui voulait se battre avec des mots, «pour que la démocratie puisse vivre en sécurité dans le monde».
La socialiste Adams, qui a fondé la maison Hull à Chicago dans le but d'aider les familles pauvres et ouvrières, est huée lorsqu'elle se prononce contre la guerre au Carnegie Hall et se voit étiquetter comme «antipatriotique» par le
New York Times. Dès 1915, elle a noté le changement d'attitude de la presse, « ...
qui s'est mise à donner du pacifisme une image si aberrante que celui-ci a perdu toute influence, et à discréditer les militants antiguerre à un point tel que rien de ce qu'ils pouvaient dire n'est plus digne de la moindre attention». Dans
Peace and Bread in Time of War, elle écrira que « ...
cet effort concerté de dénigrement de la part des journaux de toutes tendances était pour moi du jamais vu».
En 1902,
Appeal to Reason, journal socialiste qui, depuis 1897, offrait une tribune à des écrivains comme Jack London, Upton Sinclair, Mary «Mother» Jones et Debs, tirait à 150 000 exemplaires, ce qui en faisait le quatrième hebdomadaire en importance aux États-Unis. En raison de son opposition à la guerre, qui n'a pourtant rien de bien marginal au début du conflit, il est bientôt soumis à une énorme pression. En appliquant l'
Espionage Act, qui interdit la publication de matériel pouvant nuire à l'effort de guerre, l'Etat parvient à censurer son contenu. Le travail de Creel a un effet cataclysmique sur le débat public et la culture.
- Les écoles et les collèges abandonnèrent les cours d'allemand, écrit Dos Passos. Les plats allemands disparurent des menus. Toutes les manifestations de la culture étrangère devinrent suspectes : les opéras allemands ne figurèrent plus au répertoire, et la campagne lancée contre la musique allemande atteignit son apogée avec l'arrestation du Dr Karl Muck, le chef de l'orchestre symphonique de Boston, homme âgé et admiré de tous.
En avril 1918, Robert Prager, un mineur de charbon né en Allemagne qui a tenté de s'enrôler dans la marine, mais qui a été réformé pour des raisons médicales, est accusé par une meute de 500 personnes de stocker des explosifs en banlieue de Saint-Louis. Après l'avoir déshabillé et drapé dans la bannière étoilée, la foule traîne l'homme, qui titube, pieds nus dans les rues de la ville, puis le lynche en poussant des hourras. Les meneurs du lynchage se présentent à leur procès arborant des rubans tricolores. Leurs avocats qualifient l'assassinat de «meurtre patriotique» justifié. Au bout de 25 minutes de délibérations, le jury rend un verdict d'acquittement. Un des jurés s'écrie : «Aujourd'hui, personne ne pourra nous accuser de manquer de loyauté.» A propos du procès, le
Washington Post écrit : «
Malgré quelques excès comme le lynchage, voilà un réveil salutaire de l'Amérique profonde». Jamais on ne trouvera les explosifs que Prager était soupçonné de cacher.
[...]
«Nombreux sont ceux qui ont cru que le progressisme avait pour corollaire la liberté de connaître et d'exprimer non pas ce qui est populaire ou convenable, voire patriotique, mais ce qu'ils considéraient comme vrai», écrira pour sa part Jane Adams. «
Ces mêmes progressistes constatent aujourd'hui que la guerre a eu pour conséquence directe la domination de la masse sur l'individu, à tel point qu'on peut parler d'une véritable révolution dans nos relations sociales.»
Le CPI ferme ses portes le 12 novembre 1918, soit le lendemain de l'armistice. Ses employés n'ont néanmoins aucune difficulté à se reclasser. Le politologue Harold Lasswell auteur de
Propaganda Technique in the World War, l'une des meilleurs études sur la puissance de la nouvelle propagande, note que la plupart des experts du conseil sont immédiatement attirés vers les bureaux du gouvernement ou des grandes entreprises à Washington et à New York. Deux ans plus tard, le directeur de la division étrangère du CPI écrira :
- «L'histoire de la propagande pendant la guerre vaudrait à peine qu'on s'y attarde si ce n'était d'une réalité : elle n'a pas pris fin avec l'armistice. Loin de là ! Les méthodes inventées et expérimentées pendant le conflit ont une valeur inestimable pour les gouvernements et les groupes d'intérêts particuliers. [...] C'est bien sûr, l'étonnant succès qu'elle a rencontré durant la guerre qui a ouvert les yeux d'une minorité d'individus intelligents sur les possibilités de mobiliser l'opinion, pour quelque cause que ce soit», écrit-il en 1928 dans Propaganda.
La guerre a rendu possible la destruction de la diversité culturelle américaine (les États-Unis possédaient jadis des cultures régionales bien distinctes) par la communication de masse. Celle-ci a transformé la consommation en
compulsion et aplani les différences culturelles. La culture d'entreprise a pulvérisé les vieilles valeurs relatives à l'épargne, les identités régionales avec leur iconographie, leur esthétique et leur histoire, et la presse décentralisée qui offrait aux citoyens un regard sur leur collectivité. Les publicitaires ont crée de nouveaux désirs et de nouveaux comportements voués à remplacer les anciens. Selon les grands prêtres de la culture d'entreprise, les merveilles de la consommation de masse et de l'homogénéité culturelle permettraient d'apaiser les frustrations et le mécontentement des individus. Les cultures américaines ont été remplacées par une culture de pacotille et des moeurs politiques à l'avenant.»
Source : Chris Hedges,
La mort de l'élite progressiste, 2012; «chapitre 3»