Dieu a-t-Il créé par excès d'amour ? Réponse à Larmorencourt
Publié : mar. 16 janv. 2007, 12:22
Dieu a-t-Il créé par excès d’amour ?
[align=justify]1/ Oui, par excès d’Amour pour Dieu.
Il n’y a pour Dieu aucune nécessité à créer. Il créé donc librement, par libre-choix. Donc Dieu est, formellement ou équivalemment, volontaire. Cependant « l’objet de la volonté, c’est la fin, c’est le bien. Or on ne saurait assigner à Dieu une fin », puisque la fin est motrice [cause finale] et Dieu Immuable.
Par contre, on doit Lui assigner la volonté d’un bien. En effet, vouloir, c’est toujours vouloir quelque chose, et toujours le vouloir parce que c’est un bien. Ainsi, si je veux le mal d’autrui, c’est que ce mal sera pour moi un bien, par exemple la satisfaction d’un honneur offensé, ou encore la délectation morbide que je tirerais à haïr. En un mot comme en cent, l’objet du vouloir est le bien en général, comme l’objet de tel vouloir sera tel ou tel bien. Par suite, la finalité du vouloir, c’est d’acquérir un bien ou de s’y reposer si on le possède. Car « la volonté appartient en nous à la partie appétitive. Celle-ci, bien qu’elle tire son nom du désir, n’a pas pour acte unique de désirer ce qu’elle n’a pas, mais aussi d’aimer ce qu’elle a et d’en jouir. Et c’est sous cet aspect que la volonté est attribuée à Dieu, car elle a toujours le bien qui est son objet, puisqu’il ne différe pas de Dieu selon son essence » ; « ainsi la joie, la délectation, est relative au bien présent et possédé ; le désir et l’espérance au bien non encore obtenu. Au contraire, l’amour a rapport au bien en général, qu’il soit possédé ou non. C’est donc l’amour qui est par nature l’acte premier de de la volonté ou de l’appétit. »
On comprend donc que l’Amour, en Dieu, est un amour de jouissance et non un amour de désir. Car Dieu est Parfait, et sa Perfection est le Bien par essence, le Souverain Bien. Et puisqu’Il l’est, Il n’a pas à y tendre, mais l’est et s’y repose. Et cette jouissance est sa Béatitude.
De plus, parce que le bien est aimable, le Souverain Bien est Souverainement Aimable, donc S’Aime Souverainement. Et c’est pourquoi Dieu s’aime nécessairement d’un Amour Infini, parce qu’Il se voit tel qu’Il est, Sublimissime de Gloire. Dieu ne peut que s’aimer Infiniment. Qui ne comprend pas ce point ne comprendra rien à l’agir divin ad extra : Dieu fait tout, absolument tout, par Amour de Lui. En effet, de ce qu’à Dieu suffit sa Bonté, et sa Volonté en est rassasiée, ne s’en suit pas qu’Il ne veut rien d’autre que Lui, mais seulement qu’Il ne veut rien que sa Bonté en voulant les autres choses. Et c’est pourquoi Dieu ne veut les créatures qu’en se voulant leur fin : c’est parce que Dieu se veut ou s’aime, qu’Il nous veut, ne nous voulant que comme ordonnés à Lui comme à notre fin dernière absolue : nous ne sommes pas voulus pour nous-mêmes, mais pour Dieu. D’où la première réponse, affirmative, à la question. Cet excès d’amour dans l’acte de création, c’est l’Amour Infini de Dieu pour Dieu.
Dieu n’agit pas en vue d’une fin, car la fin est motrice : elle meût l’agent à agir. Or être mû, fusse par une cause finale, c’est être mis en mouvement, autrement dit passer de la puissance à l’acte, ce qui est impossible en Dieu, comme on vient de le voir. Et c’est pourquoi si Dieu n’agit pas sans raisons, Il agit sans motifs. Et c’est pourquoi aussi la seule fin de l’agir ad extra est la fin de l’opéré [finis operis], ce pour quoi l’opéré (la créature) a été voulu. Mais en aucun cas la création est la fin de Dieu [finis operantis] ou la fin de son agir [finis operationis] (car l’agir de Dieu est Dieu). C’est là deux vérités d’extrême importance. En aucun cas la création est la fin de Dieu, pour deux raisons. D’une part, parce que Dieu est Acte Pur et que la fin meût à agir. D’autre part parce que la fin ayant raison de bien, si Dieu a la créature pour fin, Dieu est non seulement un Imparfait qui se perfectionne, mais encore un Imparfait dont la créature est le perfectionnement. Ce qui revient à subordonner Dieu à la créature, ce qui est discours aussi insensé qu’idolatrique. D’où la conclusion que si « Dieu nous aime » (Rm V 8), Il n’a aucun besoin de nous. D’où les affirmations du Magistère : « Ce seul vrai Dieu, par sa Bonté et sa Toute-Puissance, non pas pour augmenter sa Béatitude ni pour acquérir sa pleine Perfection, mais pour manifester celle-ci par les biens qu’Il accorde aux créatures, a, dans le plus libre des desseins, “tout ensemble, dès le commencement, créé de rien les deux sortes de créatures, les spirituelles et les corporelles …” » (Vatican I, session III, cap.1 ; Dz 3002). Si le bonheur de Dieu n’est pas en et par Lui-même, Dieu n’est pas le Bien Souverain, par défaut de Béatitude Souveraine. Si Dieu a besoin de nous, Il n’est pas Dieu. Dire que la créature est la fin du Créateur, c’est dire que l’imparfait est la fin du Parfait, donc identiquement dire que le Parfait est un imparfait que l’imparfait perfectionne. Bref, c’est dire n’importe quoi, et donner la preuve manifeste de sa perte du sens de la Grandeur de Dieu. Dieu n’a aucun besoin de nous. Nous créér ne répond pas en Lui à une nécessité. Nous ne sommes pas là pour combler un manque : « Si quelqu’un .. dit que Dieu n’a pas créé par une volonté libre de toute nécessité, mais aussi nécessairement qu’Il s’aime soi même .. qu’il soit anathème » (Vatican I, session III, can.5 du cap.1 ; Dz 3025). Dieu n’est pas déterminé à nous créér par je ne sais quel besoin : Dieu n’a aucun besoin de nous. Et que nous soyons damnés ou sauvés, cela n’affecte en rien Dieu, Acte Pur et Souveraine Béatitude : « La Sainte Église Catholique Apostolique Romaine croit et professe qu’il n’y a qu’un seul Dieu vivant et vrai, … absolument simple et immuable, … parfaitement heureux en Lui-même et par Lui-même ». (Vatican I, Constitution Dei Filius, cap.1 ; Dz 3001).
Dieu est la fin de la créature, ce pour quoi la créature a été voulue. C’est là une vérité de foi divine puisque formellement et explicitement révélée : « L’Éternel a tout fait pour Lui-même. » Pr. XVI 4. Elle est encore de foi catholique, ut tenenda : « Si quelqu’un .. nie que le monde ait été créé pour la gloire de Dieu, qu’il soit anathème ». (Vatican I, session III, can.5 du cap.1 ; Dz 3025). C’est encore une évidence rationnelle pour qui sait voir. Car le bien est-ce à quoi le vouloir tend à titre de fin. Dieu étant le Souverain Bien, Il n’y tend pas mais l’est et s’y repose. Le Bien qu’est Dieu n’ayant pas de finalité, le seul acte gratuit, c’est l’Acte Pur. L’agir ad extra, étant libre, est volition. Le bien créé est donc voulu. Or ce bien ne peut être voulu comme la fin de l’opérant ou de l’opération qu’est l’opérant, la Souveraine Perfection du Parfait s’opposant à ce que l’imparfait soit sa fin. La seule fin du terme créé est donc sa finis operis, la fin de l’opéré, ce pour quoi il a été fait. Ce qui revient à dire que le créé est un moyen en vue d’une fin. Et comme tout bien n’est qu’en dépendance du Bien, rien de bien ne sera voulu sinon en sa dépendance du Bien et pour sa dépendance au Bien, donc que pour le Bien, la dépendance du bien au Bien étant d’ordre transcendantal. Donc Dieu ne veut le créé qu’en Se voulant, cqfd. Ce qui revient à dire qu’aucune créature n’est voulue pour elle-même, mais seulement pour Dieu.
« L’Éternel a tout fait pour Lui-même. » (Pr XVI 4). « Quiconque invoque mon nom, je l’ai créé pour ma gloire, je l’ai formé et je l’ai fait. » (Is XLIII 7). « Glorifiez l’Éternel autant que vous le pourrez ; car sa gloire l’emportera encore, et admirable est sa magnificence. » (Eccli XLIII 32). « Soit que vous mangiez, soit que vous buvez, et quoi que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu. » (I Cor X 31). « Ainsi votre lumière doit-elle briller devant les hommes afin que voyant vos bonnes œuvres ils glorififient votre Père qui est dans les cieux. » (Mt V 16). « Dieu, voulant manifester sa colère et faire connaître sa puissance, a supporté avec beaucoup de longanimité les vases de colère devenus dignes de perdition, dans le dessein de manifester la richesse de sa gloire envers les vases de miséricorde qu’Il a d’avance préparé pour la gloire » (Rm IX 22-23). « Nous savons que lors de cette manifestation nous Lui serons semblables, parce que nous le verrons tel qu’Il est » (I Jn III 2), totus sed non totaliter. « L’Éternel sera pour toi une lumière éternelle, ton Dieu sera ta splendeur. » (Is LX 19). Et puisque la vision entraine la dilection, d’où notre béatitude surnaturelle, laquelle ne peut pas être ce pour quoi Dieu nous fait, ainsi qu’on vient de le montrer, reste que ce soit le moyen idoine par lequel Dieu soit surnaturellement atteint, vu et aimé tel qu’Il est. Raison pourquoi, « Si quelqu’un … nie que le monde ait été créé pour la Gloire de Dieu, qu’il soit anathème. » (Concile Œcuménique de Vatican I, Constitution Dei Filius, canon 5 du cap.1).
Est donc prouvé que Dieu ne veut le créé que parce qu’Il se veut.
2/ Oui, par excès d’Amour qu’est Dieu.
« Passons, dès cette heure, dans notre discours, au nom du bon, que les théologiens attribuent au-dessus de tout et avant-tout à la divinité superdivine, lorsqu’ils affirment, je crois, que la bonté constitue la subsistance thérarchique (Mt XIX 17, Mc X 18, Lc XVIII 19), et que, par cela même qu’Il est, le Bon, d’une bonté substantielle, répand la bonté sur les êtres. » [Saint Denys, Noms Divins, IV §1]. Plus sobrement : « Un objet de nature n’a pas seulement une inclination naturelle à l’égard de son propre bien, pour l’acquérir lorsqu’il lui fait défaut ou pour s’y reposer lorsqu’il le tient, mais encore pour le communiquer à d’autres autant qu’il est possible. » [Saint Thomas, Ia Q.19 a.2].
Ce qui vaut aussi pour les créatures spirituelle, pour autant qu'elles agissent selon leur nature. « C’est de la Bonté que les créatures reçoivent leur permanence, à cette Bonté qu’elles doivent la fondation, la conservation, la garde et le foyer de leurs biens ; enflammées de son désir, elles obtiennent l’être et l’être-bien, et se moulant sur ce modèle autant que possible, elles deviennent boniformes, et communiquent, ainsi l’a réglé la loi divine, au rang au-dessous du leur, les dons qui du Bon émanent jusqu’à elles. » « Osons encore avancer, conformément à la vérité, que même l’Auteur universel, en son bel et bon amour de toutes choses, grâce à un excès d’amoureuse bonté, sort de lui-même par ses providences envers les différents êtres, et se délecte dans la bonté, la charité, l’amour ; tellement que de sa sublimité absolue au dessus de tous les êtres, il s’abaisse jusqu’à tous, avec une supersubstantielle puissance, se répandant à l’extérieur sans se déplacer à l’intérieur. » [ND, IV §1]. « Aussi les divins sages le proclament-ils jaloux, parce qu’il montre un surcroît de bon amour à l’égard des êtres, de l’ardeur à convertir en jalousie leur amoureuse aspiration vers lui, et une propre jalousie, jalousie dont est digne ce qu’il désire, jalousie dont est digne ce qu’il produit. » [ND, IV §13]. La jalousie est donc l’intensité de l’amour, l’ardeur à aimer. La Jalousie sera donc mesurée d’après le bien donné. Dieu sera d’autant plus Jaloux qu’Il fait plus du bien à l’un qu’à l’autre. Sa Jalousie culminera donc dans les processions trinitaires. « Bref, l’aimable et l’amour marchent avec le beau et le bon, sont préétablis dans le beau et le bon, et existent et se développent à raison du beau et du bon. » [ND, IV §13]. « Par l’amour, duquel nous parlions, divin, angélique, intellectuel, animal, physique, entendons une force unitive et concrétive, qui meut les supérieurs à des soins providentiels à l’égard des inférieurs, les égaux à de réciproques communications, et les subalternes à la gravitation vers les chefs au-dessus d’eux. » [ND, IV §15] ; « Après celà, résumons rétrogressivement tous ces amours en l’amour un et collectif, père de tous les autres, multiplicité que nous simplifierons en réduisant d’abord à deux les vertus de ces amours, sur lesquelles règne et auxquelles préexiste absolument, au-dessus de tout, l’incompréhensible cause des amours particuliers, vers laquelle tend, d’après la nature de chaque individu, l’amour universel de tous les êtres. » [ND, IV §16] ; « Rassemblant donc ces vertus dans le un, disons que une est la vertu simple qui se meut de par l’univers, du Bon jusqu’au dernier des êtres et du dernier des êtres jusqu’au Bon, parmi tous circulant d’elle-même, par elle-même, en elle-même, révolution toujours identique. » [ND, IV §17].
Mais si le Bon, qui s’aime aussi nécessairement qu’infiniment, se diffuse nécessairement et substantiellement ad intra au Fils et à l’Esprit, ce n’est que librement et participativement qu’Il veut ceux qu’Il pose ad extra. « En effet, la Volonté divine a un rapport nécessaire avec la Bonté divine qui est son objet propre. Dieu veut donc nécessairement que sa Bonté soit… Mais les choses autres que Lui, Dieu ne les veut qu’en tant qu’elles sont ordonnées à sa Bonté comme à leur fin. Or les choses qui sont ordonnées à une fin, nous ne les voulons pas nécessairement en voulant la fin, à moins qu’elles ne soient telles que sans elles la fin ne puisse être… Aussi, puisque la Bonté de Dieu est Parfaite et peut être sans les autres choses, puisque sa Perfection ne s’accroît en rien par les autres, il s’ensuit que vouloir d’autres choses que Lui-même n’est pas pour Dieu nécessaire… » [Ia Q.19 a.3]
3/ Par excès d’Amour pour nous ?
Dieu nous aime-t-Il infiniment ? Oui, si l’on considère que cet Amour ou Vouloir est Dieu, et que Dieu est Infini. Non, si l’on considère qu’aimer c’est faire du bien. En effet, « puisque aimer c’est vouloir ce qui est bon pour quelqu’un, on peut aimer un être plus ou moins en un double sens. Tout d’abord en ce sens que l’acte même de la volonté est plus ou moins intense. De cette façon, Dieu n’aime pas certains plus que d’autres, car Il les aime tous d’un vouloir simple et toujours égal. En un autre sens, quant au bien qu’on veut pour l’aimé, et là on dit que nous aimons d’avantage celui pour qui nous voulons un bien plus grand, quand même ce ne serait pas d’une volonté plus intense. De cette façon, on doit nécessairement dire que Dieu aime certains êtres plus que d’autres. Car puisque l’Amour de Dieu [= la Volonté qu’est Dieu] est cause de la bonté des choses …, une chose ne serait pas meilleure qu’une autre, si Dieu ne voulait pas un bien plus grand pour elle que pour une autre. » [Ia Q.20 a.3]. De sorte qu’au premier sens, l’Amour qu’est Dieu est Infini, tandis qu’au second Dieu n’aime Infiniment que Lui-même, le Bien qu’Il est et aime en s’aimant ou se voulant Lui-même étant seul Infini, tandis que le bien qu’Il nous veut et qui nous constitue tel que nous sommes est un bien fini, un degré de participation, nécessairement epsilonique, au Bien Infini.
Et plus encore, « il est nécessaire, d’après ce qui précède, d’affirmer que Dieu aime d’avantage ceux qui sont meilleurs. En effet, c’est le vouloir de Dieu qui est cause que les choses soient bonnes et l’on dit que, pour Dieu, aimer quelque chose d’avantage, c’est lui vouloir un plus grand bien, d’où s’ensuit qu’Il aime d’avantage les meilleurs. » [Ia Q.20 a.4]
4/ Conclusion.
Dieu ne peut que s’aimer Infiniment. Qui ne comprend pas ce point ne comprendra rien à l’agir divin ad extra : Dieu fait tout, absolument tout, par Amour de Lui. Dieu ne nous aime donc que pour Lui. D’où la Prédestination au Ciel des seuls élus, la Réprobation négative voire positive ante prævisa demerita : Dieu a tout fait pour sa Gloire, le Ciel comme l’Enfer. Quant aux créatures, elles sont toutes aimées, mais plus ou moins, et toujours en dépendance de l’Amour de Dieu pour Dieu. Et c’est pourquoi les grands théologiens disent, commentant Pr XVI 4, que ce que Dieu vise en créant, c’est la glorification de sa Sainteté par les créatures, Sainteté qui se manifeste autant dans les œuvres de Miséricorde que de Vindicte, en confessant généralement une réprobation positive post prævisa demerita.
« Quel est le premier de tous les commandements ? Jésus répondit : “Le premier c’est : Écoute Israël, le Seigneur notre Dieu est le seul Seigneur. Et tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit, et de toute ta force. Le second est celui-ci : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n’y a pas d’autre commandement plus grand que ceux-là.” » (Mc XII 28-31). D’abord Dieu, ensuite seulement le prochain, en dépendance de cet amour pour Dieu. [/align]
[align=justify]1/ Oui, par excès d’Amour pour Dieu.
Il n’y a pour Dieu aucune nécessité à créer. Il créé donc librement, par libre-choix. Donc Dieu est, formellement ou équivalemment, volontaire. Cependant « l’objet de la volonté, c’est la fin, c’est le bien. Or on ne saurait assigner à Dieu une fin », puisque la fin est motrice [cause finale] et Dieu Immuable.
Par contre, on doit Lui assigner la volonté d’un bien. En effet, vouloir, c’est toujours vouloir quelque chose, et toujours le vouloir parce que c’est un bien. Ainsi, si je veux le mal d’autrui, c’est que ce mal sera pour moi un bien, par exemple la satisfaction d’un honneur offensé, ou encore la délectation morbide que je tirerais à haïr. En un mot comme en cent, l’objet du vouloir est le bien en général, comme l’objet de tel vouloir sera tel ou tel bien. Par suite, la finalité du vouloir, c’est d’acquérir un bien ou de s’y reposer si on le possède. Car « la volonté appartient en nous à la partie appétitive. Celle-ci, bien qu’elle tire son nom du désir, n’a pas pour acte unique de désirer ce qu’elle n’a pas, mais aussi d’aimer ce qu’elle a et d’en jouir. Et c’est sous cet aspect que la volonté est attribuée à Dieu, car elle a toujours le bien qui est son objet, puisqu’il ne différe pas de Dieu selon son essence » ; « ainsi la joie, la délectation, est relative au bien présent et possédé ; le désir et l’espérance au bien non encore obtenu. Au contraire, l’amour a rapport au bien en général, qu’il soit possédé ou non. C’est donc l’amour qui est par nature l’acte premier de de la volonté ou de l’appétit. »
On comprend donc que l’Amour, en Dieu, est un amour de jouissance et non un amour de désir. Car Dieu est Parfait, et sa Perfection est le Bien par essence, le Souverain Bien. Et puisqu’Il l’est, Il n’a pas à y tendre, mais l’est et s’y repose. Et cette jouissance est sa Béatitude.
De plus, parce que le bien est aimable, le Souverain Bien est Souverainement Aimable, donc S’Aime Souverainement. Et c’est pourquoi Dieu s’aime nécessairement d’un Amour Infini, parce qu’Il se voit tel qu’Il est, Sublimissime de Gloire. Dieu ne peut que s’aimer Infiniment. Qui ne comprend pas ce point ne comprendra rien à l’agir divin ad extra : Dieu fait tout, absolument tout, par Amour de Lui. En effet, de ce qu’à Dieu suffit sa Bonté, et sa Volonté en est rassasiée, ne s’en suit pas qu’Il ne veut rien d’autre que Lui, mais seulement qu’Il ne veut rien que sa Bonté en voulant les autres choses. Et c’est pourquoi Dieu ne veut les créatures qu’en se voulant leur fin : c’est parce que Dieu se veut ou s’aime, qu’Il nous veut, ne nous voulant que comme ordonnés à Lui comme à notre fin dernière absolue : nous ne sommes pas voulus pour nous-mêmes, mais pour Dieu. D’où la première réponse, affirmative, à la question. Cet excès d’amour dans l’acte de création, c’est l’Amour Infini de Dieu pour Dieu.
Dieu n’agit pas en vue d’une fin, car la fin est motrice : elle meût l’agent à agir. Or être mû, fusse par une cause finale, c’est être mis en mouvement, autrement dit passer de la puissance à l’acte, ce qui est impossible en Dieu, comme on vient de le voir. Et c’est pourquoi si Dieu n’agit pas sans raisons, Il agit sans motifs. Et c’est pourquoi aussi la seule fin de l’agir ad extra est la fin de l’opéré [finis operis], ce pour quoi l’opéré (la créature) a été voulu. Mais en aucun cas la création est la fin de Dieu [finis operantis] ou la fin de son agir [finis operationis] (car l’agir de Dieu est Dieu). C’est là deux vérités d’extrême importance. En aucun cas la création est la fin de Dieu, pour deux raisons. D’une part, parce que Dieu est Acte Pur et que la fin meût à agir. D’autre part parce que la fin ayant raison de bien, si Dieu a la créature pour fin, Dieu est non seulement un Imparfait qui se perfectionne, mais encore un Imparfait dont la créature est le perfectionnement. Ce qui revient à subordonner Dieu à la créature, ce qui est discours aussi insensé qu’idolatrique. D’où la conclusion que si « Dieu nous aime » (Rm V 8), Il n’a aucun besoin de nous. D’où les affirmations du Magistère : « Ce seul vrai Dieu, par sa Bonté et sa Toute-Puissance, non pas pour augmenter sa Béatitude ni pour acquérir sa pleine Perfection, mais pour manifester celle-ci par les biens qu’Il accorde aux créatures, a, dans le plus libre des desseins, “tout ensemble, dès le commencement, créé de rien les deux sortes de créatures, les spirituelles et les corporelles …” » (Vatican I, session III, cap.1 ; Dz 3002). Si le bonheur de Dieu n’est pas en et par Lui-même, Dieu n’est pas le Bien Souverain, par défaut de Béatitude Souveraine. Si Dieu a besoin de nous, Il n’est pas Dieu. Dire que la créature est la fin du Créateur, c’est dire que l’imparfait est la fin du Parfait, donc identiquement dire que le Parfait est un imparfait que l’imparfait perfectionne. Bref, c’est dire n’importe quoi, et donner la preuve manifeste de sa perte du sens de la Grandeur de Dieu. Dieu n’a aucun besoin de nous. Nous créér ne répond pas en Lui à une nécessité. Nous ne sommes pas là pour combler un manque : « Si quelqu’un .. dit que Dieu n’a pas créé par une volonté libre de toute nécessité, mais aussi nécessairement qu’Il s’aime soi même .. qu’il soit anathème » (Vatican I, session III, can.5 du cap.1 ; Dz 3025). Dieu n’est pas déterminé à nous créér par je ne sais quel besoin : Dieu n’a aucun besoin de nous. Et que nous soyons damnés ou sauvés, cela n’affecte en rien Dieu, Acte Pur et Souveraine Béatitude : « La Sainte Église Catholique Apostolique Romaine croit et professe qu’il n’y a qu’un seul Dieu vivant et vrai, … absolument simple et immuable, … parfaitement heureux en Lui-même et par Lui-même ». (Vatican I, Constitution Dei Filius, cap.1 ; Dz 3001).
Dieu est la fin de la créature, ce pour quoi la créature a été voulue. C’est là une vérité de foi divine puisque formellement et explicitement révélée : « L’Éternel a tout fait pour Lui-même. » Pr. XVI 4. Elle est encore de foi catholique, ut tenenda : « Si quelqu’un .. nie que le monde ait été créé pour la gloire de Dieu, qu’il soit anathème ». (Vatican I, session III, can.5 du cap.1 ; Dz 3025). C’est encore une évidence rationnelle pour qui sait voir. Car le bien est-ce à quoi le vouloir tend à titre de fin. Dieu étant le Souverain Bien, Il n’y tend pas mais l’est et s’y repose. Le Bien qu’est Dieu n’ayant pas de finalité, le seul acte gratuit, c’est l’Acte Pur. L’agir ad extra, étant libre, est volition. Le bien créé est donc voulu. Or ce bien ne peut être voulu comme la fin de l’opérant ou de l’opération qu’est l’opérant, la Souveraine Perfection du Parfait s’opposant à ce que l’imparfait soit sa fin. La seule fin du terme créé est donc sa finis operis, la fin de l’opéré, ce pour quoi il a été fait. Ce qui revient à dire que le créé est un moyen en vue d’une fin. Et comme tout bien n’est qu’en dépendance du Bien, rien de bien ne sera voulu sinon en sa dépendance du Bien et pour sa dépendance au Bien, donc que pour le Bien, la dépendance du bien au Bien étant d’ordre transcendantal. Donc Dieu ne veut le créé qu’en Se voulant, cqfd. Ce qui revient à dire qu’aucune créature n’est voulue pour elle-même, mais seulement pour Dieu.
« L’Éternel a tout fait pour Lui-même. » (Pr XVI 4). « Quiconque invoque mon nom, je l’ai créé pour ma gloire, je l’ai formé et je l’ai fait. » (Is XLIII 7). « Glorifiez l’Éternel autant que vous le pourrez ; car sa gloire l’emportera encore, et admirable est sa magnificence. » (Eccli XLIII 32). « Soit que vous mangiez, soit que vous buvez, et quoi que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu. » (I Cor X 31). « Ainsi votre lumière doit-elle briller devant les hommes afin que voyant vos bonnes œuvres ils glorififient votre Père qui est dans les cieux. » (Mt V 16). « Dieu, voulant manifester sa colère et faire connaître sa puissance, a supporté avec beaucoup de longanimité les vases de colère devenus dignes de perdition, dans le dessein de manifester la richesse de sa gloire envers les vases de miséricorde qu’Il a d’avance préparé pour la gloire » (Rm IX 22-23). « Nous savons que lors de cette manifestation nous Lui serons semblables, parce que nous le verrons tel qu’Il est » (I Jn III 2), totus sed non totaliter. « L’Éternel sera pour toi une lumière éternelle, ton Dieu sera ta splendeur. » (Is LX 19). Et puisque la vision entraine la dilection, d’où notre béatitude surnaturelle, laquelle ne peut pas être ce pour quoi Dieu nous fait, ainsi qu’on vient de le montrer, reste que ce soit le moyen idoine par lequel Dieu soit surnaturellement atteint, vu et aimé tel qu’Il est. Raison pourquoi, « Si quelqu’un … nie que le monde ait été créé pour la Gloire de Dieu, qu’il soit anathème. » (Concile Œcuménique de Vatican I, Constitution Dei Filius, canon 5 du cap.1).
Est donc prouvé que Dieu ne veut le créé que parce qu’Il se veut.
2/ Oui, par excès d’Amour qu’est Dieu.
« Passons, dès cette heure, dans notre discours, au nom du bon, que les théologiens attribuent au-dessus de tout et avant-tout à la divinité superdivine, lorsqu’ils affirment, je crois, que la bonté constitue la subsistance thérarchique (Mt XIX 17, Mc X 18, Lc XVIII 19), et que, par cela même qu’Il est, le Bon, d’une bonté substantielle, répand la bonté sur les êtres. » [Saint Denys, Noms Divins, IV §1]. Plus sobrement : « Un objet de nature n’a pas seulement une inclination naturelle à l’égard de son propre bien, pour l’acquérir lorsqu’il lui fait défaut ou pour s’y reposer lorsqu’il le tient, mais encore pour le communiquer à d’autres autant qu’il est possible. » [Saint Thomas, Ia Q.19 a.2].
Ce qui vaut aussi pour les créatures spirituelle, pour autant qu'elles agissent selon leur nature. « C’est de la Bonté que les créatures reçoivent leur permanence, à cette Bonté qu’elles doivent la fondation, la conservation, la garde et le foyer de leurs biens ; enflammées de son désir, elles obtiennent l’être et l’être-bien, et se moulant sur ce modèle autant que possible, elles deviennent boniformes, et communiquent, ainsi l’a réglé la loi divine, au rang au-dessous du leur, les dons qui du Bon émanent jusqu’à elles. » « Osons encore avancer, conformément à la vérité, que même l’Auteur universel, en son bel et bon amour de toutes choses, grâce à un excès d’amoureuse bonté, sort de lui-même par ses providences envers les différents êtres, et se délecte dans la bonté, la charité, l’amour ; tellement que de sa sublimité absolue au dessus de tous les êtres, il s’abaisse jusqu’à tous, avec une supersubstantielle puissance, se répandant à l’extérieur sans se déplacer à l’intérieur. » [ND, IV §1]. « Aussi les divins sages le proclament-ils jaloux, parce qu’il montre un surcroît de bon amour à l’égard des êtres, de l’ardeur à convertir en jalousie leur amoureuse aspiration vers lui, et une propre jalousie, jalousie dont est digne ce qu’il désire, jalousie dont est digne ce qu’il produit. » [ND, IV §13]. La jalousie est donc l’intensité de l’amour, l’ardeur à aimer. La Jalousie sera donc mesurée d’après le bien donné. Dieu sera d’autant plus Jaloux qu’Il fait plus du bien à l’un qu’à l’autre. Sa Jalousie culminera donc dans les processions trinitaires. « Bref, l’aimable et l’amour marchent avec le beau et le bon, sont préétablis dans le beau et le bon, et existent et se développent à raison du beau et du bon. » [ND, IV §13]. « Par l’amour, duquel nous parlions, divin, angélique, intellectuel, animal, physique, entendons une force unitive et concrétive, qui meut les supérieurs à des soins providentiels à l’égard des inférieurs, les égaux à de réciproques communications, et les subalternes à la gravitation vers les chefs au-dessus d’eux. » [ND, IV §15] ; « Après celà, résumons rétrogressivement tous ces amours en l’amour un et collectif, père de tous les autres, multiplicité que nous simplifierons en réduisant d’abord à deux les vertus de ces amours, sur lesquelles règne et auxquelles préexiste absolument, au-dessus de tout, l’incompréhensible cause des amours particuliers, vers laquelle tend, d’après la nature de chaque individu, l’amour universel de tous les êtres. » [ND, IV §16] ; « Rassemblant donc ces vertus dans le un, disons que une est la vertu simple qui se meut de par l’univers, du Bon jusqu’au dernier des êtres et du dernier des êtres jusqu’au Bon, parmi tous circulant d’elle-même, par elle-même, en elle-même, révolution toujours identique. » [ND, IV §17].
Mais si le Bon, qui s’aime aussi nécessairement qu’infiniment, se diffuse nécessairement et substantiellement ad intra au Fils et à l’Esprit, ce n’est que librement et participativement qu’Il veut ceux qu’Il pose ad extra. « En effet, la Volonté divine a un rapport nécessaire avec la Bonté divine qui est son objet propre. Dieu veut donc nécessairement que sa Bonté soit… Mais les choses autres que Lui, Dieu ne les veut qu’en tant qu’elles sont ordonnées à sa Bonté comme à leur fin. Or les choses qui sont ordonnées à une fin, nous ne les voulons pas nécessairement en voulant la fin, à moins qu’elles ne soient telles que sans elles la fin ne puisse être… Aussi, puisque la Bonté de Dieu est Parfaite et peut être sans les autres choses, puisque sa Perfection ne s’accroît en rien par les autres, il s’ensuit que vouloir d’autres choses que Lui-même n’est pas pour Dieu nécessaire… » [Ia Q.19 a.3]
3/ Par excès d’Amour pour nous ?
Dieu nous aime-t-Il infiniment ? Oui, si l’on considère que cet Amour ou Vouloir est Dieu, et que Dieu est Infini. Non, si l’on considère qu’aimer c’est faire du bien. En effet, « puisque aimer c’est vouloir ce qui est bon pour quelqu’un, on peut aimer un être plus ou moins en un double sens. Tout d’abord en ce sens que l’acte même de la volonté est plus ou moins intense. De cette façon, Dieu n’aime pas certains plus que d’autres, car Il les aime tous d’un vouloir simple et toujours égal. En un autre sens, quant au bien qu’on veut pour l’aimé, et là on dit que nous aimons d’avantage celui pour qui nous voulons un bien plus grand, quand même ce ne serait pas d’une volonté plus intense. De cette façon, on doit nécessairement dire que Dieu aime certains êtres plus que d’autres. Car puisque l’Amour de Dieu [= la Volonté qu’est Dieu] est cause de la bonté des choses …, une chose ne serait pas meilleure qu’une autre, si Dieu ne voulait pas un bien plus grand pour elle que pour une autre. » [Ia Q.20 a.3]. De sorte qu’au premier sens, l’Amour qu’est Dieu est Infini, tandis qu’au second Dieu n’aime Infiniment que Lui-même, le Bien qu’Il est et aime en s’aimant ou se voulant Lui-même étant seul Infini, tandis que le bien qu’Il nous veut et qui nous constitue tel que nous sommes est un bien fini, un degré de participation, nécessairement epsilonique, au Bien Infini.
Et plus encore, « il est nécessaire, d’après ce qui précède, d’affirmer que Dieu aime d’avantage ceux qui sont meilleurs. En effet, c’est le vouloir de Dieu qui est cause que les choses soient bonnes et l’on dit que, pour Dieu, aimer quelque chose d’avantage, c’est lui vouloir un plus grand bien, d’où s’ensuit qu’Il aime d’avantage les meilleurs. » [Ia Q.20 a.4]
4/ Conclusion.
Dieu ne peut que s’aimer Infiniment. Qui ne comprend pas ce point ne comprendra rien à l’agir divin ad extra : Dieu fait tout, absolument tout, par Amour de Lui. Dieu ne nous aime donc que pour Lui. D’où la Prédestination au Ciel des seuls élus, la Réprobation négative voire positive ante prævisa demerita : Dieu a tout fait pour sa Gloire, le Ciel comme l’Enfer. Quant aux créatures, elles sont toutes aimées, mais plus ou moins, et toujours en dépendance de l’Amour de Dieu pour Dieu. Et c’est pourquoi les grands théologiens disent, commentant Pr XVI 4, que ce que Dieu vise en créant, c’est la glorification de sa Sainteté par les créatures, Sainteté qui se manifeste autant dans les œuvres de Miséricorde que de Vindicte, en confessant généralement une réprobation positive post prævisa demerita.
« Quel est le premier de tous les commandements ? Jésus répondit : “Le premier c’est : Écoute Israël, le Seigneur notre Dieu est le seul Seigneur. Et tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit, et de toute ta force. Le second est celui-ci : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n’y a pas d’autre commandement plus grand que ceux-là.” » (Mc XII 28-31). D’abord Dieu, ensuite seulement le prochain, en dépendance de cet amour pour Dieu. [/align]