L'énigme de la jeunesse française en marche
Publié : sam. 13 avr. 2013, 10:37
Entretien avec Gérard Leclerc
Rome, 11 avril 2013 (Zenit.org) Anita Bourdin
Zenit - L'ampleur de la lutte pour la Famille pose des questions inédites, ne serait-ce que pour envisager la tournure de la prochaine manifestation qui promet d'être aussi gigantesque que la précédente... Quelle est votre analyse de la situation ?
Gérard Leclerc - Est-il besoin de rappeler le scepticisme qui prévalait à la fin de l'été dernier quant aux possibilités de réaction au projet de loi Taubira ? Beaucoup pensaient qu'il ne se passerait pas grand-chose, en dehors de la protestation morale du cardinal Vingt-Trois et de l'Église catholique de France. Des journalistes sérieux affirmaient que rééditer la mobilisation populaire des années 1981-1984 contre le projet Savary relevait de la chimère. Le mariage homosexuel était inéluctable, inscrit dans une évolution de la société que rien ne pourrait contrecarrer.
Ce qui s'est passé depuis a surpris tout le monde. De toute évidence, ce mouvement populaire émane d'abord du peuple catholique, ce qui contredit les diagnostics sociologiques. Il y a là un sujet de réflexion à propos de la pertinence épistémologique de ce domaine de la recherche. Certes, le déclin de l'Église catholique en France et en Europe est une évidence, si l'on se rapporte à tous les marqueurs : pratique religieuse, encadrement sociologique, restriction drastique du nombre des prêtres, affaiblissement des congrégations religieuses. Ce n'est plus l'imaginaire biblique et théologique qui structure la sensibilité contemporaine, c'est celui de la communication moderne, dont la télévision reste le principal vecteur. Mais cela n'empêche pas un autre ordre de réalité que la sociologie dite religieuse n'a pas encore intégré. Il s'est passé des choses depuis le Concile, notamment avec les pontificats de Jean-Paul II et de Benoît XVI.
J'ouvre ici une parenthèse. On n'a pas assez remarqué que l'effondrement que l'on souligne à souhait s'explique pour une part importante par l'échec gravissime de ce qu'on a appelé « le catholicisme conciliaire », qui s'est identifié à une certaine sensibilité dite de gauche, triomphante dans les années 1960-1970. Je me suis expliqué là-dessus dans France Catholique après la publication d'un ouvrage de référence (1). On pourra se reporter à nos articles (France Catholique n°3327 du 9 novembre et n°3328 du 16 novembre 2012) auxquels je ne veux rien ajouter, sauf une remarque. L'expression de « catholicisme conciliaire » est équivoque, parce qu'elle semble solidariser l'enseignement de Vatican II et une certaine mouvance qui s'est réclamée du Concile d'une façon plus que discutable.
On s'en aperçoit en cette année anniversaire, que Benoît XVI a voulu placer sous le signe de la foi. Le véritable contenu doctrinal du Concile était d'une autre essence que l'ambiguë « ouverture au monde », grand slogan de l'époque. Cette mouvance s'est comme évaporée dans la nature. Elle n'a rien produit de vivace, ses continuateurs se livrant à une incessante polémique contre l'Église, qui n'a produit qu'amertume et découragement. Pardon de le dire un peu crûment, mais ces gens ne se sont même pas reproduits. Cela est vrai pour les prêtres dits progressistes, qui n'ont aujourd'hui aucune postérité.
Je le regrette en un certain sens, car cette sensibilité, qui fut majeure au sein du catholicisme français n'était pas sans valeur ni mérites (2). Mais je constate que la seule revendication en faveur du mariage des prêtres, de l'ordination des femmes, de la tolérance dans le domaine moral n'est productrice d'aucun projet mobilisateur. L'exemple de l'Église anglicane est là pour montrer qu'il s'agit d'une impasse. L'ordination de femmes prêtres, l'admission d'homosexuels dans le sacerdoce n'a nullement rempli les églises, elle a plutôt contribué à les vider. Sans compter que cette ouverture prétendue à la modernité produit des phénomènes typiquement archaïques, comme la reconstitution d'une caste sacerdotale, des conflits psychologiques qui s'expliquent par la confusion de ce que l'on aurait appelé autrefois le profane et le sacré. Il est dangereux de promouvoir certaines formes de resacralisation, en abolissant les frontières entre l'ecclésial et le social.
Mais cela n'empêche pas le bavardage médiatique qui persiste à accuser un prétendu décalage entre le catholicisme et la modernité. L'aveuglement est total : on voudrait que l'Église se précipite dans cette logique d'abandon de sa mission. Fort heureusement, elle offre d'assez bonnes dispositions à la résistance.
Vous êtes persuadé que ce qui se passe en ce moment révèle une réalité vivante inaperçue des médias mais aussi des sociologues ?
Gérard Leclerc - Tout à fait ! Et j'en reviens à l'après-concile pour mieux m'expliquer. Dès la fin du pontificat de Paul VI, il apparaît que le renouveau escompté ne viendra pas du prétendu « catholicisme conciliaire », qui après s'être fourvoyé du côté d'un messianisme marxisant sera récupéré par le libéralisme économique et moral. La publication de l'exhortation Evangelii Nuntiandi, au terme d'un synode sur l'évangélisation, a anticipé sur les problématiques qui vont s'imposer sous les pontificats suivants. À la société dite sécularisée, il ne suffit pas d'expliquer qu'elle est la merveille des merveilles à laquelle les chrétiens ont eu le grand tort de ne pas se rendre. L'Évangile est-il, oui on non, le sel de la terre, et ne doit-il pas être annoncé à temps et à contre-temps ? Paul VI, en recevant les communautés nouvelles pour la Pentecôte 1975, a nettement signifié vers quel objectif on se réglait dorénavant. Tout le pontificat de Jean-Paul II se définira comme un appel à la nouvelle évangélisation qui choisira quelques voies privilégiées, telles la pastorale familiale et le réveil d'une nouvelle jeunesse. Certains ont voulu faire croire que les grands rassemblements, notamment les Journées mondiales de la jeunesse, n'étaient que d'éphémères phénomènes publicitaires. Il s'agissait en fait d'une remobilisation dont les aspects les plus spectaculaires étaient au service d'un retour aux fondamentaux de la foi par une rénovation de la catéchèse, la pratique des sacrements, et même de l'adoration eucharistique. Il est vrai que cela brouillait les idées qui avaient eu cours et qui réputaient obsolète tout ce que les nouvelles générations découvraient et intériorisaient pour mieux construire leur stature spirituelle.
Voilà ce que n'ont pas vu nos sociologues. Certes, cette jeunesse est minoritaire, elle n'est pas valorisée dans le spectacle des médias, sauf en de brèves séquences. Mais elle constitue une force probablement sans équivalent au sein de la société française et européenne. Car, en matière de convictions, d'engagement, de générosité, elle représente un secteur que l'on pourrait dire d'excellence, qui apparaît brusquement au grand jour dans cette belle bataille en faveur de la famille, qui n'a rien de passéiste, parce qu'elle incarne précisément l'espérance au sein d'une société désabusée et résignée. Cela me fait sourire, lorsque j'entends qu'elle représenterait les valeurs conservatrices. Cela aurait fait rugir un Léon Bloy ou un Georges Bernanos. Car en fait de conservation, nous avons affaire à une véritable insurrection spirituelle, qui est dans la dynamique du climat que l'on peut retrouver dans nombre de paroisses en pleine vitalité, ou aussi dans des aumôneries étudiantes en plein essor.
http://www.zenit.org/fr/articles/les-je ... -en-marche
Rome, 11 avril 2013 (Zenit.org) Anita Bourdin
Zenit - L'ampleur de la lutte pour la Famille pose des questions inédites, ne serait-ce que pour envisager la tournure de la prochaine manifestation qui promet d'être aussi gigantesque que la précédente... Quelle est votre analyse de la situation ?
Gérard Leclerc - Est-il besoin de rappeler le scepticisme qui prévalait à la fin de l'été dernier quant aux possibilités de réaction au projet de loi Taubira ? Beaucoup pensaient qu'il ne se passerait pas grand-chose, en dehors de la protestation morale du cardinal Vingt-Trois et de l'Église catholique de France. Des journalistes sérieux affirmaient que rééditer la mobilisation populaire des années 1981-1984 contre le projet Savary relevait de la chimère. Le mariage homosexuel était inéluctable, inscrit dans une évolution de la société que rien ne pourrait contrecarrer.
Ce qui s'est passé depuis a surpris tout le monde. De toute évidence, ce mouvement populaire émane d'abord du peuple catholique, ce qui contredit les diagnostics sociologiques. Il y a là un sujet de réflexion à propos de la pertinence épistémologique de ce domaine de la recherche. Certes, le déclin de l'Église catholique en France et en Europe est une évidence, si l'on se rapporte à tous les marqueurs : pratique religieuse, encadrement sociologique, restriction drastique du nombre des prêtres, affaiblissement des congrégations religieuses. Ce n'est plus l'imaginaire biblique et théologique qui structure la sensibilité contemporaine, c'est celui de la communication moderne, dont la télévision reste le principal vecteur. Mais cela n'empêche pas un autre ordre de réalité que la sociologie dite religieuse n'a pas encore intégré. Il s'est passé des choses depuis le Concile, notamment avec les pontificats de Jean-Paul II et de Benoît XVI.
J'ouvre ici une parenthèse. On n'a pas assez remarqué que l'effondrement que l'on souligne à souhait s'explique pour une part importante par l'échec gravissime de ce qu'on a appelé « le catholicisme conciliaire », qui s'est identifié à une certaine sensibilité dite de gauche, triomphante dans les années 1960-1970. Je me suis expliqué là-dessus dans France Catholique après la publication d'un ouvrage de référence (1). On pourra se reporter à nos articles (France Catholique n°3327 du 9 novembre et n°3328 du 16 novembre 2012) auxquels je ne veux rien ajouter, sauf une remarque. L'expression de « catholicisme conciliaire » est équivoque, parce qu'elle semble solidariser l'enseignement de Vatican II et une certaine mouvance qui s'est réclamée du Concile d'une façon plus que discutable.
On s'en aperçoit en cette année anniversaire, que Benoît XVI a voulu placer sous le signe de la foi. Le véritable contenu doctrinal du Concile était d'une autre essence que l'ambiguë « ouverture au monde », grand slogan de l'époque. Cette mouvance s'est comme évaporée dans la nature. Elle n'a rien produit de vivace, ses continuateurs se livrant à une incessante polémique contre l'Église, qui n'a produit qu'amertume et découragement. Pardon de le dire un peu crûment, mais ces gens ne se sont même pas reproduits. Cela est vrai pour les prêtres dits progressistes, qui n'ont aujourd'hui aucune postérité.
Je le regrette en un certain sens, car cette sensibilité, qui fut majeure au sein du catholicisme français n'était pas sans valeur ni mérites (2). Mais je constate que la seule revendication en faveur du mariage des prêtres, de l'ordination des femmes, de la tolérance dans le domaine moral n'est productrice d'aucun projet mobilisateur. L'exemple de l'Église anglicane est là pour montrer qu'il s'agit d'une impasse. L'ordination de femmes prêtres, l'admission d'homosexuels dans le sacerdoce n'a nullement rempli les églises, elle a plutôt contribué à les vider. Sans compter que cette ouverture prétendue à la modernité produit des phénomènes typiquement archaïques, comme la reconstitution d'une caste sacerdotale, des conflits psychologiques qui s'expliquent par la confusion de ce que l'on aurait appelé autrefois le profane et le sacré. Il est dangereux de promouvoir certaines formes de resacralisation, en abolissant les frontières entre l'ecclésial et le social.
Mais cela n'empêche pas le bavardage médiatique qui persiste à accuser un prétendu décalage entre le catholicisme et la modernité. L'aveuglement est total : on voudrait que l'Église se précipite dans cette logique d'abandon de sa mission. Fort heureusement, elle offre d'assez bonnes dispositions à la résistance.
Vous êtes persuadé que ce qui se passe en ce moment révèle une réalité vivante inaperçue des médias mais aussi des sociologues ?
Gérard Leclerc - Tout à fait ! Et j'en reviens à l'après-concile pour mieux m'expliquer. Dès la fin du pontificat de Paul VI, il apparaît que le renouveau escompté ne viendra pas du prétendu « catholicisme conciliaire », qui après s'être fourvoyé du côté d'un messianisme marxisant sera récupéré par le libéralisme économique et moral. La publication de l'exhortation Evangelii Nuntiandi, au terme d'un synode sur l'évangélisation, a anticipé sur les problématiques qui vont s'imposer sous les pontificats suivants. À la société dite sécularisée, il ne suffit pas d'expliquer qu'elle est la merveille des merveilles à laquelle les chrétiens ont eu le grand tort de ne pas se rendre. L'Évangile est-il, oui on non, le sel de la terre, et ne doit-il pas être annoncé à temps et à contre-temps ? Paul VI, en recevant les communautés nouvelles pour la Pentecôte 1975, a nettement signifié vers quel objectif on se réglait dorénavant. Tout le pontificat de Jean-Paul II se définira comme un appel à la nouvelle évangélisation qui choisira quelques voies privilégiées, telles la pastorale familiale et le réveil d'une nouvelle jeunesse. Certains ont voulu faire croire que les grands rassemblements, notamment les Journées mondiales de la jeunesse, n'étaient que d'éphémères phénomènes publicitaires. Il s'agissait en fait d'une remobilisation dont les aspects les plus spectaculaires étaient au service d'un retour aux fondamentaux de la foi par une rénovation de la catéchèse, la pratique des sacrements, et même de l'adoration eucharistique. Il est vrai que cela brouillait les idées qui avaient eu cours et qui réputaient obsolète tout ce que les nouvelles générations découvraient et intériorisaient pour mieux construire leur stature spirituelle.
Voilà ce que n'ont pas vu nos sociologues. Certes, cette jeunesse est minoritaire, elle n'est pas valorisée dans le spectacle des médias, sauf en de brèves séquences. Mais elle constitue une force probablement sans équivalent au sein de la société française et européenne. Car, en matière de convictions, d'engagement, de générosité, elle représente un secteur que l'on pourrait dire d'excellence, qui apparaît brusquement au grand jour dans cette belle bataille en faveur de la famille, qui n'a rien de passéiste, parce qu'elle incarne précisément l'espérance au sein d'une société désabusée et résignée. Cela me fait sourire, lorsque j'entends qu'elle représenterait les valeurs conservatrices. Cela aurait fait rugir un Léon Bloy ou un Georges Bernanos. Car en fait de conservation, nous avons affaire à une véritable insurrection spirituelle, qui est dans la dynamique du climat que l'on peut retrouver dans nombre de paroisses en pleine vitalité, ou aussi dans des aumôneries étudiantes en plein essor.
http://www.zenit.org/fr/articles/les-je ... -en-marche