[align=justify]Bonjour
Je viens de lire un petit essai du poète allemand H. M. Enzensberger, Le perdant radical - essai sur les hommes de la terreur, traduit chez Gallimard. C'est un texte pas très long - une cinquantaine de pages - que l'on peut lire prestement, comme je l'ai fait, dans les transports en commun ou au cours d'une courte pause. Il ne parle pas que des musulmans, mais il est extrêmement stimulant, et donne, je pense, de bonnes balises pour parler des fondamentalistes radicaux.
La catégorie du perdant, disons du louseur... est particulière ; elle est difficile à isoler, elle est encore plus difficile à comprendre ; tout, en effet, est dans la tête du perdant, et il est le premier à le cacher. Comme le dit l'auteur, "le raté peut se résigner à son sort, la victime peut demander compensation, le vaincu peut toujours se préparer au prochain round. Le perdant radical, en revanche, prend un chemin distinct, il devient invisible, il cultive ses obsessions, accumule ses énergies et attend son heure".
Dans le contexte de globalisation actuel, où tout se compare, où chacun a accès à l'information et de plus en plus à la possibilité d'améliorer son sort, cette catégorie est en rapide expansion ; il y a ceux qui suivent, qui se renouvellent, et les autres, ou ceux qui se sentent déclassés. Là où des problèmes disparaissent, parfois les plus essentiels, on se concentre sur les problèmes accessoires qui restent, et qui prennent une importance démesurée. C'est pourquoi le perdant, qui reste silencieux, invisible, se révèle souvent dans une explosion incontrôlée que permet un prétexte des plus futiles (un mot, un regard, un dessin etc.).
On peut citer de nombreux cas de perdants : le lycéen qui flingue tout le monde au lycée, le père de famille qui assassine tous les siens, le kamikaze qui se fait sauter... Tous ont une énergie rentrée, la rage au coeur dirigée contre le monde entier ; tous confondent leur instinct de conservation et leurs pulsions destructrices ; tous, et cela leur est indifférent, finissent par se détruire eux-mêmes. Ils savent le peu de valeur de leur vie, que de toute façon ils jugent nulle ; ils savent qu'ils finiront par se détruire ; cette indifférence à eux-mêmes rejaillit donc sur les autres. Capables de se tuer, ils n'ont aucun mal à tuer ceux qui sont autour ; mieux encore (et ces lignes font penser à certains faits de chez nous), ils s'attaquent en premier lieu à ceux qui veulent aider leurs proches...
Le perdant est incapable d'expliquer ses problèmes de manière positive. Tout ce qui l'environne est assimilé à un facteur d'échec, tout ce qui disent les autres est jugé comme une humiliation, voulue par eux ; le monde entier est vu comme une conspiration à son égard (d'oùles explications "complotistes" permanentes : " en général, il s'agit d'étrangers, des services secrets, de communistes, d'Américains, de multinationales, d'hommes politiques, d'infidèles. Presque toujours ce sont aussi des Juifs") ; il ressasse ces interprétations pessimistes, et prend plaisir à les creuser ; plus il creuse son trou, plus il lui est impossible d'en sortir. Sa seule énergie est donc tournée vers l'aggravation de ses problèmes, c'est tout ce qu'il lui paraît possible de faire. Il le fait donc à fond, jusqu'à la destruction finale. Une comparaison avec les nazis les plus radicaux est tout à fait adéquate : victimes de la blessure narcissique du traité de Versailles, ils ne cherchaient pas la victoire de leur pays ; ils ne se plaignaient pas tant de sa ruine ; ce qu'il leur fallait, c'est avoir le sentiment de tout détruire. Comme le dit l'auteur : ils ont réussi ce qu'ils voulaient - perdre.
Comme on le devine, l'auto-identification du perdant, c'est dans la tête. Il est une sorte de Narcisse négatif ; tout se ramène à lui ; il scrute tout son environnement en fonction de lui ; il se repaît de la supposée humiliation qu'il cherche partout. Mais comme on le devine aussi, les explications traditionnelles de son comportement sont toujours insuffisantes ; le père de famille qui fond un câble ne crée rien d'autre qu'un "drame familial" ; le lycéen qui tue sa classe a fait une "crise d'adolescence" ; le kamikaze est un "damné de la terre". On se trompe toujours dans ce genre d'analyses, et forcément on ne peut pas se comporter bien à leur égard...
Le cas des fanatiques musulmans est particulièrement symptomatique. Le sentiment de l'humiliation est quotidien dans le monde musulman (depuis le 19ème siècle), jusque dans les plus petits objets de la vie quotidienne (tournevis, frigos, éviers, produits vaisselles, viennent de modèles étrangers plus riches ; même leur richesse, notamment pétrolière, vient de l'achat des riches). Comme les musulmans - Arabes surtout - ont eu tendance à se poser comme la seule civilisation valable, justifiée divinement qui plus est, ils ne comprennent pas ce qui leur arrive (et l'auteur rappelle, de diverses manières, le sous-développement maladif de ces pays, qui ne le cèdent, parfois, qu'aux pays les plus mal lotis d'Afrique noire). Ils l'expliquent par la haine du monde environnant, interprétée en termes purement narcissiques ; la preuve en est, l'incapacité de penser la réciprocité dans les affaires polémiques qui opposent le monde arabe au monde occidental (caricatures, déclarations, droits de l'homme, égalité en droit des religions, etc.). Et même chez les musulmans paisibles, fait jour une sorte de shizophrénie, de paranoïa, de plus en plus grande (cf. le sondage chez les musulmans britanniques qui disent préférer vivre sous la charia).
Ce sont des choses connues. Mais l'auteur remarque des éléments plus révélateurs ; le premier, c'est l'origine sociale des terroristes (très rarement basse) - preuve de l'inutilité de l'explication par la misère des masses. Le deuxième - et c'est à noter - c'est le fait que les terroristes en question ne proviennent pas génériquement de milieux fondamentalistes. Ils s'y sont agrégés par la suite, pour donner une justification et un support à leur haine et leur narcissisme. Tout le reste de leur comportement est la suite classique de celui du louseur ; ils s'en prennent aux leurs ; ils s'en prennent à ceux qui veulent aider les leurs ; ils cherchent leur propre destruction ; mais ce faisant, ils enfoncent leur sentiment d'humiliation (tous leurs moyens d'action, armes, techniques, médias, internet, proviennent du monde qu'ils haïssent !). Sans avoir réussi encore à nous détruire, ils nous ont déjà bien compliqué la vie (peur, surveillance généralisée, etc.) et aussi celle des leurs, qui désormais vont devoir faire face à une méfiance internationale généralisée, qui ne fera qu'augmenter le sentiment de leur louse...
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J'espère avoir correctement résumé la thèse de ce petit essai. Quelques commentaires, tout de même :
- excellente idée de chercher à dépasser les explications traditionnelles : ce qui se passe, c'est dans la tête, pas dans les phénomènes sociologiques. Je crois que c'est ce qu'il faut retenir du bouquin. Il est difficile de ne pas penser aux sauvageons de nos cités ; si cette application est juste, alors vraiment nos décideurs publics n'ont rien compris.
- l'auteur n'est pas toujours très clair sur la distinction entre musulmans paisibles et terroristes qui passent à l'action. Les mêmes phénomèes affectent les uns et les autres, il faudrait préciser ce qui les sépare.
- l'état d'esprit qui est décrit ici me semble proprement "diabolique". J'ai lu des textes qui essayaient de décrire ce que c'est que la damnation, le refus de Dieu : c'est le désespoir, le narcissisme permanent, la rage de ne pas voir obéir le monde autour de nous, quitte à le détester précisément pour ce qu'il a de plus beau. Il semble que le louseur fasse descendre (ou monter...) l'enfer sur terre.
- je ne peux pas m'empêcher de penser à nous-mêmes, Français. Ces temps-ci, nous avons pas mal de tendance à nous comporter en perdants, et je crois que nous devrions discuter de cela aussi...
A bientôt
MB[/align]
Le Perdant radical - Hans Magnus Enzensberger
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