Le gaspillage est-il du vol ?
Publié : jeu. 14 sept. 2006, 16:05
Bonjour à toutes et à tous,
Dans un récent article sur ce forum, le bon Seb a soulevé une intéressante question éthique. Le gaspillage serait du vol. :o L’affirmation péremptoire est attribuée au Père Varillon.
Je déborde d’admiration pour ce jésuite, un vrai homme de Dieu, avec lequel j’ai suivi une retraite l’année de sa mort et dont j’ai lu tous les livres. Je ne crois pas qu’il ait forgé le concept de gaspillage = vol, qui traîne dans les consciences chrétiennes depuis des lustres (aux enfants qui ne finissaient pas leur assiette, nos grand-mères disaient : pense à tous les petits chinois qui meurent de faim !).
Mais, entendons-nous, qu’est-ce que le gaspillage ? Nous en trouvons d’instructifs exemples dans la vie de Jésus. Son premier miracle, par exemple. Il transforme l’eau en vin et s’attire la remarque de Son hôte : « D’habitude, on sert le meilleur crû en premier et la piquette quand les invités sont trop éméchés pour savourer. Toi, tu nous transformes toute cette flotte en Haut-Brion. Quel gâchis ! »
Et encore cet autre ‘gaspillage’, quand Jésus multiplie les pains et les poissons. La foule est rassasiée, et pourtant il reste encore des corbeilles pleines. Qu’on va jeter sans doute, aucun frigo à l’horizon. Jésus ne calcule pas au plus juste.
Enfin, cet autre épisode. Marie-Madeleine inonde les pieds du Sauveur du parfum le plus coûteux. Quel gaspi ! « Tant d’argent qu’on aurait pu donner aux pauvres ! ». Qui prononce ces préceptes d’économie solidaire ? Judas.
Le gaspillage, pourtant, existe bel et bien. Sans aucun doute. La raison d’être de toute comptabilité, tant celle de votre foyer que des multinationales, est de le débusquer. Mais pour que la notion même de gaspillage ait un sens, il faut préalablement répondre à cette question : en fonction de quoi ?
Gaspillage par rapport à quoi ? Si le but est d’honorer le Seigneur, le présent le plus cher (sa propre vie même) est de mise. De même, un joailler, un restaurant trois étoiles, une agence bancaire, vont employer des matériaux coûteux à la décoration de leurs locaux. Une sorte de contrat tacite avec les clients le demande. Ce serait du gâchis, en revanche, voire fortement contreproductif, si Greenpeace ou Caritas s’installaient dans du marbre. Leur image de marque (plus que leur budget) impose l’austérité.
Qui décide de ce but en fonction duquel mesurer l’efficacité des moyens mis en œuvre (et donc le gaspillage) ? Chacun de nous (chacun de nous qui pose des objectifs et qui consacre du temps, de l'énergie et de l'argent en vue de les atteindre). La morale sert justement à cela. Si mon ambition est de fréquenter la jet-set, une Bentley et une garde-robe d’Armani sont d’utiles instruments. Inversement, si je suis le plus prometteur chirurgien du monde et je décide d’entrer à la Trappe, je ne gaspille nullement mes talents, quoi qu’en pensent ceux dont j’aurais sauvé la vie.* Je suis seul juge de mes choix. J’en répondrai seul devant mon Créateur.
Je faisais la remarque l’autre jour à ma fille qui n’éteignait pas les lumières de sa chambre en sortant : « Si cette consommation d’électricité te fait plaisir, par exemple, parce que tu n’aimes pas trouver une chambre obscure à ton retour, cette dépense est justifiée. En revanche, si elle résulte d’une négligence de ta part, je te prierai de ne plus gaspiller. »
Ce n’est pas la dépense, qui constitue le gaspillage, si élevée soit-elle, mais l’inadéquation de cette dépense par rapport au but poursuivi. Cette inadéquation est une mesure comptable. Le seul jugement moral qu’elle entraîne est celui de la négligence. Si entre deux prestations, je ne choisis pas celle de la meilleure qualité au meilleur prix, je suis coupable envers moi-même, ou (ce qui est pire, puisqu’il m’a fait confiance) envers mon employeur.
Le but poursuivi relève entièrement de mes choix moraux. C’est ce but qui est sujet à jugement moral.
Deux remarques :
La plus efficace mesure anti-gaspillage est le droit de propriété privée. Aristote remarquait déjà qu’un bien qui n’appartient à personne (ou à tout le monde, c’est la même chose) est un bien mal entretenu. L’âne communautaire est celui que chacun fait travailler mais que personne ne nourrit. Aujourd’hui, la négligence (donc le gaspillage) se loge essentiellement dans les grandes administrations étatiques. Pour trois raisons :
- le personnel de ces administrations est irresponsable financièrement, aucun actionnaire ne lui réclame des comptes ; contrairement à un employé du privé, un fonctionnaire ne risque même pas de perdre son emploi en cas de gaspillage
- à la différence de ceux des entreprises privées, les objectifs des administrations d’Etat sont ambivalents ; par rapport à quoi mesurer leur efficacité ? La police est censée protéger les citoyens, en réalité elle protège l’Etat ; l’éducation nationale est censée enseigner nos enfants, en réalité elle n’a d’autre fonction que se perpétuer… L’ambivalence du but ne permet pas un standard clair contre lequel mesurer un judicieux emploi des moyens
- les administrations d’Etat détiennent des monopoles légalement protégés ; il n’existe donc pas de comparaison entre différents opérateurs qui permettrait aux moins ingénieux de prendre modèle sur les plus efficaces pour réduire le gaspillage et améliorer l’efficacité (c’est à cette pédagogie que sert la concurrence).
Les atteintes à l’environnement
En l’absence de droit de propriété privée, il se produit un phénomène de surconsommation des choses communes. Les biens sans maître, le res nullius comme disaient les juristes romains, sont surexploités ou servent de décharge : l’air, la mer, l’eau des rivières, etc. d’où la pollution. Il se peut (je n’en sais rien) que l’énergie électrique en France ne soit pas à son coût réel compte tenu des subventions de l’Etat au nucléaire et des coûts de pollution que l’EDF ne comptabilise pas. Elle est donc surconsommée. Si ces facteurs étaient intégrés, l’électricité serait plus chère, et ma fille, dans l’exemple ci-haut, devrait casser sa tirelire pour la satisfaction de trouver sa chambre éclairée en revenant chez elle.
Tout cela paraît évident. Personne ne gaspille volontairement son propre argent, tout le monde est moins regardant avec l’argent des autres. La solution pour lutter contre le gaspi est donc simple :
privatisons au maximum pour gaspiller au minimum.
Mais le bon Seb ne se rend pas à l’argument. ‘Raisonnement de comptable’, raille-t-il. ‘Il ne faut pas considérer le gaspillage dans le cadre mesquin de la propriété privée, mais en fonction de la destination universelle des biens. ‘
L’argument est fort. Cependant, l’heure de la récré ayant plus que sonné, je blablaterai une réponse dans un tout prochain article.
Cordialement
Christian
* Bien sûr, je est un autre, ou disons qu’il s’agit dans cet article d’un je philosophique.
La reconnaissance du droit de propriété est la seule solution que les êtres humains ont trouvée pour concilier la paix sociale et la liberté individuelle.
Friedrich Hayek, Droit, Législation et liberté
Dans un récent article sur ce forum, le bon Seb a soulevé une intéressante question éthique. Le gaspillage serait du vol. :o L’affirmation péremptoire est attribuée au Père Varillon.
Je déborde d’admiration pour ce jésuite, un vrai homme de Dieu, avec lequel j’ai suivi une retraite l’année de sa mort et dont j’ai lu tous les livres. Je ne crois pas qu’il ait forgé le concept de gaspillage = vol, qui traîne dans les consciences chrétiennes depuis des lustres (aux enfants qui ne finissaient pas leur assiette, nos grand-mères disaient : pense à tous les petits chinois qui meurent de faim !).
Mais, entendons-nous, qu’est-ce que le gaspillage ? Nous en trouvons d’instructifs exemples dans la vie de Jésus. Son premier miracle, par exemple. Il transforme l’eau en vin et s’attire la remarque de Son hôte : « D’habitude, on sert le meilleur crû en premier et la piquette quand les invités sont trop éméchés pour savourer. Toi, tu nous transformes toute cette flotte en Haut-Brion. Quel gâchis ! »
Et encore cet autre ‘gaspillage’, quand Jésus multiplie les pains et les poissons. La foule est rassasiée, et pourtant il reste encore des corbeilles pleines. Qu’on va jeter sans doute, aucun frigo à l’horizon. Jésus ne calcule pas au plus juste.
Enfin, cet autre épisode. Marie-Madeleine inonde les pieds du Sauveur du parfum le plus coûteux. Quel gaspi ! « Tant d’argent qu’on aurait pu donner aux pauvres ! ». Qui prononce ces préceptes d’économie solidaire ? Judas.
Le gaspillage, pourtant, existe bel et bien. Sans aucun doute. La raison d’être de toute comptabilité, tant celle de votre foyer que des multinationales, est de le débusquer. Mais pour que la notion même de gaspillage ait un sens, il faut préalablement répondre à cette question : en fonction de quoi ?
Gaspillage par rapport à quoi ? Si le but est d’honorer le Seigneur, le présent le plus cher (sa propre vie même) est de mise. De même, un joailler, un restaurant trois étoiles, une agence bancaire, vont employer des matériaux coûteux à la décoration de leurs locaux. Une sorte de contrat tacite avec les clients le demande. Ce serait du gâchis, en revanche, voire fortement contreproductif, si Greenpeace ou Caritas s’installaient dans du marbre. Leur image de marque (plus que leur budget) impose l’austérité.
Qui décide de ce but en fonction duquel mesurer l’efficacité des moyens mis en œuvre (et donc le gaspillage) ? Chacun de nous (chacun de nous qui pose des objectifs et qui consacre du temps, de l'énergie et de l'argent en vue de les atteindre). La morale sert justement à cela. Si mon ambition est de fréquenter la jet-set, une Bentley et une garde-robe d’Armani sont d’utiles instruments. Inversement, si je suis le plus prometteur chirurgien du monde et je décide d’entrer à la Trappe, je ne gaspille nullement mes talents, quoi qu’en pensent ceux dont j’aurais sauvé la vie.* Je suis seul juge de mes choix. J’en répondrai seul devant mon Créateur.
Je faisais la remarque l’autre jour à ma fille qui n’éteignait pas les lumières de sa chambre en sortant : « Si cette consommation d’électricité te fait plaisir, par exemple, parce que tu n’aimes pas trouver une chambre obscure à ton retour, cette dépense est justifiée. En revanche, si elle résulte d’une négligence de ta part, je te prierai de ne plus gaspiller. »
Ce n’est pas la dépense, qui constitue le gaspillage, si élevée soit-elle, mais l’inadéquation de cette dépense par rapport au but poursuivi. Cette inadéquation est une mesure comptable. Le seul jugement moral qu’elle entraîne est celui de la négligence. Si entre deux prestations, je ne choisis pas celle de la meilleure qualité au meilleur prix, je suis coupable envers moi-même, ou (ce qui est pire, puisqu’il m’a fait confiance) envers mon employeur.
Le but poursuivi relève entièrement de mes choix moraux. C’est ce but qui est sujet à jugement moral.
Deux remarques :
La plus efficace mesure anti-gaspillage est le droit de propriété privée. Aristote remarquait déjà qu’un bien qui n’appartient à personne (ou à tout le monde, c’est la même chose) est un bien mal entretenu. L’âne communautaire est celui que chacun fait travailler mais que personne ne nourrit. Aujourd’hui, la négligence (donc le gaspillage) se loge essentiellement dans les grandes administrations étatiques. Pour trois raisons :
- le personnel de ces administrations est irresponsable financièrement, aucun actionnaire ne lui réclame des comptes ; contrairement à un employé du privé, un fonctionnaire ne risque même pas de perdre son emploi en cas de gaspillage
- à la différence de ceux des entreprises privées, les objectifs des administrations d’Etat sont ambivalents ; par rapport à quoi mesurer leur efficacité ? La police est censée protéger les citoyens, en réalité elle protège l’Etat ; l’éducation nationale est censée enseigner nos enfants, en réalité elle n’a d’autre fonction que se perpétuer… L’ambivalence du but ne permet pas un standard clair contre lequel mesurer un judicieux emploi des moyens
- les administrations d’Etat détiennent des monopoles légalement protégés ; il n’existe donc pas de comparaison entre différents opérateurs qui permettrait aux moins ingénieux de prendre modèle sur les plus efficaces pour réduire le gaspillage et améliorer l’efficacité (c’est à cette pédagogie que sert la concurrence).
Les atteintes à l’environnement
En l’absence de droit de propriété privée, il se produit un phénomène de surconsommation des choses communes. Les biens sans maître, le res nullius comme disaient les juristes romains, sont surexploités ou servent de décharge : l’air, la mer, l’eau des rivières, etc. d’où la pollution. Il se peut (je n’en sais rien) que l’énergie électrique en France ne soit pas à son coût réel compte tenu des subventions de l’Etat au nucléaire et des coûts de pollution que l’EDF ne comptabilise pas. Elle est donc surconsommée. Si ces facteurs étaient intégrés, l’électricité serait plus chère, et ma fille, dans l’exemple ci-haut, devrait casser sa tirelire pour la satisfaction de trouver sa chambre éclairée en revenant chez elle.
Tout cela paraît évident. Personne ne gaspille volontairement son propre argent, tout le monde est moins regardant avec l’argent des autres. La solution pour lutter contre le gaspi est donc simple :
privatisons au maximum pour gaspiller au minimum.
Mais le bon Seb ne se rend pas à l’argument. ‘Raisonnement de comptable’, raille-t-il. ‘Il ne faut pas considérer le gaspillage dans le cadre mesquin de la propriété privée, mais en fonction de la destination universelle des biens. ‘
L’argument est fort. Cependant, l’heure de la récré ayant plus que sonné, je blablaterai une réponse dans un tout prochain article.
Cordialement
Christian
* Bien sûr, je est un autre, ou disons qu’il s’agit dans cet article d’un je philosophique.
La reconnaissance du droit de propriété est la seule solution que les êtres humains ont trouvée pour concilier la paix sociale et la liberté individuelle.
Friedrich Hayek, Droit, Législation et liberté