Niveau du bac
Publié : sam. 09 sept. 2006, 6:49
lu dans le Point
Comment l'Education nationale solde les diplômes
Le livre d'Emmanuel Davidenkoff « Réveille-toi, Jules Ferry, ils sont devenus fous » révèle comment sont réévalués en cours de correction les barèmes au brevet des collèges afin de maintenir un bon taux de réussite.
Marie-Sandrine Sgherri
A tous ceux qui constatent, effarés, que les lycéens ne savent plus écrire correctement, se saisissent de leur calculette pour effectuer la moindre division et croient savoir que le XVIIe siècle est le siècle des Lumières, le ministère oppose toujours le même argument : le nombre de bacheliers, puis d'étudiants, ne cesse d'augmenter, preuve des progrès du système et du bien-fondé de son action.
Dans un livre qui paraît cette semaine, « Réveille-toi, Jules Ferry, ils sont devenus fous » (1), le journaliste Emmanuel Davidenkoff dénonce ce faux-semblant et révèle comment sont réévalués en cours de correction les barèmes au brevet des collèges afin de maintenir le même taux de réussite : « En ce mardi de juin 2006, les enseignants arrivent à 8 h 30 du matin, récupèrent un lot de copies et se voient remettre des consignes écrites de correction... Trois quarts d'heure plus tard, on leur distribue un additif à la correction également par écrit. Ils n'ont qu'à reprendre de zéro : une vingtaine de fautes ou d'imprécisions qui devaient être sanctionnées par le retrait de points, selon les premières instructions, sont désormais tolérées ou acceptées.... [Pour les correcteurs], il ne fait aucun doute que les premières corrections donnent des résultats tellement mauvais que le taux de réussite risque de plonger [...] C'est gravissime. Car les résultats au brevet sont exploités !
par l'Education nationale pour évaluer si le niveau monte ou baisse au fil des ans. Or une étude parue en 2006 et réalisée par la Direction de l'évaluation et de la prospective du ministère de l'Education nationale s'appuie sur une augmentation du nombre d'élèves reçus au brevet pour expliquer que le collège se porte mieux aujourd'hui qu'il y a dix ans. On organise ainsi un mensonge d'Etat aussi énorme que discret. » Contacté, le ministère de l'Education nationale se déclare incompétent : le brevet des collèges n'est plus un examen national et « ces pratiques, si elles ont lieu, sont de la responsabilité de chaque jury ».
Certes, mais en ce qui concerne le lycée, l'objectif d'amener 80 % d'une classe d'âge au niveau du bac a conduit aux mêmes aberrations. Officiellement, aucun texte ne vient inciter le correcteur à l'indulgence, mais mille et une pratiques ont permis de porter le taux de réussite de 65 à plus de 80% en une vingtaine d'années. Selon Guy Morel, professeur de lettres et auteur en 1999 d'un livre-choc, « L'horreur pédagogique », ces pratiques sont devenues si banales que même les professeurs ne réagissent plus. Ainsi, personne ou presque n'a relevé que le texte qui servait de support aux épreuves du bac littéraire en juin était d'Alphonse Daudet, un auteur mineur qui auparavant appartenait au programme du collège, voire du primaire. Plus personne ne s'offusque qu'une copie illisible car truffée de fautes ne puisse se voir retirer plus de trois points.
Banals aussi ces barèmes, de plus en plus précis, qui distribuent des demis, voire des quarts de point à des questions du type « Quelle est la couleur du cheval blanc d'Henri IV ? ». Sans parler de ces instructions officieuses, comme celle de cet inspecteur en philosophie qui invite les correcteurs rassemblés en commission à savoir « discerner, sous le mal-dit, le pas si mal pensé », avant de carrément les mettre en garde : « Si vos notes sont trop basses, un jour, les pouvoirs publics pourraient décider de supprimer la philosophie au lycée. »
Il y a aussi ces épreuves d'un type nouveau : en français, le sujet d'invention, « inévaluable », selon les professeurs, et, au bac 2006, un QCM de mathématiques où seules les bonnes réponses étaient comptabilisées, les mauvaises ne coûtant rien. « Pour autant, le QCM n'a pas été donné à tous », expliquait alors le doyen de l'inspection générale de mathématiques. Mais à cet exercice la moyenne s'élevait à... 4 points sur 5 ! Ce qui a permis à près de neuf candidats sur dix de décrocher leur bac S, réputé le plus exigeant !
L'addition de ces procédés permet donc à Guy Morel, qui travaille aujourd'hui à un « Livre noir de l'Education », d'affirmer que « si le bac était corrigé normalement, pas plus de 30% des candidats l'obtiendraient».
Pour défendre l'examen de plus en plus dévalué, l'institution rappelle qu'il n'est pas un concours : il sanctionne en effet les acquis en fin de scolarité secondaire sans prétendre opérer de sélection. Fort bien, mais faut-il en conclure que 86 % des lycéens de filière générale ont acquis un niveau satisfaisant ? On peut en douter. Un exemple ? La moyenne obtenue en anglais par les candidats au bac a toujours été honorable alors que des tests internationaux montrent que les jeunes Français sont les plus mauvais dans cette langue en Europe.
Enfin, le baccalauréat reste le premier grade universitaire et ouvre à tous ceux qui le décrochent les portes de la faculté : or, en moyenne, 50 % des étudiants échouent la première année, 30 % n'obtiendront jamais leur DEUG. La preuve indéniable qu'ils n'avaient pas le niveau requis pour poursuivre leurs études
Comment l'Education nationale solde les diplômes
Le livre d'Emmanuel Davidenkoff « Réveille-toi, Jules Ferry, ils sont devenus fous » révèle comment sont réévalués en cours de correction les barèmes au brevet des collèges afin de maintenir un bon taux de réussite.
Marie-Sandrine Sgherri
A tous ceux qui constatent, effarés, que les lycéens ne savent plus écrire correctement, se saisissent de leur calculette pour effectuer la moindre division et croient savoir que le XVIIe siècle est le siècle des Lumières, le ministère oppose toujours le même argument : le nombre de bacheliers, puis d'étudiants, ne cesse d'augmenter, preuve des progrès du système et du bien-fondé de son action.
Dans un livre qui paraît cette semaine, « Réveille-toi, Jules Ferry, ils sont devenus fous » (1), le journaliste Emmanuel Davidenkoff dénonce ce faux-semblant et révèle comment sont réévalués en cours de correction les barèmes au brevet des collèges afin de maintenir le même taux de réussite : « En ce mardi de juin 2006, les enseignants arrivent à 8 h 30 du matin, récupèrent un lot de copies et se voient remettre des consignes écrites de correction... Trois quarts d'heure plus tard, on leur distribue un additif à la correction également par écrit. Ils n'ont qu'à reprendre de zéro : une vingtaine de fautes ou d'imprécisions qui devaient être sanctionnées par le retrait de points, selon les premières instructions, sont désormais tolérées ou acceptées.... [Pour les correcteurs], il ne fait aucun doute que les premières corrections donnent des résultats tellement mauvais que le taux de réussite risque de plonger [...] C'est gravissime. Car les résultats au brevet sont exploités !
par l'Education nationale pour évaluer si le niveau monte ou baisse au fil des ans. Or une étude parue en 2006 et réalisée par la Direction de l'évaluation et de la prospective du ministère de l'Education nationale s'appuie sur une augmentation du nombre d'élèves reçus au brevet pour expliquer que le collège se porte mieux aujourd'hui qu'il y a dix ans. On organise ainsi un mensonge d'Etat aussi énorme que discret. » Contacté, le ministère de l'Education nationale se déclare incompétent : le brevet des collèges n'est plus un examen national et « ces pratiques, si elles ont lieu, sont de la responsabilité de chaque jury ».
Certes, mais en ce qui concerne le lycée, l'objectif d'amener 80 % d'une classe d'âge au niveau du bac a conduit aux mêmes aberrations. Officiellement, aucun texte ne vient inciter le correcteur à l'indulgence, mais mille et une pratiques ont permis de porter le taux de réussite de 65 à plus de 80% en une vingtaine d'années. Selon Guy Morel, professeur de lettres et auteur en 1999 d'un livre-choc, « L'horreur pédagogique », ces pratiques sont devenues si banales que même les professeurs ne réagissent plus. Ainsi, personne ou presque n'a relevé que le texte qui servait de support aux épreuves du bac littéraire en juin était d'Alphonse Daudet, un auteur mineur qui auparavant appartenait au programme du collège, voire du primaire. Plus personne ne s'offusque qu'une copie illisible car truffée de fautes ne puisse se voir retirer plus de trois points.
Banals aussi ces barèmes, de plus en plus précis, qui distribuent des demis, voire des quarts de point à des questions du type « Quelle est la couleur du cheval blanc d'Henri IV ? ». Sans parler de ces instructions officieuses, comme celle de cet inspecteur en philosophie qui invite les correcteurs rassemblés en commission à savoir « discerner, sous le mal-dit, le pas si mal pensé », avant de carrément les mettre en garde : « Si vos notes sont trop basses, un jour, les pouvoirs publics pourraient décider de supprimer la philosophie au lycée. »
Il y a aussi ces épreuves d'un type nouveau : en français, le sujet d'invention, « inévaluable », selon les professeurs, et, au bac 2006, un QCM de mathématiques où seules les bonnes réponses étaient comptabilisées, les mauvaises ne coûtant rien. « Pour autant, le QCM n'a pas été donné à tous », expliquait alors le doyen de l'inspection générale de mathématiques. Mais à cet exercice la moyenne s'élevait à... 4 points sur 5 ! Ce qui a permis à près de neuf candidats sur dix de décrocher leur bac S, réputé le plus exigeant !
L'addition de ces procédés permet donc à Guy Morel, qui travaille aujourd'hui à un « Livre noir de l'Education », d'affirmer que « si le bac était corrigé normalement, pas plus de 30% des candidats l'obtiendraient».
Pour défendre l'examen de plus en plus dévalué, l'institution rappelle qu'il n'est pas un concours : il sanctionne en effet les acquis en fin de scolarité secondaire sans prétendre opérer de sélection. Fort bien, mais faut-il en conclure que 86 % des lycéens de filière générale ont acquis un niveau satisfaisant ? On peut en douter. Un exemple ? La moyenne obtenue en anglais par les candidats au bac a toujours été honorable alors que des tests internationaux montrent que les jeunes Français sont les plus mauvais dans cette langue en Europe.
Enfin, le baccalauréat reste le premier grade universitaire et ouvre à tous ceux qui le décrochent les portes de la faculté : or, en moyenne, 50 % des étudiants échouent la première année, 30 % n'obtiendront jamais leur DEUG. La preuve indéniable qu'ils n'avaient pas le niveau requis pour poursuivre leurs études