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Rabelais et son époque
Publié : dim. 11 mars 2012, 0:39
par Anaisunivers
Bonjour à tous,
Je ne m'attends pas à ce que légion me réponde : on est pendant le Carême.
En littérature, nous étudions le
Gargantua de Rabelais. Soit, il apporta beaucoup à notre langue... Pourtant, il arrive avec ses gros sabots pour écraser la religion.
J'ai donc plusieurs questions, par rapport à ce contexte d'époque (Humanisme - XVIè) :
- Est-il vrai que l'enseignement se faisait par "lecture indirecte" ? C'est-à-dire obligation de lire les ouvrage grecs et arabe en traduction latine, mais aussi lecture de compilation, de commentaires. Donc sans jamais avoir le texte directement sous les yeux.
- Le problème du grec, langue païenne : elle aurait été méprisée et interdite par l’Église. Qu'en est-il ? Rabelais aurait été à deux doigts de passer au bûcher.
- Rabelais passa des Ordres Mendiants à celui de St Benoît : les franciscains passent pour des ignares qui brûlent les parchemins d'auteurs antiques. Qu'en était-il vraiment ?
De plus, notre professeure nous a conseillé en lecture complémentaire
Le roman de Rabelais de Michel Ragon (anarchiste). C'est une biographie largement romancée, où l'Inquisition est critiquée, où St Ignace (mon saint préféré) est traité de diable par Rabelais lui-même... Je ne sais pas si tout cela est vrai ou si la vision - contemporaine - de l'auteur fait dire à Rabelais des choses qu'il n'a pas dit. Beaucoup de ce que j'ai pu lire dans ce livre me rappela mon cours.
Merci d'avance, de m'avoir lue...
Si vous connaissez un peu l'époque, vos lumières me seraient utiles ^^
Bien à vous !
(PS : Si je me suis trompée de section. N'hésitez pas à changer. ^^)
Re: Rabelais et son époque
Publié : dim. 11 mars 2012, 1:22
par lmx
- Est-il vrai que l'enseignement se faisait par "lecture indirecte" ? C'est-à-dire obligation de lire les ouvrage grecs et arabe en traduction latine, mais aussi lecture de compilation, de commentaires. Donc sans jamais avoir le texte directement sous les yeux.
Demandez à votre prof si elle est capable de lire Platon, Kant ou Heidegger dans le texte et sans commentaires. Heureusement que le ridicule ne tue pas ... Vous vous imaginez si les étudiants qui devaient déjà apprendre le latin devaient en plus apprendre le grec et l'arabe ?
Ensuite l'occident est la seule aire culturelle (par rapport à l'aire islamique et juive) où l'on a institué l'enseignement de la philosophie. (cf Rémi Brague Au Moyen du Moyen Age p96)
Par ailleurs, Rabelais est le témoin d'une mentalité qui éprouve du mépris pour la pensée scolastique et pour l'université. Il témoigne d'une époque qui est entrain de procéder à une réévaluation du savoir pratique et utile au profit du savoir théorique. La connaissance devient fonctionnement, fabrication, elle n'est plus connaissance contemplative et désintéressée.
- Le problème du grec, langue païenne : elle aurait été méprisée et interdite par l’Église.
Il me semble que le grec a été langue liturgique jusqu'aux 7-8è siècle. Là encore cette idée que l'Eglise aurait méprisé le grec est sans fondement ...
Re: Rabelais et son époque
Publié : dim. 11 mars 2012, 1:36
par jeanbaptiste
Pfuuu... Vous avez un Rabelais communiste avec Baktine (très bon son livre sur Rabelais au demeurant), un Rabelais anarchiste avec Ragon... J'imagine qu'il y a encore eu des tonnes de Rabelais très différents.
Bon, personnellement, j'aime beaucoup Rabelais, il est extrêmement drôle. Par contre dire qu'il vient avec ses gros sabots contre la Religion me semble un peu... gros, pour le coup. M'enfin, c'est là l'expression de mon "illative sens" plutôt qu'autre chose

C'est mon Rabelais à moi quoi.
Il me semble que le grec a été langue liturgique jusqu'aux 7-8è siècle. Là encore cette idée que l'Eglise aurait méprisée le grec est sans fondement ...
C'est d'autant plus ridicule comme thèse que l'Église Catholique a pendant bien longtemps accordé une place de choix à la Septante (la traduction en grec de l'Ancien Testament).
C'est-à-dire obligation de lire les ouvrage grecs et arabe en traduction latine, mais aussi lecture de compilation, de commentaires. Donc sans jamais avoir le texte directement sous les yeux.
Il ne s'agissait pas d'une obligation, mais d'une nécessité.
À l'époque les livres étaient rares et gros. Il n'était pas certains que la bibliothèque la plus proche dispose de ce que l'on cherche, et pour aller à la prochaine qui en dispose, il fallait parfois traverser des pays !
Re: Rabelais et son époque
Publié : jeu. 15 mars 2012, 13:11
par Anaisunivers
Merci beaucoup pour ces réponses précises.
Il est vrai que lorsque j'ai relu mes notes, la lecture indirecte me sembla naturelle.
Selon les versions d'annales que j'ai pu lire, soit il critique fermement la religion, soit c'est pour prendre le contre-pied et montrer la vraie religion, dénuée de superstition...
J'ai encore une question. Il paraît que les hommes du Moyen-Age méprisaient leurs corps, au profit de l'âme. Qu'en était-il ? Je me dis qu'à l'époque où la médecine n'était pas encore développée, le salut de l'âme devait plus importé que le reste.
Re: Rabelais et son époque
Publié : jeu. 15 mars 2012, 14:55
par Fée Violine
Le Moyen Âge ayant duré 1000 ans, il y a certainement eu des variations selon les époques et les lieux. Il me semble que dans l'ensemble, les gens du Moyen Âge étaient moins coincés que nous. Ils étaient les descendants (pas très éloignés dans le temps) des Gaulois, dont le nom est devenu un adjectif n'exprimant pas vraiment le mépris des bonnes choses de la vie! Ce qui n'empêche pas qu'ils se souciaient, assurément, du salut de leur âme.
Mais il est vrai que les religieux menaient une vie très austère, ascétique, espérant ainsi aller au ciel plus facilement.
La médecine existait, certes moins perfectionnée que de nos jours, voir les passionnants et documentés romans de Régine Pernoud sur le Moyen Âge!
Re: Rabelais et son époque
Publié : jeu. 22 mars 2012, 10:46
par ti'hamo
Les lieux communs sur "le moyen-âge" vous viennent-ils de la même professeur ? Remarquez, il serait assez logique que glorification de l'humanisme de la "renaissance" et dénigrement du "moyen-âge" aillent de pair, étant donné que c'est un peu un travers de l'époque de la renaissance, ça, de dénigrer les époques qui les ont précédé.
(ils s'imaginent tout inventer, y compris la langue française, et semblent très imbus d'eux-mêmes)
J'avoue être moi-même assez influencé, dans ma vision de l'Histoire, par une auteur telle que Régine Pernoud, grande médiéviste, qui elle, au contraire, s'est passionnée pour le "moyen âge" (dont elle rejette cette appellation, d'ailleurs), et porte un regard peu amène sur ce qu'on a appelé "la renaissance" et l'humanisme.
Elle se fait un plaisir de remarquer, d'ailleurs, que le rôle accordé aux femmes dans la société et le monde littéraire et intellectuel décroit grandement à cette époque, par rapport aux siècles précédents de l'âge féodal : c'est à partir de cette époque que certains métiers comme mire (médecin) leur sont interdits, l'université est réservée aux hommes, etc...
Sur le plan littéraire, intellectuel et artistique, elle souligne, et il me semble bien qu'il y a lieu de la suivre sur cette interprétation, que la renaissance, qu'on présente souvent comme une redécouverte des textes antiques que le moyen-âge aurait méprisé, a surtout consisté en une soumission de la pensée et de l'art au modèle antique : l'antiquité grecque et romaine se trouve quasi idolâtrée, et les intellectuels de cette époque décrètent (mais avec quelle autorité et sur quelle base ?) que l'art de ces époques serait le modèle de tout art et de toute beauté :
la littérature, la sculpture... vont alors procéder essentiellement par copie et imitation des "anciens", et, en conséquence, tout l'art précédent (chapiteaux romanes, voûtes gothiques, vitraux...) est méprisé car n'imitant pas les canons de beauté de l'antiquité.
Et cette image et ce mépris du "moyen âge" seront transmis aux générations suivantes. Mais c'est purement arbitraire : pourquoi un chapiteau roman serait moins beau qu'une copie de l'art antique ?
Régine Pernoud là encore se fait plaisir en remarquant que cet art et cette littérature si dénigrés depuis les humanistes de la renaissance, procédaient par réelle création - l'art roman ne copie rien, il invente au fur et à mesure, de même, le roman est une invention médiévale - alors que l'art de la renaissance procède par copie (servile, ajouterait-elle, mais bon... :-)
Ce contexte rappelé, on peut sans doute mieux comprendre et remettre en perspective le dénigrement de la part d'un auteur de cette époque envers les époques qui l'ont précédé (c'est peut-être une impression de ma part, mais certains auteurs de la renaissance (rien que cette appellation est une imposture) ont une certaine tendance à s'imaginer avoir tout inventé : la langue française, l'art, la poésie, la réflexion, la philosophie...)
(Ce contexte rappelé, on comprend aussi différemment le "recentrage sur l'être humain" qu'on présente comme spécifique à la renaissance : pour beaucoup, il semble y entrer surtout une grande part d'orgueil.
D'après certains, d'ailleurs, ce souci de l'être humain est d'abord idolâtrie d'un homme idéal, à l'image des idéaux antiques, un homme bien fait et bien instruit... d'où le sort des pauvres, des malades et des contrefaits dans l'Italie de la renaissance par exemple, rejetés et ignorés des beaux esprits, et dont personne ne s'occupe vraiment.)
On ne doit sans doute pas non plus idéaliser l'époque féodale, mais enfin sur toutes ces questions la lecture des ouvrages de mme Pernoud est passionnante :
"pour en finir avec le moyen âge", "la femme au temps des cathédrales", "la femme au temps des croisades", "le moyen âge, pour quoi faire ?"