La question de l'identité de "l'auteur du quatrième évangile" (pour causer exégète) me paraît un des types de développement historiographique monstrueux à partir d'hypothèses acrobatiques. Tout le monde concourrant, on finit par arriver à un consensus des savants sans grand rapport avec les faits, si bien que le naïf (dans le cas de Benoit XVI, il vaudrait mieux parler sans doute de faux naïf) qui s'en tient à ce qu'il y a dans les sources passe pour un ignare tout à fait méprisable.
L'évangile de Jean porte ce seul nom d'auteur, sans précision (et d'ailleurs, pas dans le texte). L'auteur s'y met en scène comme "un autre disciple" ou "le disciple que Jésus aimait". C'est le seul des quatre où l'auteur soit présent dans le récit, du début à la fin. C'est aussi le plus précis dans les détails, celui où les personnages autres que Jésus ont les personnalités les plus affirmées.
On a toujours considéré, avant que nos savants modernes s'en mêlassent, que ce Jean était l'Apôtre, dès saint Irénée (Petitfils dit le contraire. Ce n'est pas sa seule bourde). Les arguments ne manquent pas pour le justifier. D'abord, Jean l'Apôtre, bien présent dans les synoptiques, n'apparaît jamais chez Jean l'évangéliste. Ensuite, l'autre disciple apparaît toujours à des endroits où on pourrait trouver l'apôtre (couple Pierre/l'autre à la fin de Jn, couple Pierre/Jean au début des Actes). Si "l'autre" n'est pas Jean, il est en tout cas très proche de Jésus, donc très vraisemblablement l'un des Douze (et certainement pas un prêtre qui le reçoit à dîner quand il passe à Jérusalem comme chez Petitfils).
Bien évidemment, il n'y a pas de preuve, et il n'y en aura vraisemblablement jamais. Mais si on recherche l'hypothèse la plus vraisemblable c'est, de loin, celle qu'on a retenu d'Irénée… à Benoit XVI donc. Le défaut d'une certaine exégèse est qu'elle cherche non le vraisemblable, mais le spectaculaire, et, une fois le consensus des exégètes auto agréés établi, procède par anathème.
Une fois le dogme posé, on peut toujours trouver des arguments. Mais presque tous sont artificiels.
ledisciple a écrit :Pour étudier l'identité de ce "disciple que Jésus aimait", il est bon d'être dans les codex, tout au moins dans le grec ancien d'origine pour voir les nuances que ne peuvent toujours rendre les traductions. Sans le grec, on perd beaucoup de l'analyse de ce problème.
1) Jean l'apôtre, son frère Jacques et Simon Pierre étaient les 3 seuls témoins de la Transfiguration, élément majeur! Il est absent dans le IV évangile. Comment est-ce possible, sinon parce que ce disciple n'y était pas?
Cet argument serait recevable si la Transfiguration était le seul épisode important présent dans les synoptiques et manquant dans Jn. Or il n'y a pratiquement aucun épisode commun avant la Passion.
Le plus vraisemblable est que Jn écrit plus tard (c'est Irénée qui le dit) et, connaissant les synoptiques (c'est une hypothèse) a pour but de les compléter, et omet donc tout ce qui s'y trouve, hors ce qui est indispensable à son récit.
Sinon, comment expliquer l'absence de l'Institution de l'Eucharistie, alors que l'évangéliste se donne pour assis à droite de Jésus pendant le repas ? Il était aux toilettes à ce moment-là ?
Il est d'autre part évident qu'il ne raconte pas tout ce qu'il a vu. Il le dit lui même en conclusion de son évangile
2) A ce propos, que dit-il sur lui-même? Jean XIX-35: "Et qui vidit testimonium perhibuit et verum est eius testimonium et ille scit quia vera dicit ut et vos credatis." (la traduction de Saint Jérôme de Stribon est neutre). C'est un témoin oculaire qui rapporte seulement ce qu'il a vu. Son absence dans la Transfiguration s'explique.
Il ne raconte pas tout ce qu'il a vu.
Il ne raconte pas que ce qu'il a vu. De nombreux épisodes sont nécessairement reconstitués, comme les têtte à tête entre Jésus et la Samaritaine, ou entre Jésus et Pilate.
3) Si on considère Jean l'apôtre, donc galiléen, comme "le disciple bien-aimé", c'est un des Douze. Il est donc cet unique personnage qui court au tombeau (Jean XX-4) plus vite que Pierre. Il est plus rapide parce qu'il est plus jeune. S'il est plus âgé que Pierre, il irait moins vite que lui.
Pas très convaincant. J'ai dix ans de moins que Yannick Noah. Je ne pense pas que je le battrais à la course.
Comment ce jeune pécheur de Galilée pouvait-il disposer d'informations internes aux romains et au sanhédrin de Jérusalem?
Ça vaut aussi, dans une moindre mesure, pour les trois autres.
La réponse est: il n'a pas écrit tout ça dans la nuit du jeudi au vendredi mais bien des années après, et il a dû rencontrer des témoins de ce qu'il n'a pas vu (sans parler bien sûr de ce qu'il a reconstitué, procédé courant et admis chez les historiens antiques).
Loin encore d'en proposer la thèse comme étant un prêtre de Jérusalem (ce n'est pas évident), il sait ce qu'ignore les synoptiques. Il sait le nom du serviteur du grand prêtre auquel Pierre coupe l'oreille, Malchus (Jean XVIII-10). Il sait le nom de Hanne chez qui Jésus fut d'abord amené. Il sait son degré de parente avec le grand prêtre, il en est le beau-père (Jean XVIII-13).
Il n'y a rien là de secret. Il sait tout cela parce qu'il était présent, quand les synoptiques écrivent à partir de témoignages sans doute indirects, moins précis
4) Quand Pierre est soupçonné après l'arrestation de Jésus d'être de "la bande à Jésus", alors que tous les autres ont fui (Marc XIV-50), comment "le disciple que Jésus aimait", peut-il entrer et faire rentrer Pierre dans la cour
Ça, c'est le seul argument réel, sur lequel est fondée toute la construction: il était "connu du grand prêtre".
Mais il n'est pas décisif "connu du grand-prêtre" peut signifier bien des choses dans un système social fondé sur le clientélisme, et peut fort bien s'appliquer à un pêcheur de Gallilée.
pour suivre Jésus chez Pilate s'il n'a pas ses entrées personnelles, s'il est un pécheur de Galilée qui monte certainement pour la première fois dans la Ville Sainte avec Jésus?
Rien n'indique qu'il suive Jésus chez Pilate (sinon un récent délire pseudo-grammatical sur la langue de Pilate que Petitfils prend à tort pour argent comptant)
D'autre part, si on adopte la chronologie de Jn, Jésus et ses disciples ont déjà fait de nombreux séjours à Jérusalem.
5) Posons la question 4) autrement: au pied de la croix, tous ont fui (Marc XIV-50), mais "le disciple bien-aimé" y est, par quelle exceptionnelle tolérance? A-t-il fui et il n'y est pas, ou est-ce un autre? On aimerait comprendre.
La fuite n'est pas une question de "tolérance". Il n'a pas fui parce qu'il n'en avait pas envie, ou qu'il a résisté à cette envie. On ne peut d'ailleurs être sûr qu'il ait été le seul. Marc, de seconde main, donne une version schématique: tous. Jn est le seul à pouvoir la démentir pour son cas personnel.
La question 5) apporte de nouvelles questions.
6) Devant la mère de Jean l'apôtre au pied de la croix, (Jean XIX-26) Jésus lui prend son fils pour le donner à Marie? D'une mère vivante à une autre? La mère de Jean perdrait donc aussi un de ses fils, comme Marie? Or la mère de Jean fils de Zébédée n'est pas préparée comme Marie pour supporter de telles douleurs.
Psychologie assez gratuite. On peut fort bien avoir encore sa mère, et s'occuper également de la mère d'un autre, quand ces dames savent se tenir.
7) Matthieu note la présence de cette mère des fils de Zébédée (Matthieu XXVII-56). Pourquoi n'ajoute-t-il pas alors qu'un de ses fils l'accompagnait?
Sans doute parce qu'il l'ignorait. Pourquoi ne mentionne-t-il pas non plus la présence du "mystérieux auteur du 4e évangile" si ce n'est n'est pas Jean l'Apôtre ?
De ce regard des uns sur les autres, d'autres questions apparaissent. Par exemple:
8) Dans Marc XVI-14, Jésus après sa résurrection se manifeste aux Onze à table (Judas s'est pendu, il manque) et leur reproche leur incrédulité parce qu'ils n'avaient pas cru ceux qui l'avaient vu ressuscité. Ou bien "le disciple bien-aimé" est fils de Zébédée, des Onze, et alors comment peut-il écrire dans son évangile (Jean XX-8) qu'au matin il a "vu et cru" puisque Jésus dit bien qu'il n'y était pas, lui, un des Onze? Ou bien "le disciple bien-aimé" n'est pas Apôtre...
L'épisode de l'apparition aux Onze est aussi dans Jn. Il semble donc avoir été là (ce qui ne prouve pas formellement bien sûr qu'il était l'un des Apôtres). Encore une fois, Marc schématise (tous sont sont incrédules, comme tous ont fui) alors que Jean, témoin, est plus personnel: c'est Thomas qui en prend pour son grade.
Jean, fils de Zébédée, n'est certainement pas "le disciple bien-aimé". Aller plus loin, pour identifier Jean, fils de Zébédée avec un prêtre de Jérusalem est encore plus compliqué et moins certain. L'identification entre l'apôtre des Douze et "le disciple bien-aimé" est simplement déjà très contradictoire souvent, et surtout que jamais un seul élément ne va en la faveur qu'ils soient une seule et même personne.
Ne le prenez pas mal, il n'y a rien là de personnel, mais cette conclusion est typique de ce qui me semble le vice fondamental de la critique moderne (pas seulement en matière biblique, d'ailleurs). On accumule les hypothèses et les déductions acrobatiques, puis on en tire une conclusion péremptoire. On est ainsi passé par une sorte de magie de "On ne peut pas prouver que c'est l'apôtre" à "On a prouvé que ce n'était pas l'apôtre".