Bonjour Raistlin,
Vous me demandez de «
donner la preuve » que, pour déclarer qu’il y a eu miracle à Calanda, «
les sources historiques ne sont pas fiables ».
J’aurais préféré une démarche plus progressive : il ne peut y avoir compréhension sans contexte commun, ni construction d’une vérité commune sans explicitation des principes sur lesquels on s’accorde.
Je vous rappelle à cette occasion que, dans mon message précédent, j’ai prétendu non pas « prouver » mais seulement «
ouvrir à l’idée que le « miracle » de Calanda, puisse relever d’une falsification. »
Mais soit… «
prouvons ».
Prouvons quoi ?
Que la falsification est hautement probable, compatible avec tous les faits attestés ou probables. Il est donc raisonnable de classer « le miracle de Calanda » au rang des pieuses légendes qui décorent l’imaginaire chrétien.
De ce fait, Le miracle impensable de Vittorio Messori n’aurait jamais dû être retenu par une maison comme Mame (groupe Fleurus Editions), qui prétend éditer « des livres de référence pour présenter, célébrer et transmettre la foi catholique en famille et en Église ».
Il ne saurait non plus être présenté, sur un forum catholique, comme source d’espérance à des gens confrontés au douloureux problème de l’amputation.
[Je ne maîtrise pas les fonctions d’édition de ce forum. Je traiterai donc comme « citations » les extraits résumés ou citations que je fais de la thèse du miracle, telle que Messori l’expose, et donnerai la thèse alternative en commentaire, c'est-à-dire dans le corps du message.
Le résumé fourni à la fin de cette longue analyse peut aider à saisir l’ensemble de la thèse.]
1. Dans l’Espagne du XVIIème siècle, fin juillet 1637 (p. 74), la jambe de Miguel Juan Pellicer, 20 ans (né en 1617), un paysan de Calanda qui travaille comme ouvrier agricole à Castellon, passe sous une charrette.
Le lundi 3 août, il entre à l’hôpital de Valence où il reste cinq jours, au cours desquels lui sont appliqués « divers remèdes qui sont restés dans effet » ainsi qu’en témoigne le registre (p. 75).
Début octobre 1637, il arrive à Saragosse et se déplace, aidé de béquilles, en s’appuyant « sur une sorte de jambe de bois attachée à son genou replié avec des lanières » (p. 76).
Miguel Juan Pellicer arrive à Saragosse plus de deux mois après son accident. Celui-ci n’a donc pas provoqué de gangrène gazeuse. Il serait mort sinon.
Les remèdes appliqués à Valence sont restés sans effet. Quel est le critère d’efficacité ? Paysan du XVIIIème siècle, ouvrier agricole, qui se déplace ordinairement à pied sur de longues distances, Miguel Juan Pellicer n’est certainement pas un douillet. À ses yeux, la guérison se voit donc à ceci qu’il marche assez bien pour reprendre son travail… ou pas. La réponse est : non, la plaie est trop douloureuse.
Peut-être appareillé à Valence, il prend donc l’habitude de marcher «
sur une sorte de jambe de bois attachée à son genou replié avec des lanières ». Dès lors, sa jambe commence à s’atrophier, des cals se forment au genou qui se mêlent à la cicatrice ou à la plaie, etc.
2. À Saragosse, il va au sanctuaire du Pilar puis à l’hôpital de Gracia. Après observation, l’amputation est décidée au cours d’une consultation menée par Juan de Estanga, chirurgien chef de service et titulaire de la chaire à l’Université, et Diego Millaruelo et Miguel Beltran, maîtres chirurgiens (p. 77).
Une décision d’amputation prise lors d’une consultation présidée par le chef du service de chirurgie ? Quoi de plus normal ? Et si, par hasard, il n’en avait pas été ainsi, l’aveu n’en serait-il pas gênant ?
Tout ici repose sur le témoignage de Miguel Juan Pellicer et sur celui des chirurgiens. Disent-ils ici plus que : « S’il y a eu amputation, c’est forcément, comme le veut la procédure, à la suite d’un examen que nous avons menés, etc. » ? Nous y reviendrons.
Quant à cette visite préalable à la Vierge du Pilier, dont nous sommes informés par le seul témoignage de Miguel Juan Pellicer, non seulement elle est opportune dans le cadre du procès canonique mais, dans une Espagne qui, après l’expulsion des Juifs (1492) et des Morisques (1610), est obsédée par « la pureté de sang », elle est un viatique pour tous ceux qu’une autorité pourrait suspecter de ne pas être d’authentiques chrétiens.
3. L’amputation est faite mi-octobre 1637 par Estanga et Millaruel, témoins au procès, qui coupent la jambe droite quatre doigts au-dessous du genou et cautérisent (p. 78).
S’il y a eu amputation, il faut qu’elle ait été faite à cette hauteur puisque c’est là que se trouve la « cicatrice ».
Pourquoi ces deux médecins ? Parce qu’ils opèrent ensemble. Si Miguel Juan Pellicer a été amputé à l’hôpital royal de Saragosse et à cette période, c’est « forcément » par eux. Pour des raisons factuelles, peut-être, mais tout autant, plus peut-être, pour des raisons de principe : ce qui se fait dans le Service du professeur Estanga est réputé fait par lui.
N’oublions pas que nous sommes dans une discipline corporatiste et un milieu très hiérarchisé, qu’Estanga se trouve au sommet tandis que Miguel Juan Pellicer est au fond, ce fond où les êtres sont a priori indistincts, surtout quand on sait d’avance, comme c’est le cas dans un hôpital, qu’ils ne sont là que de passage.
Or de tels êtres sont nombreux et, de même, les amputations…
Miguel Juan Pellicer séjourne à l’hôpital de la capitale d’un royaume en guerre, avec mouvements de troupes, des populations déplacées, des troubles civils, une insalubrité massive et tout cela dans un contexte de crise économique. Les patients ne manquent donc pas, les paysans mutilés et les mendiants non plus, contrairement aux moyens pour s’occuper d’eux.
Oui, à cet époque, on coupe « à tour de bras » et l’on cautérise, gestes brutaux comme la saignée, l’arrachage de dents et la trépanation, mais toujours plus efficaces que les onguents. Pour sauver des vies, on leur fait donc confiance. L’histoire de la médecine et les gravures de Callot en témoignent.
L’amputation alléguée est donc un geste banal sur un patient banal, très en dessous de la classe à laquelle appartiennent les chirurgiens.
Or ils donnent leur témoignage au début du procès canonique ouvert le 5 juin 1640 (p. 137), plus de deux ans et demi après la date supposée de l’amputation, après un mois de matraquage populaire et institutionnel, et conscients de ce que le prestige de l’événement apporte à eux-mêmes, à l’hôpital qu’ils ont en charge, à la Ville, à l’Église et au Roi.
Dans ces conditions, aucun jury moderne ne retiendrait leur témoignage : il est directement contraire à ce qu’on peut observer au procès (Pellicer a deux jambes) et les chirurgiens ne semblent appuyer leur « souvenir » sur aucun écrit. Sinon, ce serait signalé par Messori qui nous dit avoir « déchiffré » les minutes du procès, et lu ses prédécesseurs, dont « L'homme à la jambe coupée » de l’abbé André Deroo.
N.B. Le fait que les archives de l’hôpital de Saragosse aient probablement disparu lors de sa destruction en 1808 par les troupes françaises est regrettable mais pas décisif. L’essentiel est qu’elles n’aient pas été citées lors du procès canonique.
4. La jambe coupée est recueillie, déposée dans la chapelle avec les corps des patients décédés, puis enterrée par l’assistant chirurgien, Juan Lorenzo Garcia (p. 78).
Là encore, c’est la procédure normale et rien n’indique que le geste soit rare.
Juan Lorenzo Garcia fait partie de l’équipe chirurgicale. Les raisonnements tenus pour les chirurgiens valent pour lui. On ne lui connaît aucune raison d’avoir particulièrement mémorisé l’amputation alléguée au point d’être capable, à plus de deux ans de distance, d’identifier un opéré particulier.
5. Le chapelain, Don Pascual del Cacho, se rend « au chevet du patient pour le consoler et l’encourager en invoquant des exemples adaptés à son cas » (p. 78).
Un tel dialogue a une dimension personnelle. Il pourrait donc avoir laissé des souvenirs et serait alors un argument fort en faveur de l’amputation… si Messori ne nous signalait (p. 146) que le chapelain de l’hôpital, et un infirmier,
croient, sans en être certains, que Miguel Juan Pellicer est bien l’amputé dont ils se sont occupés.
Cette mention ne suggère-t-elle pas qu’ils ne peuvent être sûrs de ce qu’ils avancent mais que le contexte leur suggère de se rendre au consensus général ? Le texte du témoignage de Don Pascual suggère qu’il répond, comme les chirurgiens, en décrivant ce qu’il est censé faire en pareille situation.
6. Miguel Juan Pellicer quitte l’hôpital au printemps 1638 appareillé d’une jambe de bois et d’une béquille (p. 79).
Il a donc passé l’hiver « au chaud », logé et nourri par l’hôpital, ce qui est extrêmement avantageux pour quelqu’un qui ne peut plus travailler.
Pourquoi part-il ? Parce qu’il est guéri ? Mais il éprouve toujours des douleurs. Il faut donc en conclure qu’on le met dehors parce qu’on l’a assez vu et qu’il faut faire place à d’autres.
Notre homme aura donc passé quelques six mois à l’hôpital de Gracia de Saragosse. Arrivé avec jambe de bois et béquille, il en est reparti de même. Des amputations ont eu lieu pendant son séjour. Il sait comment cela fonctionne, c’est un familier des lieux, on est habitué à sa présence, il dit maintenant qu’il a été amputé et se comporte comme tel.
Après tout, comme tant d’autres, sa vocation est de mendier. Qui pourrait en prendre ombrage ?
7. Il devient mendiant au sanctuaire du Pilar (p. 80).
Une place de mendiant attitré ne se gagne pas en un jour. Il y faut des contacts, de l’assiduité, un comportement irréprochable, en même temps qu’une aptitude à se défendre contre la concurrence. Miguel Juan Pellicer a eu six mois pour apprendre le métier auprès de ses confrères et il a fait le nécessaire auprès du sacristain ou du chapitre. Sa dévotion émeut. D’ailleurs, si jeune et déjà mutilé…
8. Selon toute probabilité, il porte au Pilar, comme plus tard au procès canonique, le pantalon traditionnel des paysans aragonais, lequel ne descend qu’au-dessous du genou (p. 146).
Le parcours probable vers la simulation se serait fait ainsi…
- Pellicer se blesse.
- Pour se déplacer, il adopte jambe de bois - sur laquelle il appuie son genou - et béquille.
- Le pilon tient par des attelles, qu’il faut fixer à la jambe dont la partie inférieure s’atrophie. Il découvre vite qu’il est inconfortable et encombrant de la laisser ballotter.
- Autant replier le tibia. Le plus simple est de l’introduire pliée dans la demi-jambe du pantalon traditionnel. Cela suffit à fixer le bas de la jambe tout en laissant le genou à découvert, que l’on appuie sur le pilon.
- Mais il y a la plaie qui suppure, les croûtes et les cals causés par l’appui sur le pilon. Tout cela est assez rebutant pour que les spectateurs charitables, voire amicaux, n’aient pas envie d’aller plus loin dans l’examen.
- D’ailleurs, les plis de chair sont fréquents dans les amputations. Comment distinguer les bizarreries d’un moignon mal taillé du repli d’un tibia atrophié dont le repli coupe la circulation ?
- Pendant les deux mois et demi qui séparent l’accident de l’entrée à l’hôpital de Saragosse, nous n’avons donc aucune raison de suspecter la bonne foi de Miguel Juan Pellicer. Il est d’abord un paysan blessé, tout prêt à profiter de sa venue à Saragosse pour faire ses dévotions à Notre-Dame du Pilier qui est si réputée.
- N’est-ce pas grâce à elle que les Morisques (300.000 à 500.000 personnes) ont pu être chassés en 1610 ? Leurs terres ont été libérées, la main d’œuvre manque. Les parents de Miguel s’en souviennent et l’oncle Jaime Blasco plus encore (p. 74) qui a pu, de ce fait, lui donner du travail.
- Mais entre temps, Miguel a fait des rencontres, et il en fera d’autres à Saragosse où les mendiants, bien sûr, sont plus nombreux qu’en rase campagne.
- Arrivé à l’hôpital, croyons qu’il a été examiné. Faut-il amputer ou, seulement, nettoyer plus profond, cautériser cette plaie sale mais déjà ancienne ?
- À cette endroit de notre reconstitution se fait le partage avec les tenants du miracle. À leurs yeux, on a amputé. Pourquoi ? Gangrène ? Si longtemps après l’accident et sans événement particulier qu’on nous signale pour l’expliquer ? L’allure de la plaie ? Si longtemps après l’opération supposée, les chirurgiens sont capables de la décrire ? Et si cette description résultait d’un compromis implicite entre les symptômes requis pour que les chirurgiens décident d’amputer : « très phlegmoneuse et gangrenée », et le témoignage de Pellicer : « noire », qui n’y conduit pas forcément et oriente plutôt vers une gangrène sèche induisant le nettoyage et la cautérisation de la partie nécrosée (p. 77) ?
- Cette seconde hypothèse est plus probable, tenu compte de ce qui précède (le diagnostic de gangrène gazeuse est peu plausible) et de ce qui suit (Pellicer a fini sa vie sur ses deux jambes, celles qu’il avait à sa naissance).
- Mais le séjour à l’hôpital est long. Il permet de considérer d’autres hypothèses que le retour au travail des champs. Miguel Juan Pellicer devrait normalement s’en sentir incapable. Quand il sort de l’hôpital, en mars 1638, cela fait neuf mois qu’il ne se sert plus de sa jambe. Elle est donc atrophiée. En outre, il y a la douleur causée par l’usage du pilon et, peut-être, de la plaie. Pas question de rentrer à pied à Calanda, d’autant que la position de mendiant à Notre-Dame du Pilier est confortable, du moins par comparaison avec la vie d’ouvrier agricole sans travail, loin de son réseau et dont tout employeur potentiel voit au premier coup d’œil qu’il n’est pas, ou plus, un costaud.
- Aucun doute enfin, tant qu’à mendier, le rôle de pieux amputé est le plus rentable qui soit. Une telle stratégie est monnaie courante chez les pauvres des pays sous-développés. Leur situation est peu différente de celle des mendiants aragonais au XVIIème siècle.
9. La cicatrisation est imparfaite et il oint sa plaie avec l’huile des lampes (p. 82).
L’huile, certainement, calme les douleurs liées à l’usage du pilon. Elle est gratuite et son usage perçu comme un geste de piété, ce qui conforte le personnage.
Quant aux reproches du médecin sur cette pratique, ils sont possibles et plausibles, puisqu’on en parle lors du procès, à l’occasion d’une rencontre au pied de la Vierge du Pilier, ou à l’hôpital, Cela ne suffit pas à établir que le chirurgien chef de service suivait régulièrement Miguel Juan Pellicer pour voir comment se faisait la cicatrisation de l’amputation avec, à l’occasion, un examen attentif. On croit volontiers en revanche que le professeur Juan de Estanga l’enseignait comme bonne pratique et qu’il tenait, devant une si noble assemblée et pour une si sainte cause, à présenter le plus favorablement possible son Service et sa propre action.
Soyons réalistes. La pratique hospitalière, même aujourd’hui dans les pays développés, reste trop souvent proche de l’art vétérinaire, ce qui laisse place à des mésaventures qui seraient drôles si elles n’étaient tragiques. D’autre part, le fonctionnement des collectivités est tel qu’une erreur d’identification, pourvu qu’elle ait été commise au début, peut être indéfiniment reconduite. Et si tout cela est possible dans notre siècle, malgré son culte de l’écrit et du chiffre, que dire des chances que le grand hôpital de Saragosse offrait à de pauvres « incrustes » ?
10. Dans la première semaine de mars 1640, il quitte Saragosse pour rentrer chez lui (p. 83).
Miguel Juan Pellicer a donc été mendiant à Saragosse pendant deux ans. Pourquoi part-il ? Sans doute est-il désormais trop connu, si bien qu’on ne lui donne pas autant qu’avant. Il est possible aussi que le Chapitre impose une forme de rotation des mendiants : chacun sa chance.
Toujours est-il que ce retour chez ses parents ne se fait pas de gaieté de cœur : mendiant en ville, passe encore, mais dans sa campagne, là où l’on est connu, c’est à la fois honteux et peu rémunérateur.
Miguel perçoit-il également le risque accru d’être découvert ? Possible mais c’est un homme qui vit au jour le jour et d’expédient. De toute façon, il faut partir. Ce ne peut être à l’armée, ni dans une ferme, c’est donc vers les siens.
11. Il arrive à Calanda entre le 4 et le 11 mars (p. 85).
À partir du moment où il vit parmi les siens, Miguel Juan Pellicer ne garde son statut d’amputé que deux semaines ou trois. Jusque-là, il vivait et, surtout, couchait seul. Il peut encore le faire, dans sa chambre, jusqu’au 29 mars mais, cette nuit-là, elle est réquisitionnée par un soldat de passage et, littéralement, « sa couverture » saute : imprudemment déplié, le deuxième pied dépasse.
12. À la fin du mois de mars 1640 éclate « la longue et sanglante insurrection de la Catalogne, à laquelle vint s’ajouter la révolte du Portugal » (p. 236), bientôt suivies du soulèvement du royaume de Naples, alors que l’Espagne est entrée dans la phase finale et désastreuse de la guerre de Trente Ans terminée par les traités de Westphalie qui lui font perdre les Flandres.
La peste s’y ajoute, en Aragon tout particulièrement (p. 236).
Ce contexte de grands troubles explique à quel point la possibilité d’un miracle qu’on puisse attribuer à Notre-Dame du Pilier était opportune, religieusement et politiquement.
Nul n’est allé chercher un ex-mendiant pour le convaincre de simuler, loin de Saragosse, un miracle.
La découverte que Miguel Juan Pellicer avait deux pieds au lieu d’un est strictement accidentelle.
Mais la réponse qu’on a donnée, collectivement, à cette situation incongrue, s’est imposée parce qu’elle s’offrait au point de rencontre des attentes d’une société en crise.
13. Une fois chez ses parents, en se déplaçant avec l’aide d’un âne, il mendie dans les environs et travaille à transporter des charges (pp. 86 & 90).
Ça ne dure pas longtemps. Le changement de régime est complet et Miguel, quand il est en tournée, ne peut sans doute s’isoler comme il le faisait en ville. Or sa jambe lui fait mal s’il ne la déplie périodiquement, au moins pour que la circulation revienne un peu. Le 29 mars en tout cas, la douleur est excessive. Le récit « canonique » l’attribue aux efforts de la journée. C’est possible, mais cette autre raison, inavouable, pourrait avoir joué aussi.
14. Le 29 mars 1640, il se plaint de douleurs et donne à toucher la blessure cicatrisée. Elle est couverte d’une épaisse croûte (p. 92).
Une telle croûte suffit à convaincre de l’amputation des gens qui, rappelons-le, n’ont aucune raison d’en douter. L’affaire s’est jouée mi-octobre 1637, loin des proches et cela fait deux ans et demi que le jeune Miguel, très pieux, sympathique, et peu loquace (p. 217) est considéré comme un unijambiste.
15. Ce soir-là, par exception, il doit coucher dans la chambre de ses parents et laisse dans la cuisine sa jambe de bois et les attaches qui la fixent (p. 93).
Imprudence manifeste et, peut-être, aussi… acte manqué. Voyons cela…
Le pauvre garçon, que sa blessure et sa misère ont enfermé dans la simulation, se sait désormais dans une impasse. La présence des soldats le fait peut-être rêver aussi à ce que serait sa vie s’il faisait usage de ses deux jambes. Un uniforme, nourri et logé par l’habitant, voir du pays, n’est-ce pas séduisant ?
Vaines rêveries, bien sûr, mais sa jambe, ce soir-là, lui est plus pénible qu’à l’ordinaire, il a sans doute bu à table puisqu’on a pris le temps de parler avec le soldat, si bien que, dans son sommeil, oubliant qu’il est dans la chambre de ses parents, il néglige toute précaution. Cela fait tant de bien de pouvoir s’étendre correctement !
16. Il est endormi quand sa mère entre dans la chambre. Elle sent une odeur suave inhabituelle (p. 93) et lui découvre, dépassant de la couverture, croisés, deux pieds au lieu d’un (p. 94).
Le parfum vient de l’huile du sanctuaire, probablement volée. Il s’en enduisait précédemment en cachette, dans sa chambre, pour masser la jambe enfin redéployée.
Quant aux deux pieds, hé oui, ils ont toujours été là mais l’un est atrophié, il part de travers. Bref, les deux pieds sont croisés.
17. Son mari la rejoint, on crie au miracle, un garçon de ferme accourt mais, malgré ces bruits, on a bien du mal à réveiller le dormeur (p. 95).
Il est réveillé bien avant d’ouvrir les yeux mais que feriez-vous dans sa situation ? Son mensonge est découvert. Il a même la dimension d’un sacrilège. Miguel Juan Pellicer n’accepte donc d’ouvrir les yeux que lorsqu’il ne peut plus faire autrement.
18. Comme on lui fait remarquer qu’il a deux pieds et tibias au lieu d’un, il demande à son père « de lui donner la main et de lui pardonner les offenses qu’il a pu lui faire » (p. 96)
Messori voit dans sa contrition un effet de la grâce. Mais pourquoi donc ? En quoi le fait d’être miraculé offense-t-il son père ?
N’est-il pas plus logique de voir dans ce repentir le comportement normal du menteur découvert ?
19. On lui demande des explications. Il parle de Notre-Dame du Pilier (p. 96).
Nul, dans son entourage, ne suspecte sa bonne foi. On tient pour acquis la perte de sa jambe. L’accident de la charrette a, pour la famille, été un drame : elle perdait non seulement un fils, mais aussi un homme en état de travailler. L’idée de l’amputation avait donc un mérite : elle était à la hauteur du dommage économique et social.
Miguel n’a jamais été un tire-au-flanc. Pas de ça chez les Pellicer ! Mais, que voulez-vous, il a perdu la jambe. Douloureux, oui, mais digne !
Ah, nous avions tellement prié la Vierge pour qu’il guérisse mais, non, elle ne l’a pas voulu. Il faisait pourtant toutes ses prières comme il faut, etc.
Qui pourrait nous reprocher ou lui reprocher quoi que ce soit ?
Et voilà qu’il a deux pieds à nouveau ?
Miracle !
Le mot a sans doute été crié avant que le jeune homme ouvre les yeux.
Il n’a plus maintenant qu’à broder sur ce thème. C’est un rôle qu’il connaît : il a fait carrière là-dessus dans le Sanctuaire pendant deux ans.
D’ailleurs, dans son esprit, les choses se brouillent. En quelques instants, il est passé de la terreur à un très étrange et angoissant soulagement puisque, loin de lui en vouloir, on le fête.
Alors, oui, miracle ? Au moins l’ambiance y est !
20. Les gens accourent, il répète son histoire. Elle fait sensation à ce point que, quatre jours plus tard, le 2 avril 1640 (p. 291), elle est enregistrée par un notaire (p. 97).
Le document est savoureux mais il ne valide que les croyances de l’entourage. Il n’y a rien là dedans qui puisse « prouver » le miracle. En revanche, on y trouve le témoignage certain d’un enthousiasme local, d’un début de dévotion populaire politiquement opportune puisque les autorités, immédiatement, l’accompagnent positivement, autant qu’elles peuvent.
Quant à l’Église, l’obéissance est son principal critère de validation des cultes émergents. Elle n’a donc pas hésité à récupérer des lieux et des rites celtes, par exemple, et, encore aujourd’hui, elle ramène inlassablement dans le bercail des illuminés de tout poil, pourvu qu’ils se soumettent, et surtout leurs brebis (Kerizinen par exemple).
C’est ainsi que s’explique la réactions des prêtres locaux, à Calanda, en attendant que l’évêque se prononce.
21. Les marques sur la partie inférieure de la jambe réapparue portent des cicatrices faites dans son enfance. C’est donc la sienne et pas une autre, alors que celle-ci a été enterrée plus de deux ans avant (p. 99).
Ceux qui croient que cette jambe n’a jamais été coupée ne s’en étonneront guère.
Regardons en revanche la thèse inverse. Quel est l’état d’un membre, ou d’un cadavre, enterré depuis deux ans ? Est-il, autant qu’on sache, propre à une réutilisation par le corps ? A-t-il encore des veines propres à ce que le sang y circule ? Etc.
Observons également que la thèse du miracle oblige à admettre que le bout de jambe s’est transporté de façon invisible (96 km à vol d’oiseau) et qu’il a en quelque sorte fusionné, comme neuf, avec le reste du corps.
Ce serait effectivement, comme l’affirme un Franciscain du XVIII°, une preuve de «
la résurrection des morts, de la vérité des miracles dans l’Église catholique et de la force de l’intercession de la Très Sainte Vierge » (p. 243).
Ce serait beau mais l’on nage, ici, loin de toute vraisemblance, dans un discours incompatible avec toute procédure de vérification, ce qui exclut que l’Église aujourd’hui le valide, d’autant qu’il est en outre incohérent. Ce dernier point, surtout, a gêné l’archevêque de Saragosse. En effet…
22. Les orteils restitués sont recourbés et contractés, d’une couleur violacée (p. 103).
Ils n’ont donc aucune des caractéristiques que la tradition attribue au corps ressuscité.
Ils ne ressemblent pas non plus à ceux d’un cadavre.
La réalité observée n’entre donc ni dans le cadre de la résurrection ni dans celui de la mort.
Tel est le problème pour les tenants du miracle. L’évêque surmontera cet obstacle au moyen de deux références évangéliques lui permettant de nuancer l’exigence d’instantanéité (p. 302).
Pour ceux de la simulation, en revanche, l’affaire est claire : un tibia et un pied, pliés, sanglés, cachés, écrasés pendant deux ans (de mars 1638 à mars 1640), voire deux ans et demi, sont nécessairement recourbés, contractés, violacés.
23. La jambe restituée est plus faible et semble plus courte mais, avec le temps, reprend une apparence normale (pp. 104-105).
Messori rêve ici, avec les chirurgiens (p. 104), sur l’idée que la jambe restituée rattrape la croissance qu’elle aurait eue si, au lieu d’avoir été coupée et enterrée, elle était resté sur le corps de Miguel Juan Pellicer.
Cette croissance est évaluée à trois pouces (6 cm +). Que les lecteurs de cette analyse qui, entre 20 ans et 22 ans, ont grandi de 6 cm. se signalent à l’auteur !
Au delà de Messori, interrogeons-nous tout de même sur le crédit qu’on peut donner au témoignage de médecins tels que ceux qui ont témoigné au procès. Ces gens-là font flèche de tout bois.
Dans notre optique pourtant, il n’y a rien de mystérieux ni de miraculeux dans le fait qu’une jambe longuement entravée, dont on se sert enfin et où le sang circule, retrouve progressivement muscle, volume et tonicité, sans parler du rééquilibrage de tout le corps, de la jambe d’appui, hier, hypertrophiée, de la bascule du bassin, etc.
24. En revanche, la cicatrice qui forme un cercle rouge autour de la jambe ne disparaît pas (p. 105).
Il y a là une chance pour l’heureux simulateur qu’est devenu le pauvre Miguel : le battage qui a été fait autour du miracle conduit tout chrétien participant de cette culture très particulière à voire sa cicatrice de cautérisation comme la marque de l’amputation et du rattachement miraculeux de la jambe gangrenée. Cf. 35 ci-après.
25. Le 25 avril, le miraculé se rend avec ses parents en pèlerinage à Saragosse. Ils font sensation (p. 134).
Le mouvement de foule est considérable et s’auto-confirme à proportion du nombre de personnes qui apprennent la nouvelle.
26. La municipalité demande l’ouverture du procès canonique (p. 135). Il débute le 5 juin 1640 (p. 137).
Belle opportunité pour Saragosse, en effet. Superbe occasion pour la Municipalité de plaire à l’Église et au Roi. Chance peut-être de donner un nouvel élan au pèlerinage à Notre-Dame du Pilier.
Les données 25 et 26 suggèrent que la pression en faveur du miracle était considérable…
Que ceux qui se demandent à quoi cela pouvait ressembler pensent aux foules qui, en 2005, lors des funérailles de Jean-Paul II, crièrent « Santo subito ». Benoît XVI y répondit un mois plus tard en autorisant la béatification de son prédécesseur. Cet exemple contemporain montre que, dans de telles situations, il n’y a plus, pour les autorités, qu’une question : « Avons-nous une raison majeure de ne pas répondre positivement ? ».
27. Le jeune homme, entre temps, se montre particulièrement pieux (p. 135).
Il doit être surtout très angoissé : convaincu de mensonge, on le jugerait sacrilège. Le scandale serait immense et, dans ces temps d’Inquisition, son sort cesserait d’être enviable. La prière fait partie de son personnage de miraculé mais il a, en outre, des raisons personnelles pour supplier le Ciel d’avoir pitié.
28. Vingt-quatre témoins sont convoqués, parmi lesquels le prestigieux Juan de Estanga (p. 145), le chirurgien chef de service de l’hôpital de Saragosse et titulaire de la chaire à l’Université de Saragosse (p. 77), deux maîtres chirurgiens , dont Diego Millaruello, qui dit avoir participé à l’amputation et les deux médecins qui, à Calanda, ont visité le miraculé (p. 145).
Seul les témoignages d’Estanga et Millaruello, qui disent avoir amputé, sont significatifs. Les autres n’ont rien à dire sur le fait décisif : la réalité ou pas de l’amputation de Miguel Juan Pellicer vers la mi-octobre 1637.
Quant aux deux chirurgiens, pourquoi déclarent-ils avoir amputé alors que, selon les informations dont nous disposons, ils n’en savent plus rien ?
Mettons-nous à leur place…
Un grand concours de foule se présente qui crie au miracle. Du côté de Calanda, tout le monde est convaincu. À Saragosse où ces gens circulent et sont pris en charge depuis un mois, la foule aussi s’enthousiasme, ainsi que le Chapitre du Pilier. La Municipalité est pour, et l’Évêque a vu dans l’ouverture immédiate d’un procès canonique (deux mois après le miracle) l’occasion de prendre une initiative unificatrice…
[La concurrence entre les deux sanctuaires est en effet une monstruosité qui met à mal l’autorité de l’archevêché. La valorisation de Notre-Dame du Pilier par l’évêque à l’occcasion du miracle va inciter le Chapitre autonomiste à rentrer dans le rang. Dès lors, on négocie et, 35 ans après, le 11 février 1676, le Pape énonce une bulle d’union, laquelle fusionne les deux chapitres, celui du Pilar et celui de la cathédrale siège de l’archevêché (p. 153)].
Encore faut-il, évidemment, que tout le monde témoigne dans le bon sens.
Depuis que la rumeur a circulé, on parle beaucoup de l’hôpital et de son Service de chirurgie. En bien puisque, parmi les pauvres qu’on y soigne gratuitement, il y a eu le miraculé. C’est l’occasion de faire passer quelques messages et de recueillir des fonds.
Alors, Monsieur le Professeur, Miguel Juan Pellicer a-t-il été amputé ?
- Il le dit, et tout le monde l’a vu en unijambiste. Il a maintenant deux jambes à peu près normales, et une grosse cicatrice. On crie au miracle, donc à l’amputation antérieure à l’hôpital royal de Gracia dont je suis le chirugien chef. D’ailleurs, je suis professeur à l’Université ! Qui serait plus digne que moi d’avoir amputé un futur miraculé ? Puisque c’était dans mon Service, ce devait être moi. D’ailleurs, je connais bien cette tête, je l’ai vu souvent. Oui, Monseigneur, je l’ai amputé et, je peux ajouter, modeste et solidaire, avec l’aide de mon collègue Millaruello ici présent, qui m’assiste dans toutes mes opérations. Etc.
29. S’y ajoutent les parents de l’intéressé et les voisins, les autorités locales, des ecclésiastiques et six témoins divers (p. 145).
Pour nous, modernes, ils sont totalement hors sujet, témoins seulement du consensus : c’est bien Miguel et, oui, c’est vrai, il a deux jambes, ça doit être un miracle, etc.
30. La sentence de l’archevêque montre que, au cours du procès, une fois reçu le témoignage des chirurgiens (p. 298), l’attention a d’abord porté sur le récit du miracle (pp. 298-299), sur l’identité du miraculé et de la jambe restituée (p. 299), puis sur les bonnes mœurs et la dévotion du jeune homme (p. 300). On a ensuite mis de côté le fait que « quelques-uns des faits rapportés ci-devant soient déduits de la seule déposition de Miguel » au motif que sa déposition n’entraînait pas de préjudice pour d’autres (p. 301).
Et l’on s’est alors concentré sur la question clé : le miracle a-t-il été accompli en un instant (ce qui est essentiel pour qu’on puisse y reconnaître une manifestation de la toute puissance divine) alors que l’usage de la jambe a été recouvré progressivement ? (pp. 302 à 306).
Là encore se marque la dimension éthique, canonique et spirituelle d’un examen qui, d’un point de vue contemporain, sous-évalue l’importance et la difficulté d’établir des faits, par ailleurs hautement improbables, avant de commencer à réfléchir dessus.
Quoique les procédures judiciaires de l’Église d’alors soient généralement en avance par rapport à celles de la justice d’État, on a beaucoup appris depuis sur les faiblesses du témoignage humain et la puissance des mouvements collectifs. Qui, parmi les lecteurs de cette analyse, croirait au miracle allégué sur la base des témoignages disponibles, s’ils portaient sur un événement contemporain ?
31. Le 27 avril 1641, après onze mois et quatorze sessions publiques (p. 157), l’archevêque proclame qu’à Miguel Juan Pellicer « a été rendue miraculeusement sa jambe droite, qui lui avait précédemment été amputée » (p. 158).
L’amputation est bien le fait décisif. L’évêque a jugé qu’il était établi. Les pièces qui nous sont parvenues sont insuffisantes.
Certes, l’analyse qui précède peut être dite « rationaliste » mais telle était bien la question posée, trop étroite sans doute pour un tel sujet mais, c’est vrai, inévitable.
Qu’en pense, non pas Messori, mais l’Église aujourd’hui ?
La réponse se trouve dans deux citations du même Messori. Il énonce la première pour l’oublier aussitôt :
«
Le Dieu des chrétiens n’a que faire de demi-vérités ou d’astuces apologétiques » (p. 41).
Quant à la seconde, elle viendrait s’il osait répondre à la question qu’il pose en page 55 : «
Comment se fait-il que pendant si longtemps, Calanda me soit resté inconnu ou n’ait été pour moi qu’un nom ? »
Parce qu’aucune autorité de poids dans l’Église ne prend au sérieux les faits allégués pour Calanda.
Ne nous y trompons pas : lorsque le Pape vient prier à Notre-Dame du Pilier (où à Notre-Dame de Lorette, voir message précédent), il ne certifie pas le travail d’angéliques déménageurs. Il joint seulement sa prière à un mouvement pieux, émouvant, qui touche beaucoup de monde et se montre, pour l’essentiel, fidèle à l’enseignement de l’Église.
«
L’intelligence de la foi », pour reprendre le mot d’ordre du présent forum, consiste souvent à ne pas trier obstinément le bon grain de l’ivraie. On le fait avec gêne ici, contre un ouvrage de propagande mal fondé autant que mal inspiré, en espérant pourtant respecter la sincère émotion des croyants qui ont trouvé quelque inspiration au Pilier ou à Calanda comme tant de gens l’on fait en lisant La Légende dorée de Jacques de Voragine. L’intellligence de la foi n’implique pas, en revanche, qu’on se trompe, par ignorance, sur le contenu factuel de pieuses traditions. Et elle n’admet pas que, dans un esprit de fidélité mal placée, on promeuve et défende des erreurs manifestes.
32. Liesse dans la ville organisée par la municipalité (p. 158).
La pression populaire est considérable, en ces temps de crise, en faveur d’un événement qui crie que, malgré nos malheurs, Dieu est avec nous dans sa manifestation locale qui est Notre-Dame du Pilier.
Le miracle de Calanda est aussi absurde que les apparitions de saint Jacques le Matamore ou le transport du pilier de la Vierge en l’an 40 mais, justement, il s’inscrit dans la tradition vitale d’une nation espagnole en débat, et donc, de l’intérieur, la justifie même si, de notre point de vue, cette justification est circulaire.
33. Dès mai 1641, le chapitre du Pilar fait rédiger un opuscule sur le miracle (p. 168).
Il s’agit donc bien d’en faire la promotion, contrairement à ce que prétend Messori qui, pourtant, donne le renseignement.
34. Celui d’un médecin allemand accouru à la nouvelle des faits, dûment approuvé par l’Église et la monarchie, circule dans toute l’Europe (p. 169).
Comme tout en Espagne jusqu’à la chute de Franco, le politique et le religieux sont, au Pilar et à Calanda, intimement enlacés.
35. Un jésuite qui a donné l’un des imprimatur précise qu’il a vu dans la cicatrice sur la jambe « l’indice certain qu’elle avait bien été coupée » (p. 170).
Cette conviction ne peut plus être la nôtre. Elle indique cependant sur quelles bases jugeaient les bons esprits du temps.
36. En octobre 1641, le miraculé est reçu par le roi Philippe IV qui baise sa cicatrice. Ce geste fait l’objet de nombreuses estampes, gravures et tableaux (p. 185).
Le roi « a la bonté » de croire ce qu’on lui rapporte. Son agenouillement est à l’évidence un geste politique. Il montre combien l’orchestration d’un telle histoire pouvait servir un ordre gravement menacé. Cet énoncé de la doxa espagnole du moment (quelque chose comme « Malgré nos malheurs, Dieu reste avec nous ») ne peut en rien valider le miracle à nos yeux.
37. Le motif de la jambe coupée se trouve partout, on le reproduit jusque sur les boutons de vêtements (pp. 173-174), on représente le miracle en peinture (p. 176), etc.
L’activité promotionnelle est donc intense et méthodique.
38. De 1642 à 1646, le trajet social de Miguel Juan Pellicer et des siens est marqué par le souvenir du miracle (p. 203). Certes, la charité et les bonnes mœurs de Miguel Juan Pellicer sont attestées lors du procès canonique (p. 300).
Quels que soient ses sentiments intimes, le mendiant à l’église a intérêt à se montrer pieux, et l’aspirant miraculé plus encore. Il n’y a rien de plus dans ces témoignages de moralité, tandis que…
39. Entre novembre 1646 et février 1647, les autorités de Majorque écrivent au chapitre du Pilier pour demander que Miguel soit placé sous tutelle et jettent en prison l’homme avec lequel il voyageait (p. 204).
Miguel Juan Pellicer n’était a priori pas plus honnête ou malhonnête que tout autre paysan de son temps. Un accident l’a fait plus miséreux et, dès lors, pour survivre, il a improvisé. Ses efforts pour repousser, fût-ce d’un instant, les problèmes qu’il ne pouvait résoudre, l’ont mis en contradiction grave avec son personnage et, sans doute, ses croyances. Ce fut son malheur, au delà de la pauvreté qui, manifestement, ne l’a pas quitté.
40. Le 12 septembre 1647, le curé de Velilla note sur le registre des défunts : « Aujourd’hui est mort Miguel Pellicer, qui se disait natif de Calanda et qu’on a transporté ici d’Alforque, plus mort que vif. La personne qui l’a amené a déclaré que le vicaire d’Alforque l’avait confessé. Néanmoins, je l’ai confessé de nouveau, et il a dit quelque chose. Je lui ai administré le sacrement de l’extrême onction, et il a été enterré dans le cimetière. » (p. 214).
Aux tenants du miracle, je demande ce qu’aurait écrit le curé si le Miguel Pellicer qui s’est confessé lui avait tenu des paroles confirmant la réalité du miracle.
Et si, au contraire, il avait confessé sa faute, le prêtre, tenu par le secret de la confession, n’aurait-il pas, comme il l’a fait, marqué le coup sans pourtant livrer aucun contenu ?
41. Mort à 30 ans, 5 mois et 17 jours, l’homme était « simple, sans malice aucune » (p. 216-17).
Manquant de mots, les enfants et les illettrés composent leurs réponses avec ceux de leur entourage. Miguel Juan Pellicer fit ainsi avec deux mots : amputation et miracle. Il n’a plus su ensuite que se laisser guider. Il fut ainsi, toute sa vie, l’homme qui confirmait les attentes d’autrui. D’où son succès et celui de son histoire tant qu’ils circulaient dans le groupe dont ils étaient l’écho, ainsi que leur oubli au delà.
Ainsi soit-il de Calanda, même si une telle histoire est relevée périodiquement par ceux qui croient la découvrir.
42. Le 10 octobre 1654, au Pilar, on présente au marquis de Saint-Florent (pseudonyme du cardinal de Retz) un homme qu’on lui dit être le miraculé (p. 206).
Une médaille commémorative du miracle est frappée en 1671 (source Internet).
En 1682, l’archevêque de Saragosse décide que l’on traite comme lieu sacré la chambre où a eu lieu le miracle (p. 173).
Un Franciscain, auteur d’une histoire du Pilar, publiée à Saragosse au XVIIIème, et intitulée « L’Espagne heureuse par la venue de la reine des Anges, Marie Très Sainte », écrit à propos du miracle de la jambe amputée, enterrée et retrouvée sur son propriétaire : « Par cet événement sont véritablement prouvées la résurrection des morts, la vérité des miracles dans l’Église catholique et la force de l’intercession de la Très Sainte Vierge » (p. 243).
Et, malgré tout cela, écrit Vittori Messori, «
il n’existe aucune trace d’utilisation du Gran Milagro à des fins propagandistes » (p. 186) !
RÉSUMÉ
La thèse soutenue ci-dessus est la suivante…
a. Miguel Juan Pellicer a été blessé, cautérisé mais jamais amputé.
b. Mendiant, il a, plus de deux ans durant, simulé l’amputation en repliant tibia et pied dans la jambe de son pantalon traditionnel.
c. Celui-ci, s’arrêtant au dessous du genou, se prêtait à l’exhibition de la plaie et du pilon.
d. La manœuvre était facilitée par l’atrophie de la jambe blessée.
e. Le mendiant dépliait périodiquement sa jambe en cachette et calmait ses douleurs en la massant avec l’huile parfumée du sanctuaire.
f. Son pied « en trop » est découvert la première fois que, par exception, il couche dans la chambre de ses parents.
g. On crie au miracle avant qu’il se réveille. N’en croyant pas sa chance, il demande pardon, puis se rallie à la thèse salvatrice.
h. L’exaltation populaire qu’elle déclenche emporte rapidement l’adhésion de toutes les autorités. Dans cette Espagne en crise, le miracle allégué est immensément opportun pour les Édiles, l’Église et le Roi.
i. Le témoignage critique, sur la réalité ou non de l’amputation de Miguel Juan Pellicer, est celui des chirurgiens. Ils le donnent à deux ans et demi de distance, à propos d’un geste fréquent concernant un pauvre paysan comme il y en a tant, sans s’appuyer sur des traces écrites. On leur crie qu’il y a eu amputation, l’Église affirme que le miracle est possible, ils ont peut-être un vague souvenir de cet homme qui a séjourné six mois à l’hôpital et qui, deux ans durant, a fait l’unijambiste à Notre-Dame du Pilier. En partant de l’hypothèse de l’amputation, ils décrivent donc la procédure suivie, du moins telle qu’ils l’enseignent. La thèse de l’amputation est avantageuse pour eux, sa dénégation serait insoutenable, voire dangereuse et ils n’ont eux-mêmes aucune certitude négative. Il n’en faut pas plus pour expliquer ce qu’ils ont dit.
j. Quant à « la repousse » du membre restitué, elle ne peut s’expliquer par la croissance du jeune Pellicer depuis son accident, à l’âge de vingt ans. On la comprend, en revanche, très aisément par le retour à la normale d’un membre atrophié à la suite d’une blessure, puis inutilisé et plié pendant près de trois ans.
Si l’on admet ce qui précède,
rien n’autorise un esprit contemporain à affirmer qu’il y a eu à Calanda résurrection d’une jambe morte avec translation et greffe angélique sur son propriétaire initial.