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Passages choisis du "Voyage en Espagne"
Publié : lun. 16 mai 2011, 21:46
par Petit Matthieu
Il s'agit d'un carnet de voyage de Théophile Gauthier qu'il mis deux ans à rédiger après un périple de 6 mois en Espagne lors de l'année 1840. Parti de Paris pour Bayonne, il passe ensuite à Burgos, Valladolid, Madrid, Tolède, Jaen, Grenade, Malaga, Courdoue, Séville et Cadix.
La raison de son voyage est simple : c'est un journaliste ou plutôt "feuilletoniste" comme il s'appelle, aventureux, en pleine vague du romantisme auquel il adhère entièrement mais à sa manière. Or à cette époque, dans tous les théâtres parisiens qu'il fréquente assidûment, la mode est à l'Espagne, à son exotisme, aux parfums de l'Andalousie. On ne jure que par le charme de ce pays pour tromper son ennui dans la capitale. Alors, Théophile Gauthier y va !
Personnage attachant aux convictions bien tranchées, j'avais été fasciné par la richesse de ses phrases et la complexité de leur construction dans sa traduction du "Baron de Münchausen". Ce livre n'est certes pas un chef-d'oeuvre, il y a des répétitions, des lenteurs mais il est truffé de passages excellents et je vous propose d'en réécrire ici quelques uns, au fur et à mesure. C'est une bon témoignage pour comprendre ce qu'un homme du microcosme parisien à la pointe de la mode, grand amateur d'art, pense de l'Espagne, de la "civilisation", du catholicisme, des moeurs des européens du Nord et du Sud et de bien d'autres sujets.
Si certains d'entre vous aiment cet auteur, qu'ils en fassent partager tout le monde en nous donnant leurs avis sur lui et ses oeuvres !
Re: Passages choisis du "Voyage en Espagne"
Publié : lun. 16 mai 2011, 21:54
par Petit Matthieu
L'un des passages qui m'a bien fait rire :
" Jerez, comme toutes les petites villes andalouses, est blanchie à la chaux des pieds à la tête, et n’a rien de remarquable en fait d’architecture que ses bodegas, ou magasins de vins, immenses celliers aux grands toits de tuiles, aux longues murailles blanches privées de fenêtres. La personne à qui nous étions recommandés était absente, mais la lettre fit son effet, et l’on nous conduisit immédiatement à la cave. Jamais plus glorieux spectacle ne s’offrit aux yeux d’un ivrogne ; on marchait dans des allées de tonneaux disposés sur quatre ou cinq rangs de hauteur. Il nous fallut goûter de tout cela, au moins les principales espèces, et il y a infiniment de principales espèces. Nous suivîmes toute la gamme, depuis le jerez de quatre-vingts ans, foncé, épais, ayant le goût de muscat et la teinte étrange du vin vert de Béziers, jusqu’au jerez sec couleur de paille claire, sentant la pierre à fusil et se rapprochant du sauterne. Entre ces deux notes extrêmes, il y a tout un registre de vins intermédiaires, avec des tons d’or, de topaze brûlée, d’écorce d’orange, et une variété de goût extrême. Seulement, ils sont tous plus ou moins mélangés d’eau-de-vie, surtout ce que l’on destine à l’Angleterre, où l’on ne les trouverait pas assez forts sans cela ; car, pour plaire aux gosiers britanniques, le vin doit être déguisé en rhum.
Après une étude si complète sur l’oenologie jérésienne, le difficile était de regagner notre voiture avec une rectitude suffisamment majestueuse pour ne pas compromettre la France vis-à-vis de l’Espagne ; c’était une question d’amour-propre international : tomber ou ne pas tomber, telle était la question, question bien autrement embarrassante que celle qui donnait tant de tablature au prince de Danemark. Je dois dire avec un orgueil bien légitime que nous allâmes jusqu’à notre caseline dans un état de perpendicularité très satisfaisant, et que nous représentâmes glorieusement notre cher pays dans cette lutte contre le vin le plus capiteux de la Péninsule. Grâce à l’évaporation rapide produite par une chaleur de 38 à 40 degrés, à notre retour à Puerto, nous étions en état de disserter sur les points de psychologie les plus délicats et d’apprécier les coups à la course. "
Re: Passages choisis du "Voyage en Espagne"
Publié : lun. 16 mai 2011, 21:57
par Petit Matthieu
Aller, j'en posterai un par jour, j'en ai plusieurs en réserve...
Il y a des passages sur l'architecture gothique qui raviront beaucoup d'entre vous, et Gilles ne sera pas le dernier

Re: Passages choisis du "Voyage en Espagne"
Publié : lun. 16 mai 2011, 22:20
par Petit Matthieu
Aller, un ptit autre :
Puissent nos modes ne jamais faire invasion dans la ville des califes, et la terrible menace renfermée dans ces deux mots peints en noir à l’entrée d’un carrefour : Modista francesa, ne jamais se réaliser ! Les esprits dits sérieux nous trouveront sans doute bien futiles et se moqueront de nos doléances pittoresques ; mais nous sommes de ceux qui croient que les bottes vernies et les paletots en caoutchouc contribuent très peu à la civilisation, et qui estiment la civilisation elle-même quelque chose de peu désirable. C’est un spectacle douloureux pour le poète, l’artiste et le philosophe, de voir les formes et les couleurs disparaître du monde, les lignes se troubler, les teintes se confondre et l’uniformité la plus désespérante envahir l’univers sous je ne sais quel prétexte de progrès. Quand tout sera pareil, les voyages deviendront complètement inutiles, et c’est précisément alors, heureuse coïncidence, que les chemins de fer seront en pleine activité. À quoi bon aller voir loin, à raison de dix lieues à l’heure, des rues de la Paix éclairées au gaz et garnies de bourgeois confortables ? Nous croyons que tels n’ont pas été les desseins de Dieu, qui a modelé chaque pays d’une façon différente, lui a donné des végétaux particuliers, et l’a peuplé de races spéciales dissemblables de conformation, de teint et de langage. C’est mal comprendre le sens de la création que de vouloir imposer la même livrée aux hommes de tous les climats, et c’est une des mille erreurs de la civilisation européenne ; avec un habit à queue de morue, l’on est beaucoup plus laid, mais tout aussi barbare.
Re: Passages choisis du "Voyage en Espagne"
Publié : mar. 17 mai 2011, 11:58
par Fée Violine
Petit Matthieu a écrit :Aller, j'en posterai un par jour, j'en ai plusieurs en réserve...
Oui, merci! Encore !

Re: Passages choisis du "Voyage en Espagne"
Publié : mar. 17 mai 2011, 12:03
par gerardh
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Bonjour Petit Mathieu,
J'ai lu cet ouvrage quand j'étais jeune homme, et j'ai apprécié ses colorations tout en regrettant, de mémoire, quelques lenteurs.
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Re: Passages choisis du "Voyage en Espagne"
Publié : mar. 17 mai 2011, 20:08
par Petit Matthieu
Un chouette sur l'art gothique, qui devrait faire aussi réfléchir les nostalgiques du XIXe ! :
"[...] car le mouvement ascensionnel du catholicisme s’est arrêté, et la sève qui faisait pousser de terre cette floraison de cathédrales ne monte plus du tronc aux rameaux. La foi, qui ne doute de rien, avait écrit les premières strophes de tous ces grands poèmes de pierre et de granit ; la raison, qui doute de tout, n’a pas osé les achever. Les architectes du Moyen Age sont des espèces de Titans religieux qui entassent Pélion sur Ossa, non pas pour détrôner le Dieu Tonnant, mais pour admirer de plus près la douce figure de la Vierge-Mère souriant à L’Enfant Jésus. De notre temps, où tout est sacrifié à je ne sais quel bien-être grossier et stupide, l’on ne comprend plus ces sublimes élancements de l’âme vers l’infini, traduits en aiguilles, en flèches, en clochetons, en ogives, tendant au ciel leurs bras de pierre, et se joignant, par-dessus la tête du peuple prosterné, comme de gigantesques mains qui supplient. Tous ces trésors enfouis sans rien rapporter font hausser de pitié les épaules aux économistes. Le peuple aussi commence à calculer combien vaut l’or du ciboire ; lui qui naguère n’osait lever les yeux sur le blanc soleil de l’hostie, il se dit que des morceaux de cristal remplaceraient parfaitement les diamants et les pierreries de l’ostensoir ; l’église n’est plus guère fréquentée que par les voyageurs, les mendiants et d’horribles vieilles, d’atroces duenhas vêtues de noir, aux regards de chouette, au sourire de tête de mort, aux mains d’araignée, qui ne se meuvent qu’avec un cliquetis d’os rouillés, de médailles et de chapelets, et, sous prétexte de demander l’aumône, vous murmurent je ne sais quelles effroyables propositions de cheveux noirs, de teints vermeils, de regards brûlants et de sourires toujours en fleur. L’Espagne elle-même n’est plus catholique !"