Dans la Somme Théologique, IIa IIae, Question 154, Article 12, St Thomas d'Aquin écrit :
"En tout genre ce qu'il y a de pire est la corruption du principe dont tout le reste dépend. Mais les principes de la raison sont ce qui est conforme à la nature, car la raison, compte tenu de ce qui est déterminé par la nature, dispose le reste selon ce qui convient. Il en est ainsi dans le domaine spéculatif aussi bien que dans celui de l'action. C'est pourquoi, de même que dans le domaine spéculatif l'erreur concernant ce dont l'homme a naturellement la connaissance constitue l'erreur la plus grave et la plus difforme, de même dans l'action agir contre ce qui est déterminé selon la nature constitue ce qu'il y a de plus grave et de plus difforme. Donc puisque, dans les vices contre nature, l'homme transgresse ce qui est déterminé selon la nature quant aux activités sexuelles, il s'ensuit qu'en une telle matière ce péché est le plus grave. - Après lui vient l'inceste qui, nous l'avons dit . est contraire au respect naturel que nous devons à nos proches.
Par les autres espèces de la luxure on omet seulement ce qui est déterminé selon la droite raison, les principes naturels restant saufs. Or ce qui répugne le plus à la raison est d'utiliser le sexe non seulement à l'encontre de ce qui convient à la progéniture qu'il faut engendrer, mais aussi en portant préjudice à autrui. C'est pourquoi la fornication simple, qui se commet sans porter préjudice à une autre personne, est la moindre parmi les espèces de la luxure. Si l'on abuse d'une femme soumise au pouvoir d'un autre en vue de la génération, c'est une injustice plus grave que si elle est seulement confiée à la garde de son protecteur. C'est pourquoi l'adultère est plus grave que le stupre. - L'un et l'autre sont aggravés par la violence. A cause de cela le rapt d'une vierge est plus grave que le stupre, et le rapt d'une épouse plus grave que l'adultère. - Et toute ces fautes sont encore aggravées s'il y a sacrilège, nous l'avons dit."
J'aimerais savoir si l'Église catholique, au jour d'aujourd'hui, adhère à ces propos du Docteur Angélique.
Je pense que c'est une question importante car il faut bien admettre que dans la culture commune, dans la mentalité moderne, et y compris pour de nombreux chrétiens, il semble pourtant que l'adultère, le viol et l'inceste (donc les péchés de luxure contredisant la droite raison) sont généralement considérés comme des fautes plus graves que la masturbation, l'homosexualité et les rapports hétérosexuels non-procréatifs (donc les péchés de luxure contredisant l'ordre naturel), aux exceptions notables de la fornication (péché contre-raison) qui est généralement jugée moins grave que la bestialité (péché contre-nature).
Or, je trouve qu'on entend assez peu l'Église catholique se prononcer sur ces questions, ce qui pourrait donner l'impression qu'elle cautionne (par ce silence), l'opinion commune qui veut qu'un couple d'homosexuels vivant dans une fidélité exclusive l'un à l'autre, ça serait mieux qu'un couple d'hétérosexuels s'adonnant au marivaudage, alors que les premiers commettent pourtant un péché contre-nature, tandis que les seconds ne font que commettre un péché contre-raison, ce qui, d'après le passage cité de la Somme Théologique, serait moins grave.
La seule exception que je vois (et encore), c'est au sujet de l'affaire de la petite brésilienne de 9 ans violée par son beau-père et enceinte de jumeaux, et où l'archevêque de Recife avait expliqué que "le viol est moins grave que l'avortement" (encore que là, il s'agit d'une comparaison entre un péché de luxure et un péché qui n'a rien de sexuel finalement).
Bon, dans tous les cas, on me répondra sans doute qu'il ne faut pas pécher, qu'il ne faut pas se livrer à ce genre de calcul qui consisterait à se dire : si je commets telle faute, ça sera grave, si je commets telle autre faute, ça sera moins grave, donc je vais juste faire cela, et après, comme j'ai fait une très bonne action avant-hier, je serai tranquille avec ma conscience...
Mais d'un point de vue philosophique, je pense que la question vaut d'être posée, afin de mieux comprendre la pensée de l'Église catholique, condition sine qua non pour, éventuellement, l'embrasser. Par ailleurs, il y a certains cas concrets qui peuvent se rencontrer, et pour lesquels on se trouve à devoir choisir un moindre mal parce qu'il y a un conflit de principes ou de valeurs. Une casuistique s'impose donc. Par exemple, imaginons un mec qui tombe un jour sur une femme qui lui fait un effet fou (et c'est réciproque). Or cette femme est mariée. Si malgré ses efforts, il ne parvient pas à la chasser de son esprit, vaut-il mieux, à tout prendre, qu'il commette l'adultère simple (péché contre-raison) ou qu'il calme ses ardeurs en se masturbant (péché contre-nature) ?
Bien cordialement.




