Bonjour Zef ! content que vous réagissiez le premier
Je ne sais pas si je peux vous suivre, et cette interrogation porte sur bien des points que vous avez soulevés. Je ferai d’abord une remarque de détail, puis je vous développe mon sentiment, et enfin j’essaie de vous reprendre, ou du moins de relancer tout cela.
(1) Un détail pour commencer : caractériser Nietzsche comme suiveur du siècle des Lumières me gêne un peu (vu la façon qu'il avait, par exemple, de mépriser le théoricien même des Lumières, je veux dire Kant). Je ne vois pas non plus ce que les autres maîtres du soupçon ont à voir avec les Lumières, qu'ils semblent plutôt contredire, à l'instar de leurs épigones plus tardifs (la théorie critique, Heidegger, Derrida, Foucault, etc. pas franchement dans la lignée des philosophes du 18ème siècle). Vous me direz, peu importe, ce n'est pas le sujet, et vous aurez partiellement raison. Mais
partiellement seulement : l'un des problèmes auxquels nous devons faire face, c'est que bien des catholiques mettent dans le même sac tout un ensemble de choses potentiellement contraires à ce qu'ils pensent, certes, mais souvent contradictoires entre elles-mêmes - par exemple les Lumières et Nietzsche. Ce que vous venez de faire dans votre message. Il devient donc plus difficile d'y voir clair, et c'est dommage. Enfin bref.
(2) Revenons au sujet, donc. Les phénomènes que vous pointez du doigt (cette espèce d'atonie, d'aphasie télévisée, un peu zombiesque, pour reprendre Finkielkraut, sur beaucoup de grandes questions importantes) existent, et il faut les souligner en effet. Parfois, ces phénomènes ont pris des proportions grotesques (dans les années 80, je ne sais plus quel intellectuel américain expliquant que, au moins, la justice saoudienne fonctionnait). On a pu justifier toutes les pratiques au nom de l'authenticité, de la cuculture locale, etc. et ces justifications n'ont pas échappé à l’œil perçant de notre pape lorsqu'il était cardinal. Vous remarquerez, en passant, que la justification relativiste de certaines pratiques locales un peu barbares (genre, je coupe la main des voleurs) n'est pas étrangère à l'esprit de certains théoriciens contre-révolutionnaires qui se prétendaient catholiques. Mais je dévie encore.
Ces phénomènes existent, donc, mais même ceux qui les suivent le plus bêtement possible ne sont pas dénués de valeurs, et ne sont pas prêts à les perdre. Lorsqu'un imbécile de
Libé ou des
Inrocks critique telle ou telle encyclique (que de toute façon il n'a pas lue) parce que, selon lui, elle veut empêcher les hommes de faire ceci ou cela, ce n'est pas qu'il s'oppose à un discours véhiculant des valeurs en tant que tel. C'est qu'il estime que ses valeurs à lui sont supérieures à celles professées par l'Eglise. Vous me direz : je fais un sophisme, car les « valeurs » de ce bonhomme consistent parfois à n’en pas professer. Pas tout à fait vrai : le journaliste en question n’en fait pas moins une hiérarchie, en fonction de laquelle il juge ce qui lui paraît préférable et ce qui lui paraît rejetable. Il y a donc, fonctionnellement, un système de valeurs, une hiérarchie de choix. La différence – et je vous concèderai cela – c’est que ce journaliste n’en parle pas en termes de bien et de mal. N’empêche : une échelle de préférences est bel et bien présente. Donc on ne peut pas parler de relativisme, il y a un problème de terminologie.
Et là encore, si beaucoup de personnes ne disent plus, en effet, « ceci est bien », les mêmes peuvent se bousculer au portillon pour dire « ceci est mal ». Regardez le nombre de gens qui réagissent, horrifiés, quand on profane un cimetière juif ; regardez le nombre de gens qui se hérissent en écoutant les minutes du procès d’Angers. Vous voyez, il y a de l’espoir.
A un niveau pas aussi noble, regardez le nombre de petits terroristes dans le style de
Libé (toujours eux !) qui vous traitent de nazi dès que vous ouvrez la bouche, ou qui du moins l’insinuent ; cette insulte renvoie pour eux au cœur même du mal. Je développe un peu : être nazi, dans notre société, c’est se situer aux marges de l’humanité, c’est penser l’impensable, dire l’indicible, le nefandum comme on disait dans le temps. Le souvenir du nazisme a effacé toutes les autres figures du mal absolu ; et c’est un cas où les gens, pour le coup, ne se sentent pas gênés de parler en termes de bien et de mal. Je me demande si, d’un point de vue fonctionnel (et pas moral, bien sûr), être nazi ce n’est pas comme être hérétique au 13ème siècle : c’est dire en-dehors de toute société « vraiment » humaine (ils étaient censés faire des orgies, assassiner les petits enfants qui en naissaient, les brûler et mêler leur cendre à leur hostie, etc.). Là encore, il est indiscutable à mes yeux qu’un système de valeurs soit là, devant nous. Et vous remarquerez que, dans l’exemple que j’ai choisi, il rejoint le nôtre – heureusement. Parfois cette convergence n’a pas lieu il est vrai, comme dans le cas de l’avortement, que ses partisans défendent en termes moraux (mais qui correspondent par conséquent à leur échelle de valeurs).
Nous ne vivons donc pas dans une société relativiste ; nous vivons dans une société dont les valeurs, parfois recoupent les nôtres, parfois ne sont pas les mêmes ou se situent ailleurs. Et à ce titre, je ne pense pas que nos contemporains soient littéralement relativistes. En fait j’en ai lu un, c’est un grand historien de Rome qui s’appelle Paul Veyne. Il est foucaltien à fond, il assume totalement son relativisme et il faut reconnaître qu’outre un certain brio, il ne manque pas de courage intellectuel (lisez, par exemple,
Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?, dispo chez Points Essais, extrêmement stimulant de ce point de vue). Si les gens le lisaient, ils auraient peur, seraient pris de vertige et feraient tout pour l’oublier. Je serais étonné si l’on me disait que c’est un penseur emblématique de nos contemporains…
(3) Mais si j’ai bien lu, vous reliez le relativisme aux faits que c’est maintenant l’homme qui choisit lui-même ses valeurs, et qu’il le fait en fonction d’une référence non transcendante. D’abord les exemples que vous choisissez (le New Age, le naturalisme mystique) ne sont pas très représentatifs ; le marxisme, que vous citez, est partiellement né de comportements ordonnés autour d’un jugement moral (la réaction à une situation sociale jugée inadmissible). Vous citez enfin le nazisme, il faut creuser, mais l’exemple est embarrassant, car cette idéologie est le lointain descendant de pensées hostiles aux Lumières (et parfois proches de la pensée contre-révolutionnaire)...
Venons-en au problème de fond : vous admettez qu’il y ait un système de valeurs, mais vous posez la question, « est-on relativiste quand les systèmes de valeurs sont choisis sans référence à Dieu, ou du moins à une norme transcendante » ? Et vous répondez par la positive. Donc vous admettez, par exemple, que les musulmans ne sont pas relativistes, même si leurs valeurs ne sont pas exactement les nôtres, et vous en tirez la conclusion du relativisme en vigueur chez nous.
Je vous avouerai que je suis embêté par cette idée. Revenez à la réaction dont je vous ai parlé face au nazisme : elle me paraît tout ce qu’il y a fondée sur le transcendant. Les discours justifiant la liberté pour elle-même me paraissent justifiables uniquement sur des références transcendantes. Lorsque les défenseurs de cette liberté la justifient par des arguments utilitaristes ou matériels, ils sentent que ces arguments ne sont pas vraiment le cœur de la discussion, que ce sont des arguments de seconde zone, qu’on dit comme cela, en passant, pour avoir un argument de plus (je n’ai pas en tête d’exemple, hélas, mais il me semble n’avoir pas tort…). Quand Rousseau dit « l’homme est né libre », il fait du transcendant. Quand les Occidentaux sont scandalisés par le comportement suivi dans certaines sociétés (les femmes excisées ou victimes de « crimes d’honneur », les voleurs auxquels on coupe la main, etc.), ils se sentent incapables de réagir autrement que par des références transcendantes : « ce n’est pas juste », « c’est contraire à la dignité humaine », sans autre explication. Il faudrait approfondir tout cela, mais il me semble que la référence transcendante existe plus que jamais. C’est Dieu, en fait, mais on s’est souvent contenté d’enlever ces quatre lettres. Cela pose problème, certes… mais je ne vois pas en quoi on pourrait parler ici de relativisme.
L’autre chose qui me gêne quand je vous lis, c’est qu’il faudrait conclure que, à votre sens, presque toutes les sociétés humaines sont relativistes. Je prends l’exemple des Romains : d’une part, chez eux, l’articulation entre bien et mal n’est pas cardinale. On en trouve d’autres : courage-lâcheté, monde de la cité – monde des barbares, vertu-mollesse, etc. Mais en plus, ces valeurs ne sont pas justifiées par des normes transcendantes ; elles ne se comprennent, pour les Romains eux-mêmes, que dans le contexte social où elles se déploient. Leur religion n’est pas fondée sur des rapports au divin de type transcendant ; et quand ces rapports existent, ils ne sont pas exclusifs ni obligatoires. Les sociétés païennes de l’Antiquité sont, pour la plupart d’entre elles, étrangères à la notion même de transcendance. Devrez-vous en conclure que les Romains étaient relativistes ? …et bien entendu, on doit étendre cette interrogation aux autres sociétés de ce type, Grecs, Hindous, Japonais etc.
Résumé provisoire : notre société n’est pas relativiste ; nos contemporains ont des valeurs, mais elles ont souvent fait l’objet de déplacement par rapport aux nôtres ; ces valeurs sont justifiées par une norme transcendante (même si peu de gens savent ce qu’elle est au juste).
Il y aurait peut-être un relativisme assuré, pour le coup, mais qui ne porterait pas exactement sur les mêmes choses : celui qui interdit de départager Bach et Eminem. Mais c’est une autre question, et il y en a bien d’autres dans cette discussion… d’ailleurs je fatigue un peu, maintenant : je suis à la campagne, je vois un pré plein de meules, là, devant moi, il faut quand même que j’en profite !
Fraternellement
MB